Anna Kupfer et les limites du “roman moyen”
1Le Train[1] relate une belle histoire, qui est aussi une histoire de guerre et d’amour. Elle commence le 10 mai 1940, date de l’invasion de la Belgique par l’armée allemande. Ce jour-là, un habitant de Fumay en Ardenne française, Marcel Féron, prend avec sa femme enceinte et sa fillette le premier train qui se présente pour fuir vers le sud. Il participe ainsi au grand exode qui a précipité de larges pans de population depuis la Belgique et le Nord de la France sur les routes et sur le réseau ferroviaire. Dans le train, tandis que femme et fille sont installées dans un wagon de voyageurs, Féron se retrouve, entassé avec d’autres, dans un wagon de marchandises dit aussi en texte wagon à bestiaux. En cours de route, ledit train se voit scindé en deux et voilà la famille Féron brutalement séparée.
2Dans le wagon de Marcel, la folie d’un train qui vagabonde sans horaire et sans itinéraire gagne certains passagers qui, faisant fi du respect humain, font l’amour à même le sol. Or, une jeune femme d’allure étrangère s’est faufilée dans le wagon. Discrète et distinguée, elle se tient auprès du timide Marcel qui a pour elle des attentions. On apprendra qu’elle s’appelle Anna, qu’elle vient d’être libérée de la prison de Namur, qu’elle est juive et Tchèque. À leur tour, Marcel et Anna vont s’aimer à même la paille du wagon dans une étreinte qui se répétera par la suite. Leur rencontre de hasard va même se muer en passion heureuse et le récit de l’expédition ferroviaire à travers la France sera celui de leurs amours. Pour Marcel, qui a eu une enfance douloureuse et mène à Fumay une existence terne, cette liaison avec Anna est une chance imprévue, une épiphanie vécue en pleine liberté. Pour Anna, les choses sont moins claires. En attendant, le train finit son périple à La Rochelle, où un camp de réfugiés belges accueille le couple. Là, Féron apprend que sa femme a accouché dans une maternité proche. Anna le conduira jusque là, où ils se sépareront sans phrases.
3Mais la belle histoire finit mal. Nous sommes pendant l’hiver 41-42. L’existence des Féron a repris son cours au milieu des privations de la guerre. Un soir, Marcel est abordé en rue par une femme transie de froid. C’est Anna, on s’en doute, qui, poursuivie par la Gestapo, demande asile à son ex-amant. Marcel se dérobe. Plus tard, il lira sur un placard mural qu’Anna a été fusillée.
4Notons encore que le récit du Train est fait à la première personne. C’est Marcel Féron qui narre et commente son aventure d’exception en l’opposant à son passé triste et terne. En plus, le roman nous apprend que, bien après les événements, Féron a choisi de consigner ceux-ci dans un écrit à destination de ses enfants, de son fils en particulier. C’est le texte que nous lisons. Ainsi, alors qu’il a renoué avec son existence banale, le héros entend laisser de lui l’image d’un être qui a vécu une aventure hors norme, durant laquelle il s’est montré capable de passion et d’autonomie. Si cette idée de confession écrite est introduite assez gauchement par l’écrivain, elle donne néanmoins au roman valeur d’aveu et même d’aveu double: dans le premier temps, j’ai osé, dans le second, j’ai été lâche. Avec cette fin mélancolique et dérisoire:
Je ne suis jamais retourné à La Rochelle. Je n’y retournerai jamais.
J’ai une femme, trois enfants, une maison de commerce rue du Château. (p. 916)
5Dans la production de Simenon, Le Train est un récit à part[2]. À la différence des autres romans de l’écrivain, il prend en charge un épisode historique, et un épisode que le romancier vécut de façon particulière puisque, lors de l’exode de 40, il fut chargé par le gouvernement belge d’organiser l’accueil des réfugiés belges à La Rochelle, — tâche dont il s’acquitta bien, dit-on. Le camp où se retrouvent Anna et Marcel est donc un peu le sien. Mais cette double inscription dans une réalité mémorable est traitée, elle-même, de façon singulière. C’est que du grand mouvement collectif et tragique qui marqua en Belgique et en France le début de la guerre, Simenon fait une aventure euphorique pour deux êtres perdus dans le nombre. Certes, en cours de voyage, la guerre se manifeste dans son horreur à travers des attaques aériennes faisant quelques victimes. Mais elle n’en est pas moins, pour Anna et Marcel, source d’un grand bonheur, tout temporaire qu’il risque d’être. Ainsi le romancier choisit d’inverser le sens de l’Histoire au profit d’une “figure” narrative toute paradoxale.
6Comment l’entendre? Il s’agit bien d’un refoulement de cette réalité monstrueuse que fut la guerre 40-45, un refoulement qui concorde bien avec la manière très en retrait dont Georges Simenon vécut les événements. Mais c’est surtout que l’auteur entend dire par là que des forces pulsives mènent hommes et femmes, forces qui peuvent agir à rebours de ce qu’impose ou semble imposer l’Histoire. Ainsi de la sexualité en ce qui touche aux individus isolés et de certain sombre mouvement vers l’avant qui peut emporter les collectivités. Toutefois, si le message est bien tel, il n’empêchera pas que se produise, avec la complicité de l’écrivain, une manière de retour du refoulé. De ce retour, Anna Kupfer et tout spécialement l’Anna de l’épisode final sera le véhicule, ainsi qu’on verra.
7Sexualité et pulsion groupale, les deux thèmes sont exemplairement mis en œuvre par l’exode et le voyage en train. Comme si la conversion de Féron à une libération du désir ne pouvait s’opérer favorablement que dans l’élan d’une locomotion débridée. Nous allons ainsi traverser la France de part en part, avec toutes sortes de haltes improvisées, et nous la verrons avec les yeux d’un homme qui ne connaît pas son pays, aperçoit des paysages qui l’étonnent et s’émerveille de se retrouver au bord de la mer. Inversion encore du mal en bien: dans le chaos, des villes sont aperçues qui poursuivent leur petit trantran. Toujours est-il que la mobilité du train participe à plein, pour les amants, de l’épiphanie que l’on a dite. Ils naissent à un monde toujours neuf, n’hésitant pas, lors des arrêts, à se dénuder en pleine nature. En douce, l’aventure amoureuse tourne même à la robinsonnade ferroviaire. Dépourvus de moyens (Anna n’a plus rien avec elle et Marcel n’a emporté que peu d’argent), les deux partenaires ont à inventer leur vie à chaque moment.
8L’opposition bonheur/ malheur ou amour/ guerre, telle que le roman la dialectise, se double de celle qui oppose un couple en fusion au groupe hirsute dont ils font partie ou à la foule en débandade. Tout pousse les amants à faire bande à part à l’intérieur du wagon comme du camp de réfugiés. Cela ne les empêche pas cependant de participer de l’esprit collectif dont ils savent confusément qu’ils sont le produit. Le groupe, la foule sont comme le milieu naturel et l’horizon de tout acte. Ici fait retour une tendance déjà ancienne de l’esthétique du romancier, même s’il ne l’a jamais pleinement assumée. Au temps de Pedigree par exemple (publié en 1948) et à l’image de ce que la guerre avait manifesté, Simenon songeait à célébrer “les foules en marche” et à faire voir comment un mouvement vaste et confus entraînait les “petites gens” vers un but indéfini. Il s’agit, comme on voit, d’un populisme unanimiste de caractère vague, qui nous renvoie à une tendance de la littérature d’entre-deux-guerres et dans lequel, tout éloigné qu’il se soit tenu du monde littéraire, Simenon n’a pu que baigner.
9Le piquant est que, dans le cas présent, la tendance à l’unanime vaut surtout pour une pratique sexuelle qui se collectivise dans la libération des tabous (“Pas une nuit ne s’est écoulée sans que j’entende des corps se mouvoir avec précaution, des souffles précipités et des plaintes amoureuses”, p. 898). Façon pour les amants de se mettre à l’unisson d’une foule en désarroi. Toujours est-il que, s’ils ne songent qu’à former une “société à deux”, c’est tout de même en consonance étroite avec “les autres”.
10À travers son populisme tardif et tout personnel, Simenon manifeste son soutien non au prolétariat mais à une couche sociale plus flottante. En gros dans le cas présent une très petite bourgeoisie de l’artisanat et du commerce, qui, au moment de la guerre, connaît des frustrations et redoute de tomber dans la pauvreté. Marchand et réparateur de postes de radio dans une petite ville, Marcel Féron est le parfait représentant de ce groupe plus vaste qu’on ne croit. Et les vicissitudes de sa vie, dont il va être question, ne semblent être là que pour aggraver sa situation de classe. Toutefois, il n’est pas sans intérêt que le romancier l’ait doté d’un métier qui, loin de le rejeter vers le passé, le relie à certaine modernité. Comme si Marcel en tant qu’agent social avait encore tout un rôle à jouer. Et le périple ferroviaire va lui permettre de jouer ce rôle mais sur un plan tout symbolique. Quelle revanche, nous dit en somme le roman.
11S’il est donc une revanche du “petit homme”, qui est surtout homme de la classe moyenne, Féron la trouve avant tout dans la place de héros qui lui est assignée, sans qu’il le veuille plus que cela. Et c’est un peu comme si Simenon revendiquait un “droit au roman” pour quelqu’un par ailleurs peu doué pour la vie. Et ici l’écrivain met au service de son personnage toutes les ressources d’une formule romanesque qu’il a mise au point dès ses débuts et qu’il a perfectionnée sa carrière durant. Il s’agit de ce que l’on nomme parfois le “roman moyen” et que définissent différents traits (brièveté relative du récit et des chapitres, clarté de l’énoncé, réalisme de l’immédiateté) mais en particulier un contrôle narratif serré qui, sans recourir aux ficelles du feuilleton, veille à ce que la ligne du récit soit d’un rythme uniforme, ne s’égare pas et indique même très tôt où elle va. Ainsi, dans Le Train, on voit Simenon programmer son héros dès l’entame, comme pour être sûr que nous prendrons toute la mesure de la rupture qui va suivre, que nous l’anticiperons aussi.
12Dès le premier chapitre, le romancier va par exemple et en un tournemain procurer à son héros un passé, un présent et un avenir. Pour le passé, il est lourd d’une suite de malheurs. Féron n’a pas été gâté par la vie. Sa mère a été tondue à la fin de la guerre 14-18 pour complaisances envers l’occupant, puis a disparu; de chagrin, son père est devenu alcoolique et s’est désintéressé de son fils; adolescent, Marcel a fait une cure de quatre ans en sanatorium; accablé d’une forte myopie et gauche dans ses mouvements, il s’estime heureux d’avoir trouvé à se marier. C’est beaucoup pour un seul être! Simenon mise ainsi sur un personnage de malchanceux, presque de raté. Il le fait avec l’insistance masochiste qu’il met facilement dans la création de ses personnages. Ainsi que Féron ait vu un jour sa mère rentrer nue au logis et répondre par des mots orduriers aux sarcasmes de ses poursuivants estampille le récit d’une image traumatique qui plane sur le comportement de Féron.
13Pour le présent, on comprend que le héros n’a trouvé une stabilité personnelle qu’au prix d’une ritualisation forte de son existence au quotidien. Rien ne lui arrive qui ne soit prévu. Féron parle ainsi de son “emploi du temps qui s’était établi de lui-même, petit à petit, fait d’habitudes plutôt que de nécessités” (p. 810). Clairement, la manie guette cette existence myope à tout égard.
14Mais c’est à propos de l’avenir que Simenon appuie le plus fortement sur la plume. Sans craindre le cliché, il annonce la rencontre de son héros avec le destin comme une affaire depuis longtemps entendue. En somme, lui qui a imaginé nombre de ruptures entraînant des quinquagénaires dans de tristes dérives nous alerte: voici l’histoire d’une déviance qui emporte un homme jeune et sera pour lui bénéfique. Féron souligne d’ailleurs que l’arrivée de la guerre lui est un soulagement, tant il se sent interpellé par l’événement. Or, ce n’est nullement la portée politique de ce dernier qui le requiert (“Je ne me suis jamais intéressé à la politique et je n’y connais rien”, p. 814), mais essentiellement une signification bien plus large, que l’on qualifierait presque d’anthropologique:
Je n’étais plus Marcel Féron, marchand d’appareils de radio dans un quartier presque neuf de Fumal, non loin de la Meuse, mais un homme parmi des millions que des forces supérieures allaient ballotter à leur gré. (p. 818)
15En fait, avec ce qu’il a de “signalétique”, le chapitre premier du Train vaut comme protocole de lecture, auquel il ne sera plus trop utile de revenir par la suite. Le lecteur sait où il va, même s’il ignore par où il s’y rendra.
16Une dernière indication préliminaire va tout de même “montrer la voie”. Elle se glisse au chapitre II avec une discrétion pareille à celle du personnage évoqué:
Des resquilleurs n’en sont pas moins parvenus à se glisser à contre-voie, entre autres une jeune femme aux cheveux sombres, à la robe noire, couverte de poussière, qui ne portait aucun bagage et n’avait même pas de sac à main. (p. 828)
17Silhouette sombre, anonymat (pas de sac, pas de papiers), intrusion abusive: la figure même d’une envoyée du destin. Anna Kupfer vient d’entrer en scène. Nous tarderons à savoir qui elle est et, d’ailleurs, ne le saurons jamais vraiment. En revanche, elle se fera très vite la médiatrice du désir et de la volupté. Dès lors, le récit aura trouvé son rythme et son allure pour prendre la forme d’une épure, narrant une double expérience ferroviaire et érotique. Au long de cette épure, le malheur n’aura pas sa place, en dépit des méfaits sporadiques de la guerre qui accompagnent le cheminement chaotique du convoi. Avec Anna, envoyée d’un ciel pourtant gros de menaces, Marcel Féron prend pour la première fois de sa vie des vacances. Elles sont printanières, imprévues, presque touristiques. Elles suivent la courbe croissante d’une euphorie amoureuse que rien ne semblerait devoir arrêter.
18Cette courbe s’origine dans le moment de grâce du chapitre III au cours duquel Anna et Marcel sont l’un à l’autre. Comme sont simples les gestes de l’amour sur la paille d’un wagon à bestiaux! Gestes d’autant plus naturels que d’autres, telle cette Julie juste à côté d’eux, accomplissent les mêmes actes dans un unisson édénique:
Contre mon corps à moi, un corps de femme se pressait, tendu, vibrant, une main glissait pour relever la robe, faire descendre la culotte jusqu’aux pieds qui s’en débarrassaient d’un drôle de mouvement. […] La respiration de Julie devenait plus haletante à l’instant où Anna m’aidait à s’installer en elle où je me trouvai brusquement. (p. 857)
19La machine libidinale est lancée, qui, de gare en gare et de chapitre en chapitre, va fonctionner uniment. Au long de leur errance, Marcel et Anna s’abandonneront à la pure effervescence du présent. Ils sauront évidemment que l’épiphanie d’une rencontre aussi aléatoire que la leur ne sera que suspens dans le cours de leurs vies. Il n’empêche qu’elle a pour eux tout son prix: lui donnant son amour, Anna sent bien qu’elle aide Marcel à “racheter” son existence qui n’avait été jusque là que déception morne.
20Il en va ainsi dans tous les romans de Simenon qui représentent des héros “en déviance”. Une vie médiocre s’y dépasse dans un dépouillement de soi. Toutefois, le résultat est rarement heureux, comme il vient d’être rappelé. Ainsi, dans L’Homme qui regardait passer les trains, le brave Kees Popinga, après avoir réussi à rompre avec sa vie de bourgeois médiocre en prenant, lui aussi, un train, ne tire aucun bonheur du lien qu’il noue avec une prostituée de rencontre. Il se perd dans l’aventure et se retrouve en fin de course dans un asile. Le Féron du Train conduit bien autrement son expérience rédemptrice. Il réussit pour sa part à transfigurer, avec le soutien d’Anna, sa déviance en grand moment de bonheur. Comme pour nier la honte d’une mère bafouée à la fin de la guerre 14-18, il fait de cette guerre-ci une aventure quasi glorieuse. Comme pour racheter son emprisonnement en sana, il se livre à la joie des corps. Comme pour oublier l’obsession de sa myopie, il se remplit les yeux des paysages découverts. Par avance, il sait que ces “exploits” ne lui procureront qu’une libération passagère. Mais ils ont pour lui le considérable mérite de conjurer un passé douloureux.
21Dans ce contexte, l’épure tracée au fil d’un parcours se leste de riches connotations. Le train de l’exode s’y prête bien. Qu’il se scinde à deux reprises est cause et illustration d’une existence en rupture. Une existence qui a glissé du plan d’une existence sans joie à celui d’ “une vie comme neuve” (c’est le titre d’un autre roman de Simenon) tenant de la féerie. Une existence qui, tributaire du moyen de transport le plus voué aux itinéraires et aux horaires bien réglés, se dérègle à l’image du chaos où l’entraîne le convoi ferroviaire. Mais, non content de mépriser horaires et parcours prescrits, le train de Marcel Féron se moque des barrières sociales et des bienséances, suscitant, dans un vulgaire wagon à bestiaux, des promiscuités équivoques mais bénéfiques en fin de compte pour quelques-uns. Tout cela parce que, à la guerre comme à la guerre, un convoi ferroviaire s’est mis à errer sans destination claire, à couper les familles en deux, à s’arrêter à des endroits imprévus et à suivre des trajets improbables.
22Par ailleurs, comprenons que l’union charnelle entre les deux amants est comme un retour à une animalité primitive, compte tenu du lieu où elle se produit. Pourtant, elle sort très vite de cette bestialité apparente, les amoureux mettant dans leur relation fusionnelle beaucoup de délicatesse et d’attention à l’autre. Dans tous les cas, l’essentiel est que, dans cette action, deux êtres se libèrent, qui, à des titres différents, furent les victimes d’un enfermement : d’un côté, la “reprise de justice”, de l’autre, l’éternel “enfant de chœur”[3], c’est-à-dire celui qui, non content de servir la messe, s’est toujours laissé coincer par la vie. La collusion des deux n’en est pas moins étrange. Mais la guerre produit ces situations paradoxales et ne voit-on pas à La Rochelle des soldats français en débandade mais encore armés côtoyer dans la rue les envahisseurs germaniques qui arrivent triomphants sur leurs chars?
23Dans tous les cas, un destin malicieux est à l’œuvre, qui préside d’un bout à l’autre à l’escapade de Marcel Féron. Ironie du sort ou ironie tout court que celle qui jette un être peu doué pour la vie dans les bras (entre les jambes?) d’une belle fugitive (peut-on voir Anna autrement que belle?)? Pas mal en tout cas de la part d’un Georges Simenon si peu porté sur l’humour à l’ordinaire.
24Tantôt roman insistant, tantôt claire épure, Le Train est plus qu’il n’en a l’air un récit énigmatique. Car qui est vraiment Anna Kupfer? Juive et tchèque au commencement et faisant partie d’un réseau de résistance à la fin. Mais pour le reste: que faisait-elle à la prison de Namur? quelle est sa vraie personnalité? pourquoi s’attache-t-elle aussi facilement au héros? que devient-elle quand elle quitte Marcel? Son opacité première, qui consonne bien avec ses cheveux sombres et sa robe noire, demeure jusqu’au bout. Il y a un secret d’Anna qui ne sera pas percé à jour. Simenon pourrait s’en justifier en invoquant l’abandon des partenaires de la “brève rencontre” au seul plaisir de l’immédiat. Mais la partie n’est pas égale. Sans cesse Anna pressent Marcel et le devine; en retour, Féron ne pose pas de question à sa compagne, dont la présence devrait pourtant l’intriguer.
25Que cache Anna? Un épisode tardif aide à lever un coin du voile. Nous sommes à la fin du chapitre V. Marcel vient d’être traversé par l’idée que, tout au long du périple, il n’a peut-être été rien d’autre qu’une caution pour la fugitive. Anna s’offense de cette mauvaise pensée. Elle pleure; Marcel se repent. Et pourtant s’il en était bien ainsi? Après tout, on concevrait facilement qu’Anna ait songé à sauver sa peau par tout moyen, dût le romantisme en souffrir. Bien des choses s’éclaireraient dès lors. La décision rapide avec laquelle Anna Kupfer se choisit un compagnon de voyage, la promptitude avec laquelle elle se donne, l’attachement de “chien sans maître” qu’elle manifeste à son camarade d’exode, la manière dont elle anticipe les pensées de Marcel et le contrôle qu’elle exerce sur la situation, la grande discrétion enfin qu’elle observe à l’endroit de sa propre identité.
26L’hypothèse interprétative que nous faisons ainsi ne trahit pas le texte. Elle en infléchit le sens et dans une direction qui a le mérite d’attirer l’attention sur Anna Kupfer. Car, au nom de quelle exigence narrative et/ou idéologique, cette femme attirante et que l’on devine remarquable, est-elle ainsi oblitérée par le récit? Allons même jusqu’à nous demander pourquoi l’être assez médiocre qu’est Marcel Féron peut l’éclipser de la sorte, — même si l’on veut bien admettre par ailleurs qu’Anna est justifiée d’être secrète sur elle-même dans la mesure même où elle doit veiller à ne pas se trahir face aux autres, Féron compris.
27Mais, lecteur, j’accepte mal cette relégation, d’autant que je trouve Anna Kupfer intéressante et attirante. Comment dès lors la connaître mieux, entrer en connivence avec elle? Deux possibilités : soit chercher dans les détours du texte ce qu’il nous dit d’Anna malgré tout, soit rêver sur Anna par-delà ce texte. On adoptera ici une démarche et puis l’autre.
28S’agissant d’Anna Kupfer, le roman est rusé. En apparence, il met les deux amants sur pied d’égalité à même leur passion fusionnelle. Il les fait apparaître dans une relation de possession réciproque propre à toute liaison amoureuse dans sa période d’intensité. En termes de perspective de lecture cependant, le personnage d’Anna est tenu en permanence à distance, ce qui ne s’explique pas seulement par une discrétion calculée sur son passé et son identité. En fait, le romancier traite la jeune femme, plus qu’en sujet véritable, en instrument voué à faire accéder le héros à une vie neuve. Autrement dit, son intérêt pour Anna Kupfer est d’abord fonctionnel et, partant, oblique et partiel.
29Clairement donc le personnage masculin domine le texte. C’est “son” roman qu’il nous raconte, d’autant que, comme on a vu, il le raconte lui-même. On peut même estimer qu’il en fait beaucoup en ce sens, rempli qu’il est de ce qui lui arrive d’inédit et d’incroyable. Or, ce rapport entre partenaires ne manque pas de saveur dans la mesure où l’expérimentée Anna a souvent l’initiative et affranchit ce niais de Marcel. C’est ce qui se révèle d’emblée avec la première relation physique, dans laquelle la jeune femme a l’initiative (“C’était Anna qui m’attirait, me faisait rouler sur moi-même”, p. 857).
30En somme, elle est supérieure à celui qu’elle révèle à lui-même et qui restera toujours le “petit homme” qu’il était. Le contraste est si net que Simenon croit bon de réduire au nom de la vraisemblance l’écart qu’il a creusé lui-même entre les amants. Tous deux, souligne-t-il, ont connu l’enfermement (sana et prison); tous deux fuient (Marcel sa famille, Anna les polices); tous deux ont juste envie d’un peu de bonheur. Oui, vus comme cela, ils ne sont pas si différents l’un de l’autre. Ils ont à inventer ou réinventer leur vie et, se soutenant l’un l’autre, ne s’y prennent pas trop mal.
31Il n’empêche que nous ne connaîtrons pas vraiment les pensées et sentiments de la jeune femme. Nous ne saurons pas non plus comment elle s’exprime. En français sans doute mais avec quelle aisance et quel accent? Nous ne cernons qu’à demi son style personnel. Quant à son apparence physique et aux formes de son corps, nous en sommes réduits aux conjectures, alors même que le héros la voit nue à plus d’une reprise. Pour ce qui est du corps d’Anna, il est d’ailleurs frappant qu’après la première relation le narrateur n’en donne qu’un aperçu tout phénoménologique, objectivant ce corps en tant que matière:
Sa chair ne ressemblait pas non plus à la chair de Jeanne. Elle était plus serrée, plus dense, avec des muscles capables de se tendre instantanément à la façon des chats. (p. 859)
32Ce qui porterait à penser que, si le sentimental Marcel aime Anna, il ne la désire pas au plein sens du terme. Sans doute la prend-il chaque jour, et dans l’euphorie des sens. Mais ce qui obnubile cet homme “inventé” par une femme de rencontre est son propre désir, celui-là même qu’il vient de découvrir, un désir neuf, enivrant, réparateur de tant de maux et de manques.
33Et pourtant Anna Kupfer nous semble parfaitement plaisante et attirante: désirable. Mais, jusqu’à un certain point, nous avons à la rêver comme telle, voire à l’inventer. Tout d’abord, nous n’avons pas besoin qu’elle soit belle. Elle est étrange comme elle est étrangère, elle est héroïque (la prison, la résistance), elle est fatale de toute sa silhouette sombre. Elle est aussi celle qui se tient seule au milieu des autres et qu’isole sa distinction naturelle. Et elle rayonne en somme de tout cela, même si c’est au milieu d’une lumière tamisée.
34Mais, par-delà, l’ex-prisonnière apparaît en femme libre. On la devine assumant avec courage son statut de proscrite juive et tchèque. Visiblement, elle vit seule, se débrouille seule. On devine qu’elle connaît la vie et jusque dans les petites débrouillardises qu’impose une situation d’exception. Elle montre un grand naturel dans l’amour, tout en refusant les effusions sentimentales. Elle possède une conscience haute du bonheur qu’elle donne à son partenaire, se posant tout ensemble en initiatrice et en bienfaitrice. Objectivement protégée par Féron, elle se fait affectivement protectrice envers lui. Anna Kupfer, au patronyme de métal (“Kupfer” veut dire cuivre en allemand), est une femme, une vraie, si nous la devinons bien.
35Cette vérité de femme transparaît dans de petits épisodes, qui sont comme les recoins du texte. Soit ces deux exemples, faciles à apparier. Un trait psychique d’abord aux manifestations récurrentes: Anna anticipe sur ce que veut, ressent, pense Marcel. Elle lit en lui à livre ouvert. Mais, donnant, donnant, voici l’acte physique de dévoilement de soi qui est comme un contre-don : Anna se met nue avec aisance en pleine nature, en bonne amante qu’elle veut être. Souci de transparence réciproque chez Anna, visant à la sincérité d’une vie improvisée. Oui, on peut le deviner, la jeune femme en a fini avec la commune hypocrisie qui alimente les divisions, les oppressions, les guerres.
36Ainsi divination et nudité forment couple dans une scène édénique au chapitre V. Anna a pressenti que son compagnon aimerait passer une nuit avec elle hors wagon et de préférence dans la nature. Elle réagit presto, emmène son partenaire, se met nue sans retard et assume tout son rôle. La cigarette est la note affranchie qui connote bien la situation et “fait cinéma”:
Je revois Anna jetant sa cigarette qui continuait à brûler dans l’herbe, retirant sa robe d’un geste que j’observais pour la première fois, puis son linge.
Elle s’est approchée alors, nue, surprise par la fraîcheur qui l’a fait frissonner une fois ou deux, et m’a doucement entraîné sur le sol. (p. 880)
37Parlons d’ailleurs de cinéma un instant. En 1973, Pierre Granier-Deferre a donné du Train une adaptation cinématographique, dans laquelle Romy Schneider et Jean-Louis Trintignant se partageaient les rôles principaux[4]. Cela a donné un film assez emprunté et qui se termine de façon sottement héroïque (Marcel choisit de mourir avec Anna!). Mais Granier-Deferre a au moins eu le mérite de rétablir une égalité de traitement entre les amants, tout en rendant belle et sans doute trop belle et trop visiblement bourgeoise Anna Kupfer. Romy Schneider et cinéma obligent…
38Puisque nous tablons sur un double jeu d’Anna, faisant de Marcel sa caution, tentons d’entrevoir ce que cache ce jeu. Et, vaille que vaille, reconstituons les choses comme suit. Juive et Tchèque, Anna Kupfer n’a guère eu le choix: elle a fui son pays vers 1939, au moment où la Tchécoslovaquie dans sa partie tchèque se voyait occupée par l’armée allemande et placée sous régime nazi. Elle est passée à l’Ouest, s’est sans doute réfugiée en Belgique. Si elle est emprisonnée à Namur, on peut supposer que c’est pour raison politique. On la voit bien en militante communiste, dont l’activisme inquiétait ou pouvait inquiéter les autorités belges au temps du pacte germano-soviétique. On peut même l’imaginer, forçant la note, en agent du Komintern, assurant la liaison entre partis de différents pays. En 1940, l’exode la libère cependant de sa geôle et lui fait fuir à nouveau le nazisme. En 1942, elle a rejoint un réseau de la Résistance (le Front Français de l’Intérieur?). C’est dans ce rôle que nous la retrouvons en fin de roman, portant le béret typique et se souciant de cacher un aviateur anglais sans doute tombé en parachute. Telle est l’Anna sérieuse et organisée, à côté de laquelle Marcel Féron passe sans rien y voir, isolé qu’il est dans sa myopie.
39Vers cette militante en butte au nazisme et dressée contre lui, vers cette Anna qui ne peut qu’en appeler à la fraternité des hommes et des femmes convergent différents traits du récit. Anna est la générosité (y compris dans le don qu’elle fait d’elle-même) comme elle est la franchise, même si elle est loin de tout dire. Avec Féron, elle crée en un tournemain les conditions d’un amour partagé. Mais soyons attentifs encore à son calme au long du trajet, à la justesse des gestes du quotidien qu’elle pose, à cette capacité à mettre la situation sous contrôle. Il ne faut guère solliciter le texte pour comprendre qu’Anna Kupfer est quelqu’un qui, tout ensemble, a un idéal et une ligne. Elle possède de surcroît certaine beauté de la militante ou de la résistante comme on se plaît à les imaginer. Chevelure sombre et tenue sobre, elle a, rappelons-le, la chair ferme et le corps souple, un corps aguerri aux rudesses des conditions de vie. Très femme dans l’amour mais avec ce qu’il faut de virilité dans l’action. À contre-jour de Marcel Féron, elle nimbe de son éclat sourd l’ensemble du roman. Oui, nous l’aimons cette Anna qui nous est trop souvent dérobée par son créateur.
40En un sens, cette Anna Kupfer-là ne déparerait pas une pièce de Sartre du genre des Mains sales (1948) ou des Séquestrés d’Altona (1960). On pense à l’Olga de la première de ces pièces, à propos de laquelle quelqu’un déclare : “Ils (= les révolutionnaires) préfèrent les louves aux cheveux noirs, comme Olga”[5]. La Kupfer en louve? Qui sait si la tendresse manifestée ne dissimule pas une dureté quelque peu dévorante? À sa manière, elle capte et mange le brave Féron, ne cessant de le tenir à l’œil. En tout cas, en femme qui s’engage, Anna est de celles qui se jettent dans l’action, prennent des risques, vivent leur vie. Par là, elle est typiquement de cette période où le mot révolution avait un sens et qui court de 1930 à 1960. Elle appartient à l’imaginaire de ce temps-là qui aime à mettre en évidence des femmes suffisamment autonomes pour entrer dans les luttes partisanes et à mettre en question la “domination masculine” jusques et y compris parmi ceux de leur propre camp.
41Reste qu’il est étonnant de la trouver dans un roman de Simenon, même si l’on sait que la vision du monde de ce dernier, telle que traduite en romans, doit quelque chose à l’existentialisme. Mais tenons compte de ce qui constitue le singulier dédoublement du récit. D’une part, Simenon choisit avec netteté de figurer un épisode de la guerre à travers une représentation paradoxale, minimisant l’horreur des événements. Nous avons fait cas de cette inversion ironique, qui tient du défi. Mais, d’autre part, il ne peut empêcher la vraie guerre de faire retour, laissant se glisser en récit l’une de ses actrices. Ainsi, en contrepoint d’un héros qui puise dans le conflit un bonheur inédit et le transforme en véritable fête, surgit une clandestine qui est rappel sourd mais lancinant de ce qu’il existe une tout autre guerre avec des enjeux considérables, des luttes implacables, des violences douloureuses. Retour clair du refoulé: Anna est fusillée en toute fin de roman, à quoi le brave Marcel ne peut rien. Et l’on se dit qu’après tout, s’il n’avait pas été le petit homme qu’il est, il aurait pu saisir l’occasion d’un amour durable et d’une action réelle en suivant Anna jusqu’au bout. Mais ce faisant, Simenon n’eût plus été Simenon. De plus, sur la Résistance et la clandestinité, il n’avait sans doute rien de plus à dire que ce qu’il en dit dans Le Train.
42Anna Kupfer s’est glissée dans nos esprits comme elle se glisse dans le roman. Furtivement. Partant de quoi et à en croire certains indices du texte, elle ne serait qu’un personnage “fonctionnel”, révélant le héros à lui-même et donnant à son destin un élan imprévu. Mais le lecteur que je suis ne se résout pas à s’accommoder de ce rôle médiateur conféré à la désirable Anna. Pour peu qu’on l’aime, l’héroïne fait penser à bien autre chose et auréole de sa silhouette en surplomb, depuis une position décalée en récit, une belle histoire de guerre et d’exode.
Jacques Dubois
Professeur émérite de l'Université de Liège


Notes


[1]Le Train, dans Simenon, Romans, II, Paris, Gallimard, <Bibliothèque de la Pléiade>, 2003. Dans le texte, toutes les références à cette édition se feront par le seul numéro de page.

[2] Le Train est un roman de Simenon “différent” à un autre titre encore. Il s’agit d’un récit que, contrairement à ses habitudes, le romancier a porté en lui pendant près de vingt ans avant d’en venir à l’écriture. Benoît Denis évoque la genèse du roman dans sa belle présentation de l’édition Pléiade de Simenon (voir “Notice”, pp. 1604-1614, dans Romans II, 2003). Par ailleurs, j’ai proposé une lecture du Train dans “Simenon: un train nommé désir”, in Feuilles de rail. Les littératures du chemin de fer, sous la dir. de G. Chamarat et Cl. Leroy, Paris, Paris Méditerranée éditeur, 2006, pp. 234-245. Ce texte est différent de la présente “relecture”.

[3]C’est là une image que Simenon a maintes fois utilisée et notamment pour se qualifier lui-même comme dans ce volume de “dictées” qu’il intitule Je suis resté un enfant de chœur (1979).

[4]Sur ce film, voir Claude Gauteur, D’après Simenon. Simenon et le cinéma, Paris, Omnibus, <Carnets>, 2001, p. 193-194.

[5]Sartre, Théâtre complet, Gallimard, <Bibliothèque de la Pléiade>, 2005, p. 270.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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