Redonner un génie aux lieux
dans Le Grand Paris d’Aurélien Bellanger
Introduction
1 Du roman Le Grand Paris d’Aurélien Bellanger, on met souvent en avant une histoire contemporaine du pouvoir qui prendrait pour arrière-fond le vaste projet urbanistique qui lui donne titre. Son narrateur, Alexandre Belgrand, va en effet rejoindre par le biais de Machelin, le mentor qu’il rencontre à l’ESSEC, l’équipe de campagne du Prince, nom d’emprunt transparent d’un Sarkozy de fiction. Ce faux roman à clef, puisque les traits les plus caractéristiques du candidat puis président y sont aisément identifiables et les moments marquants de son élection mentionnés avec une absence délibérée de transformation, est une vraie fable politique ancrée dans un présent très proche. Le contemporain et le local racontent l’universel des histoires de conquête du pouvoir : l’ambition et les intrigues, les alliances et les luttes, les trahisons. Dans cette grande fresque Le Grand Paris ne serait qu’accessoire, un prétexte urbanistique pour le récit d’une accession au pouvoir et le portrait de ses acteurs. Le projet balzacien revendiqué par Bellanger renforce certainement encore l’attention portée à la lecture politique mais aussi à la sociologie d’une génération, toute proche, que déploie le récit.
2 Et il est vrai que le grand projet urbanistique éponyme du roman tout en étant présent partout peut sembler un instrument de définition des personnages et des relations qu’ils tissent, plutôt qu’un objet en soi. Le geste du futur président s’y donne ses lettres de noblesse, voire son origine, puisque le Prince veut donner au peuple “une nouvelle capitale”. C’est le sujet qui va attacher Belgrand à son professeur Machelin. La place que prend le narrateur dans ce petit cénacle présidentiel est déterminée par ce projet puisqu’il en est l’énonciateur par le discours présidentiel qu’il écrit pour lancer la consultation à ce sujet et qu’il sera en charge de l’un de ses supports essentiels : Le Grand Paris Express. Le Grand Paris distribue les rôles mais ne serait pas lui-même acteur.
3 La vision du territoire qui se dessine dans le roman n’a pourtant rien de secondaire. Son narrateur urbaniste est doté d’une généalogie de bâtisseurs qui remontent au Paris haussmannien et passe par les villes algériennes puis les parcs d’attraction d’Île-de-France auxquels ses parents ont contribué. Du cœur parisien, et plus précisément de ses égouts, à la banlieue en passant par les colonies, la lignée du narrateur dessine le périmètre de la construction française sur un siècle, et l’empan de sa valeur oscillant entre noblesse et dérisoire, instrument de la “domination occidentale du monde” qu’il est appelé à perpétuer en même temps qu’image d’un divertissement qui signe son enlisement. Le narrateur, avant d’être en charge du projet du Grand Paris pour le cabinet du Prince, part d’ailleurs faire ses armes en Algérie. Le roman déroule donc sa trame à partir du domaine de construction de plusieurs France, au fur et à mesure de l’évolution des définitions de cette entité nationale, domaine dont il décline différents œuvres et échelles. L’espace détermine les coordonnées de la diégèse et les éléments mis en intrigue. La trajectoire urbaine du narrateur lui-même, qui le mène des Hauts-de-Seine dont il est natif à l’est parisien, après s’être attardée longuement dans le Triangle d’Or parisien lorsqu’il est au cœur du pouvoir, pourrait sembler une figuration géographique de sa condition sociale à la limite de la démonstration : origines favorisées, gloire puis déchéance. Mais le territoire n’est pas toujours saisi à cette distance. Il est l’objet d’un regard bien plus précis et attentif à son grain et à ses nuances, et c’est à cette qualité de l’écriture géographique du roman que nous souhaitons nous intéresser plus précisément.
4 Cette forme d’attention au territoire, on la retrouve d’ailleurs dans un certain nombre de chroniques que Bellanger livre dans la matinale de France Culture et derrière l’éclectisme encyclopédique desquelles nous semble se dessiner une inclination particulière à dire l’espace. Il a d’ailleurs choisi de rassembler ces chroniques dans la publication qui en a été faite en mai 2019, sous le titre La France[1], ce qu’il explique en l’évoquant non pas comme un projet mais une ressaisie rétrospective, l’entrée qui lui permettait de dire cet “universel si particulier et si problématique qu’on appelle la France”. Or, si le domaine de ces particularismes est loin de se résumer à la géographie physique du pays, Bellanger fait montre dans ses chroniques d’un goût prononcé, qu’il souligne lui-même dès sa quatrième de couverture, pour la “description des paysages”. On pourrait même se demander si ce goût et cette forme d’attention pour la saisie des lieux ne régissent pas sa méthode descriptive de phénomènes d’un autre ordre – sociaux, économiques, culturels.
5 L’écriture de Bellanger cherche d’une façon singulière à lire la ville, ou plutôt le tissu urbain, cette trame qui remplace progressivement une certaine idée que nous nous faisions de la ville-cité et demande que nous trouvions de nouveaux outils pour la dire, voire l’interpréter. La ville donne sa place à l’hybridité et aux influences qui demandent d’accommoder notre regard pour retrouver une forme de cohérence. C’est sur ces procédés qui permettent un apprentissage du regard sur “le flou et le confus”[2] que nous souhaitons nous pencher, et principalement lorsqu’il se donne pour objet la saisie de cet espace dit périurbain par lequel la ville à l’identité si forte qu’est Paris est supposée devenir “grande”.
6 L’enjeu, en effet, est d’articuler l’entité Paris à ce qu’on appréhende principalement comme sa périphérie, son entour. Derrière cette articulation se joue la possibilité de donner un sens et une identité propre à ces territoires régis par des visées fonctionnelles, à ces zones blanches, à leurs rubans routiers se nouant en échangeurs et s’enroulant en immenses ronds-points, à leurs clairières en formes de ZAC et leur zoning sans âme. Ce tissu lâche de communes constitue un défi à la saisie, en même temps qu’il invite à la rêverie propre à ces espaces à l’identité mal marquée qu’on aime à nommer non-lieux. Le regard de Bellanger cependant ne se limite pas à la rêverie qui peut prendre appui sur cet étrange neutre “banlieusard” qu’il scrute, par endroits, au plus près. Pour analyser les moyens par lesquels il dote d’une sorte de génie ces lieux, nous nous pencherons dans un premier temps sur cette notion de génie et le sens qu’elle prend dans l’épistémologie géographique du roman avant de suivre la phrase urbaine du roman et l’approche phénoménologique qu’elle offre.
Le génie des lieux
Une identité problématique
7 Le Grand Paris imaginé dans ce récit est largement pensé à partir de son centre, cette capitale dont la délimitation dans son enceinte n’a plus de sens et que son extension doit ranimer. Or, l’espace qui s’étend autour de Paris est avant tout saisi par ses manques. C’est un lieu neutre au sens barthésien, un lieu “non marqué”. Il est d’abord opposé à la capitale, le centre, lieu marqué par excellence. Les banlieusards habitent un “monde considéré comme laid et périphérique” (LGP 296). Les tentatives polycentriques que représentent les villes nouvelles n’ont pas su remédier au déséquilibre initial. Elles restent en défaut, sous la coupe de Paris “la ville achevée et parfaite” (LGP 296) aux yeux des banlieusards eux-mêmes. Le réseau de transport de banlieue ne rejoint d’ailleurs que de façon illusoire le métro. Ils sillonnent en réalité des espaces bien distincts et reproduisant la ségrégation de leur population : à la surface du métro répond la profondeur d’un RER “coupé de tout lien organique avec la ville et traversant des abysses suffocants” (LGP 297). Le réseau ferroviaire de grande banlieue figure la rupture entre la banlieue et la véritable entité “ville”. Les abysses qu’il traverse disent le passage de l’autre côté de la ville, dans un type d’espace dont les coordonnées sont différentes.
8 Ce lieu qui se définit par ses manques n’est pas plus la campagne que la ville. Il n’est accompagné d’aucune des représentations sédimentées avec lesquelles nous abordons l’une ou l’autre. Le narrateur arrivant au début du roman à Cergy, ou plus précisément dans cette “zone 5” du RER, note la spécificité du lieu et de ses enjeux humains par la négative. Il est face à “l’existence paradoxale d’un nouveau type de regroupement humain, essentiellement caractérisé par son éloignement du centre et par sa densité de population très faible, sans qu’on soit pour autant à la campagne” (LGP 53). Le territoire banlieusard est frappé de ce ni-ni qui le spécifie de façon paradoxale par l’évacuation de deux identités bien définies. Cette caractérisation à l’aide d’identités extérieures bien caractéristiques se retrouve à une autre échelle dans le lieu même de naissance du narrateur, la ville de Colombes. On aurait tort en effet de n’y voir qu’une ville parmi d’autres des riches Hauts-de-Seine. Elle laisse place à l’hybridité et à la mixité des appartenances. Les années de collège du narrateur sont marquées par l’influence de la culture voisine du 93, ses années de classes préparatoires à Rueil-Malmaison lui font au contraire entrevoir un monde favorisé fait de rallyes et de scoutisme, auquel il n’appartient pas véritablement. Au cœur même de cette banlieue proche, se rejoue la difficile définition de lieux confrontés à ceux qui à leurs côtés semblent marqués du sceau de l’unaire et du définissable, des lieux dont le génie serait certain.
9 Le génie d’un lieu peut être défini comme une identité singulière qui ne se laisse pas résorber dans l’uniformisation générale. Pour reprendre les termes de Michel Butor, qui publia une série d’ouvrages déclinant ce génie sur différents territoires, c’est “ce qui distingue ce lieu de tous les autres”[3]. Dans la lignée du dieu tutélaire et protecteur des Latins, le genius loci, un lieu se voit attribuer selon cette conception un “esprit” qui lui est unique. Ce génie traduit en grande partie l’empreinte civilisationnelle sur les lieux où se matérialise une culture ou une époque, et souvent la sédimentation de plusieurs d’entre elles. Ces façonnements culturels incluent d’ailleurs essentiellement les sites qu’ils transforment, Butor montrant souvent, notamment à propos de la Grèce, combien les paysages et horizons y “sont déjà habités”, autrement dit comment la composante naturelle est saisie en ce lieu au travers du regard qui en fait déjà un paysage. Dans le cadre que pose ce regard, la transformation culturelle est déjà à l’œuvre. Mais Butor voit aussi dans le génie “ce qui fait qu’il [le lieu] a sur notre esprit une emprise particulière”, qu’il est actif, “nous révélant des parties de nous-mêmes que nous ignorions”. Les lieux n’ont pas tous la même puissance d’évocation, non seulement des esprits qui les ont conçus mais de ce que nous sommes et qui ne nous est donné que face à eux. Et les lieux sur lesquels se penche Butor dans ses différents ouvrages “géographiques”, sont en général loin d’être inconnus et se caractérisent même par leur épaisseur culturelle, qu’il s’agisse d’Istanbul ou de Delphes.
10 Paris est bien entendu dans le roman doté d’un esprit de ce type, et ce qui la rend unique est analysé dans le roman à plusieurs reprises, y compris dans des portraits à charge d’un Paris momifié dans une image qui ne peut plus évoluer. Ce qui fait le génie parisien se déroule ainsi sur plusieurs pages lorsqu’il s’agit de le comparer à Londres, par exemple. Le long diptyque brossé par le narrateur oppose ainsi la vanité des mises en scènes parisiennes à l’art plus modeste mais aussi plus sûr de soi de la surprise londonienne, ou encore une ville se percevant comme fin et destinée du monde, opposée à une capitale en perpétuelle conquête de celui-ci. Les monuments deviennent des concrétions métaphoriques de ces identités. La tour Eiffel, plantée comme un harpon dans la peau grasse d’une baleine figure l’attachement mortifère de Paris à une Belle Époque définitivement révolue à l’opposé de la réinvention perpétuelle de l’ère victorienne par la capitale anglaise (LGP 258-262).
Le rêve naturaliste
11 Mais l’identité des lieux ne se limite pas à ses constructions culturelles. À elles seules, ces strates historiques, aussi importantes soient-elles, ne font pas l’essence de la ville et Bellanger rejoint Butor sur l’importance, en matière de génie du lieu, du site naturel. Il utilise dans cette perspective à plusieurs reprises la notion de génie pour signaler la perte d’un accord originel, autrement dit la rupture entre un site naturel et les édifications culturelles qui s’y sont logées. Le jeune Belgrand attire ainsi l’attention de Machelin par ses analyses politico-géographiques sur la Commune, conçue comme réaction désespérée pour rétablir “l’équilibre perdu entre les lieux et leur génie” (LGP 64). La prise des fortifications naturelles que constituaient les buttes parisiennes (Montmartre et Belleville) était une marque “géniale”, explique-t-il, de résistance aux forts anachroniques construits en périphérie de Paris. La non-occupation du mont Valérien contrôlant en aval de Paris le passage entre la capitale et Versailles avait en revanche signé la défaite révolutionnaire de Paris.
12 Il faut parfois la médiation, non seulement de l’histoire mais de représentations passées pour permettre la ressaisie de ce lien au lieu naturel. Dans le musée de l’Île-de-France, le narrateur se trouve face aux tableaux de genre d’une Île-de-France qui laissait encore voir son génie naturel, comme sur ce tableau : “des enfants jouaient, à Arcueil, dans les ruines de l’ancien aqueduc, des moulins témoignaient de l’existence de collines aujourd’hui voilées par le tissu urbain” (LGP 233). Le constat du narrateur qu’il ne “reste presque rien, aujourd’hui, de cette magie des lieux” sinon sous la forme de survivances à titre conservatoire – quelques forêts sur des hauteurs sableuses incultivables, des parcs classés, des coteaux restés inconstructibles – est tempéré par la conscience qu’à une hauteur suffisante – celle de la tour Eiffel par exemple – le tracé flou du site est toujours décelable, la géographie naturelle des lieux restant bien intacte et inchangée. Mais ce voile qui la recouvre aux yeux de ses habitants, et peut-être de ses urbanistes, témoigne bien de la perte du lien vécu au lieu naturel, de l’effacement de l’expérience géographique. La scène du promontoire, associée depuis Rastignac à l’annonce de la conquête, est ici doublement renversée : non seulement parce qu’elle ne met plus en scène un regard sur Paris mais vers cette zone à la fois construite et vierge qui l’entoure ; mais aussi parce que le défi au fondement de ce geste se fait ici, d’abord, tentative de déchiffrage d’un territoire.
13 Le génie d’un lieu se situe à cet endroit fragile où l’œuvre humaine rencontre harmonieusement la géographie physique. Le jeune urbaniste invoque d’ailleurs cet accord sous la forme d’un esprit des lieux lorsqu’il se souvient de l’erreur d’Adrar, la ville algérienne dont il a eu la responsabilité de redessiner les contours :
Je devais expier mes erreurs d’Adrar, l’île au milieu des sables dont j’avais fait un lieu plus désertique encore, dont j’avais aboli tous les génies vernaculaires et expurgé tous les dieux domestiques pour enfermer ses habitants derrière les vides sanitaires des murs en parpaings de leurs maisons. (LGP 228)
L’approche logique des lieux qui commande la narration du Grand Paris s’inscrit dans le sensible par cette notion de génie, esprit sécularisé des lieux, signe de l’accord des activités humaines avec le site sur lequel elles s’inscrivent.
14 Cette prise en compte de la géographie physique peut cependant rapidement perdre sa dimension sensible au profit d’une conception théorique voire spéculative du site naturel. Le narrateur, en charge de la conception du Grand Paris Express, est censé inventer une nouvelle structure de l’Île-de-France, de nouvelles relations entre les différents lieux qui composent cet espace. Il tente ainsi à un moment de le penser pleinement à partir du bassin naturel qui l’héberge. Mais l’exercice tourne vite à une fiction théorique sur cette “mer intérieure” et les potentialités “presque magiques” et encore inexploitées de sa géologie. Belgrand se prend à rêver à l’extension subite du réseau des catacombes à la métropole entière, “substitution d’une couche logistique à une couche géologique” (LGP 234). Ce type de rêveries se multiplie au fur et à mesure que s’amplifie la mégalomanie du jeune urbaniste qui plonge dans le monde nocturne du Triangle d’or, ancrage dans la géographie parisienne de la garde rapprochée du Prince. Rêve du Grand Paris et rêve de sa propre grandeur se mêlent de plus en plus inextricablement et une spéculation complètement “hors-sol” se glisse à l’endroit où l’on attendrait justement que se recrée une forme d’expérience du lieu. Les projections visionnaires, voire mystiques, du narrateur comme de son mentor, atteignent des échelles cosmiques déconnectées de l’expérience élémentaire de l’espace : “je sentais confusément que les mégalopoles seraient le dernier monde, sa dernière résolution, le dernier pixel clignotant de la vie sur terre” (LGP 226). La ville se fait théorie et le regard de l’urbaniste, dans un état de grâce démiurgique, réorganisateur tout-puissant de l’espace, inversant le rapport centre-périphérie établi en rassemblant dans “l’île” de France, c’est-à-dire derrière la Francilienne, toute la population métropolitaine. Les villes nouvelles deviendraient alors les “postes avancés” de la civilisation, la “forme Paris” demeurant néanmoins idéalement intacte.
15 Ces visions programmatrices nous rappellent de quoi est faite la ville, entre bricolages à partir de données naturelles et planifications utopiques pour ses populations, à l’image de ces créations quasi ex-nihilo dont les villes nouvelles sont une parfaite représentation. La distanciation légèrement ironique de l’auteur à l’égard d’une partie des élucubrations emphatiques de son narrateur pourrait condamner ces envolées théoriques au profit d’un regard plus immanent, décisivement affirmé. Mais le récit choisit plutôt de montrer la difficulté qu’il y a à conserver une véritable tension entre ces deux modes de confection de la ville, le bricolage et la planification. Il met en scène l’étourdissante perte de relation au lieu physique, pourtant au cœur de l’imaginaire urbanistique, que risque le penseur de la ville. C’est alors dans les creux d’un imaginaire de maîtrise des lieux que se retisse pour le narrateur un rapport sensible au lieu et que s’invente, au sens de découverte autant que de fabrique, leur vrai génie. Le narrateur ne domine plus, il plonge au plus près de l’illisible pour refonder les principes d’une lecture.
Réinventer un regard
16 Ce n’est pas en se perchant, fût-ce en imagination sur ces promontoires de défis, à hauteur de la tour Eiffel ou depuis le dôme du Sacré-Cœur, que l’on saisit la spécificité de l’espace qui s’offre au regard. Il faut pour cela se glisser dans son tissu, s’immerger dans sa trame. Et à cette géographie paysagiste phénoméno­logique, Bellanger excelle. Dans les interstices d’une description des lieux extrêmement objectivée et documentée filtre une expérience subjective déterminante. Du caractère confus de cette expérience naît un désir d’élucida­tion qui guide l’enquête.
La perte de sens de la ville
17 Même si le narrateur est en charge de la création de son nouveau réseau de transport, il apparaît à la lecture du roman que le Grand Paris tient moins aux réalisations architecturales ou de génie civil qu’à la construction d’une nouvelle perception de l’espace. Les villes sont déjà là tout comme bon nombre de faisceaux routiers ou ferrés qui les relient. Ils ont même été tout particulièrement planifiés et le narrateur revient à plusieurs reprises sur le grand projet gaullien des villes nouvelles, son ambition et ses échecs. La volonté de déconcentration urbaine et la logique multipolaire qui ont présidé à leur création semble à première vue de l’ordre du ratage plutôt que du point d’origine, car il manque à l’ensemble un sens commun qui ne soit pas un assemblage de plans. Il lui manque des limites qui créent de véritables entités pouvant être interprétées conjointement. Mais ce problème dépasse la question des villes nouvelles comme celle de la cohésion du territoire d’Île-de-France. Perec en faisait déjà la démonstration dans Espèces d’espaces : plus l’échelle est petite, et donc le territoire référentiel grand, plus il est difficile de saisir la chose dans ses contours. L’appartement, le quartier se laissent définir de façon objective mais aussi par l’expérience, par les usages. La ville commence déjà à requérir des indicateurs sélectionnés, des stratagèmes d’identification, le nombre de chiffres des numéros de bus par exemple. Perec nous met en garde dès l’entrée de son chapitre “La Ville” : “Ne pas essayer trop vite de trouver une définition de la ville ; c’est beaucoup trop gros, on a toutes les chances de se tromper”[4]. Quand il en arrive à la campagne, c’est pour déclarer qu’elle n’existe pas. Quant au pays, il est abordé à partir de ces lignes imaginaires, ces “grandes illusions” que sont les frontières. La ville, cependant, pour en rester à cette échelle, nous oblige plus spécifiquement à confronter notre expérience de l’espace à l’image le plus souvent inadéquate que nous en avons. Elle est aussi celle dont la forme change le plus vite, “plus vite hélas que le cœur d’un mortel”.
18 Dans La phrase urbaine[5], Jean-Christophe Bailly revient sur la perte de corps qui frappe la ville contemporaine, notamment rapportée à la cité idéale que nous portons dans notre imaginaire. Aussi fantasmée soit-elle, notre représentation de la ville, avance-t-il, est nourrie par l’image que nous avons de la cité grecque, de la ville médiévale, de la médina. Nous attendons de la ville qu’elle soit une entité close et ponctuelle, un corps. Or la ville contemporaine se caractérise tout particulièrement par une perte d’enveloppe : “elle n’est plus une unité intégralement composée, elle n’est plus un corps qui sent et perçoit sa limite”[6]. Ce mouvement “d’effacement des bords”[7] a connu à partir des années cinquante une forte accélération résorbant les logiques d’inclusion-exclusion qui la délimitaient et lui donnaient sa consistance et sa compacité. Même lorsque son cœur est préservé, ajoute ainsi Jean-Christophe Bailly, la ville se dilue et s’épuise dans ses “bras trop longs, ballants”[8]. Elle ne se donne qu’exceptionnellement sous la forme de skyline ou comme un ensemble clos et dessiné. Elle est devenue informe. Elle se prolonge et devient petit à petit ce qui justement la définissait par exclusion, son propre entour, le périurbain. Aurélien Bellanger appréhende cette perte d’évidence et de sens en la reliant directement au sacré attaché à cette définition de la ville-cité :
Il ne restait plus rien des idéaux antiques d’une République parfaite, des idéaux chrétiens de la Cité de Dieu et du grand projet moderne de l’émancipation des hommes. Les villes n’étaient plus que des structures vides destinées à implorer, en tentant de fonctionner toujours mieux et avec le plus d’intensité possible, le ciel que leur construction avait laissé vide. (LGP 284)
19 Mais à la transcendance perdue répond la force de l’immanence, le regard immergé qui tire de son incompréhension les clefs d’un nouveau pacte de lecture.La description de Nanterre est l’un des passages qui rend le plus sensible la perte de sens produite par l’illimitation urbaine, en même temps que la recherche à laquelle elle conduit. Le narrateur en route pour Rueil, où il doit se rendre pour l’inauguration d’un tunnel de l’A86, quitte la Défense et son bel ordre de cristal, semblable au déroulé d’un jeu vidéo, pour suivre une déviation qui l’amène à se perdre dans Nanterre. La ville y apparaît dans la rupture évidente qu’elle représente avec l’harmonie architecturale parisienne, en même temps qu’avec une absence de cohérence et de nécessité. La limite constituée tient à un épuisement de l’urbanisme parisien, et tel un prolongement indu, elle peine à constituer du plein :
Le trajet m’avait alors paru devoir durer une éternité, une éternité de motifs chaotiques, d’immeubles trop petits, de rues étroites et de sens uniques arbitraires. L’urbanisme parisien s’était brisé ici, sans autre raison apparente que l’éloignement des quartiers centraux, la ville s’était ensablée, sans idéal ni vision, ne laissant émerger d’elle-même que des formes disparates, asymétriques ou inachevées. Les rares bâtiments qui respectaient encore les gabarits haussman­niens, de plus en plus isolés, acquéraient là des propriétés spectrales – la ville, malgré leurs débords encourageants, et crénelés, n’avait pas pris ici. Tout était resté étalé, cassé et approximatif aux alentours immédiats de l’exacte Défense. (LGP 282)
20 L’hétéroclite ne se soude pas en un ensemble, il ne “prend pas”, comme un mélange dont les ingrédients ne sont pas bien proportionnés, voire sont incompatibles par nature. Les éléments qui pourraient s’y constituer en sédiments ou en vestiges, les traces haussmanniennes par exemple, ne fondent pas une mémoire, pas plus qu’ils ne se ramifient. Ces traces restent à l’état d’apparitions fantomatiques, l’absence de corps urbain ne permettant pas leur assimilation. Comparée à un rêve répétitif dont l’angoisse qu’il suscite tient précisément “à son absence de fin identifiable”, la ville, d’abord figuration de l’accident (LGP 282)[9] et donc siège d’un événement désorganisateur, devient une pure figure de l’aléatoire post-moderne. Elle ne fait plus récit. Le narrateur est incapable d’en suivre ne serait-ce qu’une séquence linéaire. Il suit les panneaux de déviation et les tronçons qu’ils découpent dans la masse urbaine, “abandonnant toute tentative de compréhension plus globale” (LGP 283). L’expérience de l’itinéraire de contournement renforce évidemment encore ici la difficulté à saisir dans sa logique la ville. Comme le GPS, elle n’offre qu’une vision séquencée du réel, dont la logique cartographique est perdue en même temps que la capacité du sujet à s’inscrire dans l’espace parcouru. Mais cette situation ne fait que souligner une absence de structure intrinsèque.
21 L’affaissement du sens tient ici à l’absence de liens entre des éléments qui pris individuellement, note le narrateur, relèvent d’une logique qui nous reste accessible, qu’il s’agisse de l’agrandissement d’un pavillon ou du réglage en temps réel des panneaux publicitaires à partir du trafic routier. C’est la coordination de ces différents éléments qui est insaisissable, le regard échouant à voir ce qui anime l’ensemble : “le paysage semblait mort et pétrifié, il n’exprimait rien, aucune signification, aucun témoignage du souffle, désormais épuisé, de l’esprit humain sur le monde” (LGP 283).
Les vides et les pleins
22 Redonner un sens dans les interstices de l’existant, ce pourrait être la tâche de l’urbaniste, plus modestement peut-être que l’architecte qui fait surgir de terre l’absolue nouveauté d’un bâtiment. À la mise en échec par le réel de toutes les théories de la ville, il répondrait par des “rafistolages”, comblant et redessinant ses pleins et ses déliés.
23 La première tentation du narrateur quand il s’agit de répondre aux problèmes des frontières de la ville porte sur le comblement des vides : là où la ville, sans se terminer, “menace de briser” (LGP 291), il faut lancer de grands projets urbanistiques. L’idée, aussi simple qu’elle semble, va à l’encontre de la logique des villes nouvelles conçues à une distance suffisante de Paris pour préserver un peu de nature et une moindre densité entre elles et la capitale. Elle réconcilie aussi architecture et urbanisme alors que la logique des présidents français, souligne le narrateur en en excluant de Gaulle, a été dominée par des réalisations architecturales qui avaient pour but de magnifier une présidence sans toucher au plan de la ville. Jean-Christophe Bailly souligne lui aussi la trop rare rencontre entre l’architecture et la ville, ou plus précisément l’incessant “écart entre l’architecture qui [se] raconte son histoire, avec ses grandes œuvres et ses grandes ruptures, et la ville qui, parallèlement, perd la sienne”[10]. Le “pharaonisme républicain”[11] et sa logique de monuments ne répondent en rien à la question “comment habiter la ville” ni à celle de comment cette ville pétrifiée dans ses limites actuelles peut continuer de vivre en s’articulant à une trame elle-même mal tissée.
24 Si l’architecture peut contribuer à donner un génie au périurbain, ce n’est pas sous la forme de grands monuments présidentiels à vocation symbolique, mais par la pleine reconnaissance de ce que l’architecture fonctionnelle contemporaine nous dit de nous. On ne peut effacer les constructions les plus caractéristiques de notre époque parce qu’elles manquent à nos yeux d’une identité forte et marquée. Ainsi des “entrepôts logistiques – des bâtiments architecturalement si neutres que nous refusions encore d’admettre qu’ils étaient les seuls vrais monuments de notre époque indécise” (LGP 291). Il faut accueillir ce neutre architectural, donner consistance à sa transparence pour lui donner son sens urbanistique et accéder au sens qu’il confère à notre époque.
25 À l’inverse, d’autres bâtiments contribuent à donner une identité à ces lieux périurbains parce qu’ils ne s’intègrent pas et forment des sortes de concrétions résistant à toute tentative d’articulation. L’esprit des villes modernes tient à leur planification qui s’oppose au principe “naturel” de la construction lente et adaptative. Aurélien Bellanger salue ainsi dans une chronique sur les grands ensembles la mégalomanie et l’outrance des réalisations de l’architecte Ricardo Boffil. C’est par leur incongruité même qu’elles contribuent à donner un génie aux lieux, génie qui n’est plus alors conçu comme un lien supposément naturel et nécessaire entre le site et ses sécrétions culturelles, mais comme la marque même des rêves inassimilables par lesquels elles sont nées.
Si les Villes Nouvelles n’ont jamais existé, et persisteront dans la mémoire des hommes, elles le doivent à ces rêveries bizarres et grandioses, à ces hybridations impossibles entre les cités idéales de Ledoux et les utopies corbuséennes.[12]
26 Au neutre et au vide répond un excès qui ne peut mener à l’harmonie ni à l’équilibre, mais qui invite à accommoder son regard. Faire avec l’existant, opérer dans ses entrebâillements, c’est commencer à en prendre pleinement conscience, à connaître ses manques et ses trop-plein, mais c’est surtout faire avec les parcours d’une subjectivité en son sein. Ces résonances subjectives sont les seules à pouvoir rendre compte des nuances, parfois contradictoires, à partir desquelles peuvent s’articuler espaces physique et construit dans ce tissu complexe.
Phénoménologie de l’espace périurbain
27 Bellanger l’évoque dans une belle chronique, intitulée “La ville” où il livre une description au plus près de l’expérience de ces espaces neutres et du sens qui peut en surgir. Il se souvient ainsi d’une souche de peuplier devenue, dans son jardin d’enfance, le terrain de jeu de plusieurs mois. Les racines de l’arbre, détourées et excavées, fournissaient une miniature parfaite de l’environnement périurbain familier : autoroute et échangeurs. Mais de l’imago mundi découverte dans le jardin familial, Bellanger fait l’intercesseur d’une expérience sensible très précise de ce monde, celle du détour qui s’impose à celui qui veut rejoindre Paris depuis sa ville de banlieue :
J’habitais tout au bout d’un des tentacules de Paris, dans une ville marquée par une humiliante disgrâce dans ses rapports avec l’A6 : on avait en effet négligé de lui offrir un échangeur complet, et il fallait, pour monter à Paris, d’abord descendre d’un kilomètre en direction du sud avant de pouvoir reprendre, à la première sortie, l’autoroute dans le bon sens. Parti pour rejoindre la ville, on s’ensablait ainsi un instant dans les premiers contreforts de la forêt de Fontainebleau, du côté d’Auvernaux et de Nainville-les-Roches, près d’un petit bois rempli de grès animaliers.[13]
28 La temporalisation de l’expérience, qui met en jeu la représentation de “la” ville tout comme son anticipation un temps éconduite, sont le vecteur par lequel devient sensible l’ancrage dans les confins flous de l’urbain. Cette confusion contient en son essence notre expérience toujours problématique de l’espace et de l’enracinement. C’est à partir de ce détour vers les sables que le chroniqueur explique ses rêveries géologiques sur les “mystères sableux” des sous-sols de la ville, son besoin d’aller “chercher les buttes témoins, les zones inconstructibles, les dunes pétrifiées des lointains”. Le site naturel n’est plus tout à fait ce qui donnerait sens au lieu parce qu’il en constitue une origine déterminante. Il est l’objet d’une recherche et d’une construction passant par un parcours biographique. C’est à partir de cette expérience répétée d’une légère d’incohérence, c’est-à-dire d’attentes déçues et de révisions nécessaires, que se sensibilise la fausse évidence de nos appartenances aux lieux. L’épiphanie par laquelle le narrateur du Grand Paris perçoit soudain le sens de l’urbanisme sur dalle, comme celui d’un “tissu gaufré qu’on aurait légèrement appliqué sur la terre pour protéger les hommes dans l’épaisseur aimante de ses couches superposées(LGP 47) est du même ordre. La structure urbaine, restée jusqu’alors inerte et incomprise, acquiert pour le narrateur un sens affectif et presque sacré si l’on repense à la fonction protectrice des génies des lieux latins. Elle se conjugue et s’accorde avec le sujet. Celui-ci peut alors enfin s’y inscrire, établir une relation entre elle et lui.
29 Seule la grammaire des parcours permet d’approcher l’identité de lieux dont les contradictions ne se résorbent pas dans un regard surplombant. Elle s’incarne dans une phrase urbaine, qui ne se compose pas de mots architecturaux, d’un “langage stocké”, pour reprendre les termes de Bailly, mais bien d’un “langage parlé[14] et avec lui d’un désir de syntaxe par lequel se traduit la volonté persistante de donner du sens.
Pauline Hachette
Université Paris 8

Notes


[1]Aurélien Bellanger, La France, Paris, Gallimard France Culture, 2019.

[2]Aurélien Bellanger, Le Grand Paris, Paris, Gallimard, 2018 [2017], <Poche>, p.47 ; dorénavant LGP.

[3]Michel Butor, Michel Butor, Paris, Seghers, 2003, <Poètes d’aujourd’hui>.

[4]Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 2000 (1974), p. 119.

[5]Jean-Christophe Bailly, La phrase urbaine, Paris, Fiction & Cie/ Seuil (ePub), 2013.

[6]Ibid., “Enjeu”, p. 12.

[7]Ibid.

[8]Ibid., p. 13.

[9]“Le paysage évoquait une sorte d’apocalypse accidentelle et prolongée”.

[10] Jean-Christophe Bailly, op. cit., “Enjeu”, p. 14.

[11]Ibid., p. 15.

[12]Aurélien Bellanger, “Le génie caché de l’âge des grands ensembles”, La conclusion, France Culture, 2 mai 2019, URL : https ://www.franceculture.fr/emissions/la-conclusion/ricardo-bofill, consulté le 20 novembre 2019.

[13] Aurélien Bellanger, “La ville”, La conclusion, France Culture, 10 juin 2019, URL : https ://www.franceculture.fr/emissions/la-conclusion/la-ville, consulté le 20 novembre 2019.

[14] Jean-Christophe Bailly, op. cit., “Enjeu”, p. 17.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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