Carte blanche
Dix-huit tentatives de poésie
précédées d’une note d’intention en bon français
© Textes et photos : Éric Chevillard
Poésie, je ne sais pas, et d’ailleurs peu m’importe, je me garderai bien de redéfinir le terme et le genre une fois de plus afin de m’en assurer. À trop jouer avec les élastiques, on se les prend dans l’œil. Au reste, cette revendication de poésie, concernant les pièces données à lire ci-dessous, serait d’une cuistrerie impardonnable si elle n’était, on l’aura noté, nuancée par la qualification de tentative que je lui attache prudemment, timidement, humblement, c'est-à-dire bien lâchement, pour me couvrir. Car je ne sais trop, en somme, ce que sont ces textes, d’où ils sortent ni ce qu’ils prétendent être, et je ne tiens pas à le savoir. Pour une fois, il s’agirait seulement d’aller vite, avant que la langue à son habitude ne prenne comme un ciment, avant que son grand hypoglosse ne me paralyse pieds et poings comme le muscle constricteur du boa. Pour une fois, ne pas séparer les mots qui se bousculent, ne pas retenir ceux qui se précipitent. Voilà bien en effet le paradoxe de l’écrivain : il entend s’arracher aux représentations communes en usant pour cela de l’outil qui a le plus contribué à les forger et les figer par quelque prodige, extraire des sphères de la machine à cubes. Un jour arrive inévitablement où il va se battre et se débattre avec cet outil, quitte à le briser comme le cavalier brise sa monture à trop cavaler, dans l’espoir insensé peut-être de la prendre de vitesse. Il lui casse les pattes et l’échine, elle s’effondre, et il s’envole.
Moine en chartreuse, c’est aussi bien fort mal jouir de la Caraïbe d’accord mais iguane en Caraïbe quelle incuriosité tout de même pour la vie monacale ! Tenter alors moine en Caraïbe et iguane en chartreuse, tenter cela, pourquoi pas ? Moine caribéen et iguane chartreux, viable cette affaire ?
Moine en Caraïbe saura-t-il y faire, le ti-punch en boira-t-il son soûl et mangera-t-il à satiété du cabri, du crabe farci ? Ah mais oui mais c’est que ce sont des questions qui tenaillent et tant même que l’on voudrait quelquefois n’y plus penser, déjà renoncer, en revenir aux principes d’avant, tout uniment moine en chartreuse et iguane en Caraïbe, c’était si simple avant, ah nous avons eu la vie belle, ces questions ne se posaient pas, restaient en suspens comme la poussière dans l’air danse dans un rayon de soleil, nos soucis étaient autres, moindres, légers légers, survivre.
Tandis qu’à présent tracas, tracas de pensée, fil logique en pelote, départs incessants de questions nouvelles : en reprendra-t-il ? qui quoi ? moine cabri. On souffre, oh comme ! Dans quel sac on a mis la tête ! Et pour l’iguane donc ! Pour l’iguane en chartreuse ce sera dur aussi, plus dur encore peut-être de se soumettre à la règle fort rigoureuse et sévère, chauffage sur hors-gel et l’hiver autour, fréquents réveils en sursaut pour prière, soupe de haricot et quant à la vie sexuelle, nulle. L’iguane femelle – qu’elle était belle ! – un souvenir qui s’estompe – l’iguane femelle ?
Oui mais moine en Caraïbe vous vous y voyez vous moine en Caraïbe, barbe et bure sous le soleil fixe au bord du lagon interdit, barbe et bure et tous ces fruits défendus, trop charnus, sur tout le corps bure et barbe sur le visage, oh évidemment vu comme ça mais pendant ce temps-là quoi de l’iguane en chartreuse ?
Pendant ce temps-là en chartreuse l’iguane s’ennuie oh comme, il a froid faim le petit monstre dépérit lourdement se traîne, couloirs vous ne coulez pas, marches vous ne marchez pas, mensonges, pauvre ti crapahute crapahute et là-bas de même rampe maintenant le moine dans sa barbe bure, sous le feu du soleil en bave.
Barbe bure éponge. Or à la fin l’iguane arrive dans l’atelier du moine tailleur pour moines et parmi les rouleaux de barbe bure avise une panière emplie de chutes de tissu (barbe bure bien sûr), a froid ti’guane, s’y fourre dedans s’y roule et ressort vêtu tandis que moine en Caraïbe là-bas a tombé barbe bure et par dessiccation dans la chaleur sa peau nue s’écaille.
Récapitulons, jamais assez tôt, faute de quoi ainsi se perdit le récit de l’origine et depuis bon dieu ça patine : avons donc présentement en chartreuse sous cloître prosterné un individu membres grêles lourde panse emballé dans bure, ce qui s’appelle un moine, et en Caraïbe autre individu celui-ci écailleux rampant baveux, c’est iguane le mot idoine, tout comme devant notre audacieuse substitution interversion, voici l’ordre rétabli, restauré par la fatalité des réactions adaptations, ni muane ni goine, iguane et moine, le premier en Caraïbe l’autre en chartreuse.
Si donc tout dure ni même ne se fissure en littérature où vont se poser nos yeux las des choses oh comme qui n’ont que leurs cils pour hacher trancher de ratures les mots qui les nomment ?
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Une qui s’en fout c’est la tortue, la tortue s’en fout d’à peu près toute chose sur le même pied quatre fois se fout et se fout sans feinte sans passion s’en fout vraiment et si bien qu’ignore à quel point et de quoi se fout politique littérature sport la mort au bout s’en fout, allez oui la laitue un peu encore les premières feuilles qu’elle cueille de laitue oui quelques instants l’arrachent à cette extase d’indifférence s’il serait trop dire pourtant que la laitue qui frise ou non la mobilise âcre ou plus douce qu’elle s’y consacre qu’elle s’y met toute avec ses forces et ses doutes et qu’en laitue elle trouve son compte qu’à laitue elle répond oui et comment non s’en lasse vite aussi et bientôt s’en détourne et s’en fout d’elle aussi de la laitue même à la fin dès le début s’en fout se fout d’être ici ou là jadis ou naguère et demain ailleurs, c’est la nuit ah bon c’est l’hiver je m’enterre mon écaille prolifère sur toute chose comme un lichen l’art dites-vous m’en fous de l’art dieu m’en fous mon écaille dessus mon écaille sur tout mon écaille encroûte le globe enrobe la voûte écaille écaille mon âme ma conscience écaille et de n’être plus m’en fous vivante ou morte qu’importe mon écaille dessus.
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L’herbe ne serait-ce que l’herbe nous n’allons pas éternellement laisser ça comme ça sur le sol partout l’herbe toutes ces tiges éternellement n’allons pas marcher rouler dans déjeuner sur pourrir sous mon idée la voici : on désherbe on enlève l’herbe brin à brin alors ce que l’on trouve au-dessous ou bien nous convient parquets superbes de bois anciens ou bien non ah non c’est trop laid ce qu’il y a dessous cette boue alors on pose autre chose de moins verdoyant à la place de moins vivace sans gouttelettes pâquerettes mâche romarin vaches ni lapins selon notre goût à nous un tapis pour le pied fait main un lopin d’autre chose enfin.
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Parce que le ciel est trop loin on le rapproche on se hisse dedans on s’y accroche on s’y suspend nos mains saisissent bien les savons les lapins nos doigts dans l’azur se crochètent on le tient puis on le tire attire ça vient ça vient c’est là sur terre et l’on s’y meut comme sur la mer sans râteau sans bateau comme c’est vide c’est beau comme on est bien sans ça ni rien ni bois ni quoi le ciel est là moins bleu que dans ces pubs céruléennes espagnoles ou italiennes pour dieu jaune et blanc plutôt comme dans l’œuf avec un œil qui nous regarde et que l’on crève voilà c’est mieux c’est neuf c’est doux léger plumeux on vole escaliers espaliers dégringolent on est chez nous jusqu’au cou on rend nos coudes et nos genoux on est vivant sans poids ni quoi ni haletant dans le vent qui expire sans mourir infiniment.
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Cessons avec la musique cessons allez cessons de nous en remettre à elle comme ça tout le temps et pour toute chose brisons les rythmes bougeons sans c’est bon non de ne plus sentir ses coups de massue sur nos crânes on flâne c’est bon cette rémission bon dieu c’est bon enfin le corps retrouve son poids de forme son encombrement son évidence sa lourde sa gourde présence au monde il est bien là il n’est plus cet agité ce sautillant criquet importune musique lâche mon tibia veux-tu qui n’est pas ton pipeau non plus que ma peau n’est un tambour pour ton poing sourd allez décampe va jouer dans ta chambre passer ta rage dans le garage tiens tu voulais la cave voici la cave et dessus la trappe et le verrou mais que cherchent encore tes mains à tâtons dans les fonds de tiroir des pianos j’ai un plan pour ton solo de saxo il y a des îlots au large déménage avec tes hanches ton manche tes costumes ridicules tous les volts de ta révolte pitié nous ne voulons plus t’entendre ton gong ta song tes trilles des vrilles à la casserole mon rossignol chut allez maintenant silence on a compris on rengaine la rengaine nos oreilles veulent redevenir creuses et plats nos pieds on se redresse folks on se tient droit babe on ne se laissera plus renverser comme ça à tout bout de chant par la musique et que rôtissent enfin les oies dans le cornet des trompettes.
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C’est parti allez je me lance je me lance dans la poésie à quarante-cinq ans il est temps grands dieux et s’il était trop tard au piano je ne donnerai jamais rien de bon trop vieux garçon pour soudain prendre l’habitude de faire deux choses à la fois main droite main gauche et parfois même les pieds en font une troisième mais me lancer en poésie faut voir je dois pouvoir encore rassembler mes restes risquer ce geste obsolète tête en avant et laissant sous moi le sol rassurant jeter mon être par cette fenêtre sentir le ciel à tout vent qui se dérobe et toucher le fond de l’espace voir ce qui se passe et comment et s’il ne s’agit encore que de choir oui je dois pouvoir risquer mon corps sur cette balançoire (j’ai ce souci dans l’effort d’être assis) j’y suis allez me lance me balance et d’emblée j’y suis en free-lance en frisbee dans la poésie à croire que j’étais fait pour ça qui me demandais à quoi lancé sans appui sans façons dans la poésie bon j’y suis j’y reste modeste affaire on ne fait que commencer mais déjà je songe à me développer délocaliser en terra incognita recruter des petites mains agiles à trier le grain à tirer le fil dans des langues incompréhensibles où tout se tient je suis lancé à quarante-cinq ans je peux être encore météore ou comète comme un poète mort il n’y a d’autre vie que celle-ci.
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On me fait un nez quand je dis que je suis né dans le Devon en 1910 et pourtant voici un document qui l’atteste sans conteste lisez c’est écrit noir sur blanc comme le hennissement du zèbre imprimé un grand nombre de fois alors ma foi il doit y avoir du vrai là-dedans, d’autant : qu’on le lira encore dans vingt ans, et au-delà. Ha ! Quelle éponge s’il vous plaît pour effacer cette preuve ? Et quel relaps inventerait un mensonge si durablement inscrit dans le laps imparti à sa vie résistant à l’épreuve du temps sans être démenti par l’enquête diligemment ou non menée sur lui ou pas ? Ha ! Devon, 1910, c’est l’origine attestée par le présent document de l’homme qui signe ces lignes.
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Je hoche je hoche j’ai décidé aujourd’hui de hocher de ne faire aujourd’hui que hocher c’est décidé peu m’agiter ne remuer ni bras ni jambes hocher bonnement et simplement mais hocher sans discontinuer pour apprécier les conséquences de ces hochements répétés sans autres gestes ni déhanchements que hocher toujours et encore hocher de la rose aurore au couchant exclusivement hocher plutôt que me vêtir hocher plutôt que travailler plutôt hocher que me nourrir hocher pour jouir et pour mentir séduire avec mes hochements me laver de cette seule façon hochant hochant en ville aux champs hochant et ne faisant qu’hocher quoi qu’il m’arrive répondre par des hochements or au soir encore âme vive on dit vivre on peut dire hocher vivre ou hocher quelle différence je m’en doutais c’est démontré et demain pour changer hacher.
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La grenouille sera notre main et nous l’aurons au bout du bras prête à l’emploi au lieu de nos vieux doigts cassés en trois ce gant de chirurgien d’une propreté impeccable au moment de passer à table voilà c’est fait on l’a hourra sa bouche est la louche qu’on voulait pour avaler sans jouer des coudes des roues de fromage pareilles aux souches de l’arbre à mouches main grenouille que rien ne souille ni la houille ni rien ne mouille ni ne rouille pas même le rhumatisme articulaire et qui sans effort saute en l’air pour mettre à ton cou la rivière qui scintille et te désaltère l’eau dans ton verre reste vive et au bout de ton bras s’active une main verte extraordinaire (la pelouse dans ton salon c’est ton paillasson qui prospère) cette fois on l’a hourra la main grenouille on ne la lâche pas l’ennemi qu’on zigouille se tord sous nos chatouilles puis une idée en enchaîne une autre deux crapauds pieds ce serait mieux pour avancer dans les marais.
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C’est non et maintenant garçon pose ta question tu sais à quoi t’en tenir ma décision est prise et je ne m’arrêterai pas au détail ni au fond de ce que tu me demandes quand je dis non c’est non et je ne suis pas de ceux qui reviennent sur leurs décisions girouette pas le genre de la maison d’autant que j’ai longuement mûri celle-ci dans ma tête j’ai dit non il me semble que tu as bien entendu ma réponse lapidaire mais qui fait sans en avoir l’air le tour de ta question et maintenant pose-la il est temps que l’on en finisse pour de bon.
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Attention je te dégonfle si je le veux je te dégonfle je sais de quoi tu es rempli j’ai vu l’endroit où tu respires dans quelle vallée si je vais avant toi moi respirer ses parfums délétères de quoi auras-tu l’air je peux te friper flétrir flapir juste en dilatant mes narines avec le nez je peux te faire la peau mon beau t’asseoir sur une punaise et tu décolles de ta chaise pour le plafond où tu fonds comme neige au soleil (c’est l’autre nom du jus de citron) alors s’il te plaît tu te fais devant moi petit petit comme le poussin qui veut du grain ce sera du son mon garçon je garde le grain pour mon pain sa farine pour mes narines car je ne me nourris pas de vent moi je suis un peu plus consistant avec l’ongle je te crève je te dégonfle quand je veux ça me fera un peu de brise et ça relèvera mon feu.
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Et pourquoi soudain en moi monte une haine incommensurable du monde qui englobe celui-ci de l’enfantelet piailleur à sa mamie que les cris du gamin réjouissent comme si elle allait ensuite manger ce porcelet égorgé cette haine née de rien et qui trouve à enfler à grandir dans l’extrême difficulté qu’il y a tout de même à doubler le lent obèse sur le trottoir il va falloir le contourner – la vie n’est-elle point si courte que le temps passé à contourner l’obèse ne lui soit plutôt qu’à moi décompté ? – puis ce lent obèse contourné ça y est demain j’aurai des courbatures aux mollets pourquoi n’ai-je pas pris ma voiture je fulmine encore en croisant un petit caniche à mantelet tricoté qui trottine comme on pianote trois notes sans savoir jouer en passant devant le clavier auprès d’une vieille grincheuse qui ne grinche pas si bien que cette haine mienne toujours en quête d’une proie nouvelle pour sa flèche et déjà se pourlèche cette hyène d’une jolie demoiselle qu’elle est sotte rien ne sort de sa tête que ses jambes pour se fourrer dans leurs bottes oh comme ces gens sont agaçants et comme mon semblable sait se montrer indésirable aussi ai-je vite fait en empoignant mon nez de le lui tordre.
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Tâchons pour une fois tâchons de rester dignes dans le feu ce doit être tout de même possible avec un peu de volonté de ne pas nous embraser comme chandelle à la première étincelle comme si nos os n’étaient que le fagot du bûcher préparé pour rôtir dessus notre chair nue – sur le fin squelette de l’horloger ou du poète ce gros cochon de viande – avec sarriette avec amandes avec marrons fameuse grillade qu’une persillade assaisonne je ne dis pas non mais j’avais de ma personne plus haute opinion je la croyais meilleure encore pimentée de fortes pensées et baignant dans la crème de mes excellents sentiments (j’aime les fleurs les enfants les faons) une saveur sucrée salé je me croyais or voilà que l’on me trouve un léger goût de brûlé et des façons de réchauffé voilà que l’on sépare mon âme de mes cendres avec des gestes pincés que l’on me chasse par la fenêtre comme un nuage de fumée eh bien c’est fini désormais je me tiendrai mieux dans les flammes je ne les laisserai pas attaquer mon intégrité je ne suis suif ni cire ni de bois ni d’étoupe on saura que je n’ai pas de gras de baleine sur moi à peine à la loupe un peu de bedaine pour tenir mes pantalons à bonne distance de mes talons je vais concentrer mes forces incombustibles les flammes je les prendrai pour femmes si pénibles soient-elles dans le train-train quotidien et si leurs ardeurs sont telles que perle la sueur à mon front je les accompagnerai dans les forêts et nous y redoublerons de vigueur il vous en cuira de ne pas entrer dans mes catégories l’incendie aussi veut un toit où passer la nuit le chaume du home sweet home il l’aura je m’inviterai dans vos foyers si mal nommés avec mes nouvelles amies et nous danserons jusqu’au matin en buvant l’eau de votre puits et le vin derrière les fagots avant la visite aux voisins car la joie vite propageons-la il est vil de la garder pour soi.
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Le mimosa mais c’est beau ça le mimosa j’en veux en permanence chez moi et non seulement mi-février dans le massif du Tanneron ici aussi début novembre il en faudra parce que c’est beau le mimosa ça me plaît à moi c’est jaune voyez-vous ces boulettes car le jaune on l’apprend à cette occasion peut former des boulettes des boulettes de jaune car le jaune se met en boulettes qui sont les fleurs du mimosa dont les feuilles aussi étonnent en cela qu’elles se subdivisent en ramilles feuillues elles-mêmes qui reproduisent à l’identique mais en miniature donc la feuille première – ah ça ! – nous assistons là à une mise en abyme dont le monde végétal est avare quoique moins rare dans le roman contemporain mais bien avant ce petit malin né matin d’une pluie acide sur la terre aride la culture existait dans la nature quel casse-tête ou casse-noix on n’ose plus parler de nos têtes sans évoquer d’abord les noix qui étaient là bien avant elles et dont la cervelle conçoit l’huile de noix le brou de noix l’alcool de noix pour n’en citer que trois que l’on eût été bien en peine de produire en ne comptant que sur soi hélas on ne sait pas ni davantage fleurir mimosa on ne sait pas pour les boulettes de jaune comment faire du coup on conquiert la lune puis on meurt les bras en croix parce que la noix ne le peut pas.
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Eh oui le koala oh là là quoi oui j’insiste le koala mérite considération et comment ! S’il n’y avait pas le koala là qu’y aurait-il on se le demande il y aurait qui il y aurait quoi en ses lieu et place vous peut-être ? En cas d’absence du koala s’il n’est plus là qui se met où et qui fait quoi comment surtout on ne sait pas d’un seul coup plus personne c’est dire s’il faut que le koala soit là.
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Pour Catherine L
Ainsi il faut qu’il n’y ait plus Lune il faut que Lune soit morte la chienne Lune qu’elle ne soit plus il a fallu paraît-il que Lune meure quinze ans de bonne Lune noire un rayon de soleil dessus et voilà Lune disparue partout où se trouva et jamais ne se trouva éclipsée par l’écran de lumière qui est son absence dilatée aux quatre coins du paysage sa mort affichée sur tout ce qui fait objet avant il y avait la chienne Lune ici et là étaient emplis de pleine chienne de chienne amie sur le talus dans la prairie roulait la Lune chienne habitait le pays là où le vide se creusait dans nos vies soudain comme un puits tout aussitôt elle y mettait l’écho de son aboiement elle s’ébrouait de toute l’eau de notre canal lacrymal elle est morte aux pieds couchée après quinze ans le chien rapporte dans la fosse son os fidèlement vieille chienne au bout de sa laisse laisse un veuf adolescent ni plus que son ombre n’encombre de souvenirs ni de devoirs notre mémoire Lune voici ta hutte de lierre ton beau tombeau ma belle ce sanglot sans glotte cette grotte de silence dans la terre où j’irai quelquefois avec toi me taire.
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Mes livres écrits j’accumule pour plus tard quand je serai grand vieux mes livres écrits il n’y aura qu’eux alors les lirai et saurai qui j’étais quand vivais ce que j’ai vécu quand étais comment la vie ai traversé dans quel corps et quel péril je fus ce que je fis et quand quel jour je fis cela pourquoi dans mes livres accumulés tout sera n’aurais fait que cela et c’est pourquoi je prends garde aujourd’hui à ce que j’écris puis de ne rien faire d’autre qui m’échapperait et ne serait conséquemment pas retenu par mes lignes de traîne dont chaque lettre est un hameçon courbe choisi pour se crocheter dans la lèvre de mes sourires rictus grimaces et me ferrer comme un poisson à chaque instant de ma vie tout frétillant dans le soleil mon dos argent mon ventre blanc mon œil extraordinairement gros si bien que ma tête est dedans avec la bille de mon cerveau et voilà ainsi continue d’accumuler cumuler mes livres écrits pour bien plus tard quand serai grand vieux vieillard et bien curieux de me connaître les lirai avec mon gros œil chassieux et mon cerveau dedans noyé et n’y comprenant rien alors comprendrai tout.
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Je retire tout ce que j’ai dit maman papa tout ce qui s’ensuit m’a échappé j’aurais mieux fait de respirer par le nez la bouche tu l’ouvres ça sort ça fuse m’excuse m’excuse ne voulais pas si j’avais su j’aurais mis un bâillon dessus du scotch douze ans d’âge et déjà des bavardages d’ivrogne les politesses d’usage la rogne tout le secret éventé ces tirades ma parole l’Iliade et l’Odyssée chaque jour que dieu fait il fallait la fermer mâcher de la colle pas celle aux amandes on en redemande du sparadrap vite là il y a une plaie ça s’écoule sans discontinuer toutes les poules sont à caqueter et le coq est le premier dès l’aurore à donner de la voix ce fat je le renie et retire tout le dire qui que quoi de surcroît je n’en savais rien je peux bien l’avouer je parlais comme on s’ôte une dent comme on saute en parachute (oh maintenant chut) en espérant ne pas m’empaler sur un clocher ni me casser le nez sur un rocher c’est arrivé alors des plaintes d’enrhumé chuintent contus les mots confus v’aïe que v’aïe trouvent une issue comment faire pour se dédire dès lors pour se taire amen le silence est une pomme d’or une golden les dents dedans.

Triptyque autofictif






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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