Récapitulatif pour d’autres nous autres
ainsi que pour nous-mêmes et nos semblables ou dits semblables
• Fort généreusement, des sympathisants nous ont ici offert de prendre la parole. Nous les en remercions et, sans plus faire de manières, nous la prenons. J’aimerais simplement, pour commencer, dissiper un malentendu et annoncer que nous interviendrons en empruntant successivement et indifféremment plusieurs personnalités. Celle de Lutz Bassmann, par exemple, ou celles de Manuela Draeger et d’Elli Kronauer, et évidemment, qu’ils soient anonymes ou non, celles de bien d’autres combattants écrivains, et pour finir celle d’Antoine Volodine, qui donne l’impression d’organiser et de dominer l’ensemble des voix post-exotiques, alors que rien n’est moins sûr et que sa fonction de porte-parole est de toute façon de moins en moins claire.
• Nous nous permettrons donc de prendre la parole devant le public, devant notre public, en disant tantôt “Je”, tantôt “Nous”, et parfois ce “Nous” rassemblera à la fois les auteurs et ceux qui nous écoutent et nous lisent.
• Et déjà nous entendons des ricanements de la part de ceux qui s’y connaissent ou croient s’y connaître en psychiatrie. Pour eux, le doute n’est plus permis. C’est bien ce qu’on leur avait dit. Il y a de la schizophrénie dans l’air. Dans le cœur même des proclamations. Schizophrénie. Le mot est avancé et repris. Tout indique une symptomatique dispersion du “Je”. Un diagnostic est esquissé aussitôt, inamical et péremptoire. Le bouche-à-oreille fait le reste. Laissons-les rire et médire, ces aliénistes de pacotille. Laissons-les se gausser et gloser, ces lobotomistes en herbe. Cela ne nous fait ni chaud ni froid. Nous avons vu pire.
• Nous avons traversé ensemble les flammes, nous avons traversé le Bardo d’après le décès, nous avons appris à vivre dans l’écrasement et la défaite, nos rêves ne sont plus que scories oubliées, ceux et celles qui n’ont pas trahi sont cadenassés au secret comme des bêtes affreuses, la plupart de nos camarades sont morts. Nous avons vu bien pire.
• Bien que dans mes livres j’accompagne souvent les insanes jusqu’à leurs raisonnements les plus extrêmes, je ne pense pas moi-même souffrir de dérangement psychique, du moins guère plus que le commun des mortels, si on peut user de cette expression très générale pour faire référence aux mammifères à deux pieds sans plumes qui ne sont pas encore au cimetière. Nombre de détenus hommes et femmes autour de nous sont atteints de troubles graves, mais, parmi les écrivains post-exotiques publiés récemment, aucun n’a véritablement basculé dans la folie.
• En supposant même que nous nous trompions sur l’état de notre santé, notre intention n’est pas d’étaler des symptômes de déviance mentale pour en faire des objets littéraires.
• Personnellement, je me fiche complètement des problématiques qui sont parfois associées à mon écriture, avec malignité accolées à mon intervention dans le champ de la fiction. Je me fiche radicalement des problèmes de la dispersion du “Je” ou des savantes constructions hétéronymiques que certains me prêtent, parfois les auscultant pour les dénoncer comme défectueuses. Je me fiche des commentaires et des diagnostics élaborés par les médecins, par les bavards, les chantres officiels ou les doctes. Mon propos est seulement de poursuivre jusqu’au bout un travail de création polyphonique qui passe par l’affirmation de diverses voix d’auteurs, hommes et femmes, à l’intérieur d’un cadre littéraire qui en soi n’a rien d’extraordinaire, puisqu’il s’agit tout bonnement de raconter des histoires tout en m’assurant que mes lecteurs et mes lectrices s’en sont emparés pour les conserver, secrètement ou jalousement ou non, en leur mémoire.
• Sur ce sujet, chacun de nous tient exactement le même discours.
• Près de quarante titres, quatre ou cinq mille pages en volumes, plus de vingt-cinq ans d’existence publique, une littérature solidement implantée hors les murs, des dizaines de longues interviews, des ouvrages de référence, et on nous demande encore qui nous sommes et quelle est la nature des textes que nous écrivons.
• Parmi les personnes qui à l’extérieur tiennent nos livres en main et pas forcément par plaisir, on constate qu’outre les policiers certaines ont une carte de presse. Les journalistes ne sont pas ceux et celles à qui nous pensons en priorité lorsque nous imaginons notre public de sympathisants, mais quelques-uns lisent parfois nos ouvrages et il arrive qu’ils s’efforcent d’en rendre compte. Aussi surprenant que cela paraisse, c’est même un membre de cette caste qui est à l’origine de notre nom de guerre, de notre appellation générique. Il y a vingt ans, pour se débarrasser d’un folliculaire qui n’avait visiblement pas l’intention d’écrire un article sur Lisbonne, dernière marge, mais qui l’invitait à dire lui-même à quel genre de littérature il se rattachait, Volodine a répondu : “post-exotisme anarcho-fantastique”. Le mot post-exotisme est resté. Nous l’avons adopté dès sa création et même si quelquefois il sonne de façon inappropriée ou pédante, nous le défendons sans faillir et nous continuerons à le défendre jusqu’à notre mort et même après, quand le dernier d’entre nous se sera éteint.
• Les amis du post-exotisme, les sympathisants du post-exotisme, les lecteurs et les lectrices qui aiment les romans post-exotiques : leur nombre est loin d’être négligeable. Je ne vais pas parler de légions torrentueuses. Mais on les compte sur les doigts de plusieurs mains. C’est à eux que nous nous adressons quand nous ne sommes pas occupés à parler entre nous comme des autistes, à l’intérieur d’un espace hermétique. À eux tous et toutes : aux amis, aux sympathisants, aux lecteurs et aux lectrices, aux doigts, aux mains, aux légions fantômes, aux camarades.
• Plusieurs genres littéraires spécifiques au post-exotisme ont fait leur apparition dans le paysage éditorial, du reste sans jamais prétendre bouleverser la tradition romanesque, dont ils se réclament encore et toujours : les romånces, les Shaggås, les narrats, les entrevoûtes, les leçons, les vociférations, le cantopéra. Elli Kronauer quant à lui a réécrit des bylines, qui sont des chants épiques venus de la vieille Russie. Lutz Bassmann a publié un recueil de haïkus romancés. Ces formes particulières, originales ou transfigurées selon nos propres exigences idéologiques et poétiques, ne souhaitent pas se substituer aux formes déjà existantes, que nous aimons et que nous n’avons nulle intention de combattre. Mais leurs divers modes d’expression, marqués par l’oralité et la brièveté, ne correspondent pas non plus à des exercices formalistes gratuits, nés dans des esprits dilettantes à la recherche de distractions nouvelles pour leurs maîtres. Ces formes ont principalement la prison pour origine. Leur surgissement s’explique par les techniques carcérales de la création collective qui font intervenir murmures, fragments, chuchotements, psalmodies, marmonnements, logorrhées, bourdons et chants. Ce qui sort d’une bouche est répété des centaines de fois, travaillé, modifié, de nouveau inventé et retransmis.
• La complicité et l’anonymat nous unissent, aucune impatience ne nous déséquilibre. Des hommes et des femmes ruminent et peaufinent des poèmes jusqu’à ce qu’ils construisent des histoires. Ils veillent à leur grande qualité sonore et ils les modèlent et les pétrissent jusqu’à ce qu’ils deviennent des objets romanesques qui ont des points communs avec ce qui circule à l’extérieur des murs, mais qui, au fond, n’ont pas grand-chose à voir avec la littérature officielle.
• Des objets romanesques. Qui ne ressemblent pas vraiment à ce qui circule à l’extérieur des murs. Cette dissemblance n’est même pas voulue, elle ne trahit pas une hostilité envers la littérature officielle, c’est simplement le résultat des conditions dans lesquelles la création a eu lieu, le résultat de notre éloignement des centres de la culture, le résultat de notre folie collective, de notre isolement, de notre dissidence politique.
• Pour fabriquer de tels objets, n’oubliez pas non plus que nous disposons aussi de beaucoup plus de temps qu’il n’en faut pour revivre mille fois en pensée nos vies perdues. Nous avons été ensemble condamnés à la réclusion jusqu’à la mort. Autour de nous, la durée s’étire. En nous, elle produit une mélancolie favorable à la rumination, à la création détachée de toute obligation matérielle, à l’hallucination tranquille, à l’hébétude maîtrisée, au geste artisanal infiniment répété, à l’apparition de héros qui confondent vie et mort, et même qui refusent à la fois l’idée de vie et l’idée de mort.
• Refuser l’idée de vie et l’idée de mort, leur substituer les grondements et les silences de la révolution permanente, la marée montante du passé, la marée montante de l’amour, la marée étale de nos guérillas, la fin de la distinction entre jour et nuit.
• Lorsque nous sommes entre nous, c’est-à-dire en permanence, nous ne revendiquons jamais la paternité ou la maternité d’un livre ou d’un rêve. Chaque romånce, chaque rêve, chaque guerre est le romånce, le rêve, la guerre de tous les autres. Dans ce vertige nous nous déplaçons, échangeant perpétuellement nos intuitions et nos histoires. En ce sens, la production post-exotique, qu’elle soit concrétisée ou non à l’extérieur des murs sous forme d’ouvrages ou de déclarations publiques, n’a pas de signature véritablement significative. Son corps est collectif, ses solos s’effectuent sous des masques, son chant est porté par des voix anonymes.
• Le chant. Il ne nous déplaît pas d’imaginer que notre performance est d’ordre chamanique ou bardique, et dans ce mot, “bardique”, nous entendons à la fois la récitation musicale des bardes et la proximité des mondes flottants du Bardo.
• On nous réclame parfois des explications sur notre engagement politique, sur les raisons pour lesquelles nous nous trouvons enfermés, mis au secret, derrière des grillages et des barbelés, comme des animaux extrêmement nuisibles, à la violence contagieuse. L’explication pourrait être longue, tortueuse, mais on peut reprendre, pour simplifier, celle que donnent les autorités qui nous ont condamnés : nous sommes des animaux extrêmement nuisibles, à la violence contagieuse.
• Pour ne rien arranger, nous ne nous repentons jamais.
• La plupart d’entre nous aiment mentir avec panache en présence de la vérité incontestable. Tous nous aimons nier obscurément ou brillamment l’indéniable. C’est aussi quelque chose, cette attitude, que nous avons plaisir à transmettre comme exemplaire à ceux et à celles qui nous écoutent.
• De nouveau les aliénistes hochent d’un air entendu. Ils consultent mentalement leurs fiches sur la mauvaise foi des fabulateurs. Ils n’ont aucun humour et ils n’ont aucune compréhension de l’affrontement radical que nous mettons en scène dans nos cellules, nos couloirs et nos cachots. Aimer nier obscurément ou brillamment l’indéniable. Ce n’est pas à ces cliniciens ennemis que nous adressons ce conseil.
• Nos livres sont d’abord destinés à être entendus et aimés par la communauté de prisonniers et de prisonnières qui les ont conçus et longuement confectionnés. Nos livres sonnent à l’intérieur des murs pour les détenus hommes et femmes qui déjà les connaissent par coeur. C’est miracle que certains volumes puissent avoir en outre une existence à l’extérieur des murs.
• Dans nos ruminations et nos livres, chamaniquement nous revivons les malheurs qui frappent l’humanité depuis des siècles, et particulièrement depuis le début du vingtième siècle, et chamaniquement nous inventons le châtiment définitif des responsables du malheur. Nous sommes forts en rêves, mais nous avons su aussi, quand nous étions hors les murs, nous servir de nos pistolets, de nos carabines et de nos bombes.
Seuls ceux que j’aime, écoutez !… Devlör amdi hamazgür, devlör amdi hamazgür, börröd !
À l’intérieur des murs nous nous adressons à nous-mêmes, et aussi aux animalcules qui nous rendent visite dans nos cellules, aux tétranyques rouges qui apparaissent en été quand la pierre est chaude, aux rares araignées qui font d’interminables séjours au-dessus de nos têtes puis repartent ou se dessèchent faute de proies, à quelques fourmis égarées. Les parasites ne sont pas très communs dans nos cheveux et nos vêtements. Nous avons l’instinct de veiller à notre hygiène. L’administration nous retire le papier à la moindre occasion, mais elle nous fournit en savon, et nous avons presque tous et toutes un lavabo dans notre cellule, et le droit à deux douches par semaine quand une punition collective n’a pas été décrétée.
• Nous avons aussi le droit à nous coucher sur le ciment et à dire interminablement des récits ou à faire la liste des morts, nous avons aussi le droit de marmonner jour et nuit, nous avons le droit de perdre lentement la raison ou de sombrer fou très brusquement, nous avons le droit de nous décrépir, d’avoir une pensée de plus en plus confuse, nous avons le droit de vieillir, le droit de nous taire, le droit d’avoir des hallucinations et des vertiges, le droit d’avoir des cauchemars, le droit d’agoniser dans notre peur et notre solitude et nos vomissures. Et ces droits, ces justes droits, nous ne luttons pas pour qu’ils nous soient accordés, nous les prenons.
• À l’intérieur des murs nous composons sans cesse des histoires qui disent ce que nous avons traversé personnellement, charnellement, et ce que nous avons connu et traversé par délégation, et ce que d’autres ont vécu ailleurs, dans notre passé ou dans le leur. Nous racontons cela jour et nuit, en introduisant dans nos histoires et sans hiérarchie les acteurs, les témoins et les auditeurs.
• De cellule en cellule nous parlons en plusieurs langues, nous recourons à un sabir traduit et retraduit dont nos lecteurs et lectrices à l’extérieur des murs ne peuvent avoir idée. Nous prétendons souvent que nos livres sont écrits en une langue de traduction. Laissons là-dessus planer le vague, les approximations, les hasardeuses supputations. Ce qui importe n’est pas de comprendre nos techniques d’expression ni de reconstituer le cheminement linguistique qui conduit à nos poèmes. Ce qui importe est qu’à l’extérieur surgissent des extraits de nos cris, de nos vociférations textuelles et de nos récits, et qu’ainsi le public sympathisant soit alerté et sache que, depuis les abîmes, la communauté post-exotique persiste et signe.
• Les auditeurs et les auditrices : les détenus hommes et femmes, les disparus hommes et femmes, les morts récents et les mortes récentes, qui continuent à nous entendre dans le Bardo d’après le décès où par la magie de nos histoires ils sont installés à jamais, ou du moins pour le temps d’un livre, les sympathisants du post-exotisme, les malades, les animaux, les lecteurs et les lectrices de librairie, les membres des commandos encore en activité, les belles passantes, les vieilles communistes.
• Sans oublier les chamanes, les bardes et les bonzes.
• Nous n’oublions rien ni personne. Nous n’oublions pas non plus que les gardiens nous surveillent, que les doctes et les aliénistes prennent des notes, et bien entendu que la police nous enregistre et nous écoute, avide d’apprendre des détails sur les crimes dont nous avons été accusés et que nous avons refusé d’avouer même quand nous avions été pris sur le fait, les armes à la main et trempés de sang.
• Nos livres sont riches de leurs voix multiples, de leurs filigranes, de leurs repères oniriques, des contextes historiques incertains dans lesquels surgissent leurs dures héroïnes et leurs héros affaiblis. Ils sont alourdis par des non-dits évidents et des non-dits secrets. Ils racontent des allées et venues improbables. On dirait que tout a été étudié pour empêcher d’en rendre compte en quelques simples phrases. De quoi ça parle ? se demande à haute et anxieuse voix le critique de littérature officielle, car, sur la quatrième page de couverture, les indications sont trop maigres ou ne lui conviennent pas. Tout de même, s’il prenait le temps de réfléchir, il verrait bien que ça parle de sujets ordinaires : du destin de l’individu, de la brutalité de la société et de l’histoire, et d’une infirmité qui frappe l’espèce humaine comme une plaie : impossible pour elle d’aller vers autre chose que vers le pire.
• Ni les révolutions ni les rêves n’aboutissent. Ça parle de ça aussi, de la nostalgie écroulée d’un bolchevisme qui ne s’écroulerait pas, des songes passionnés, violemment inoubliables et jamais oubliés, des amours en vase clos, des horizons en vase clos, toujours atteignables, toujours atteints.
• Mais ça parle aussi de personnages qui nous sont chers et que nous mettons en scène sans état d’âme et sans affres quand il s’agit de s’incarner en eux, parce qu’ils sont exactement comme nous. Il n’y a pas entre eux et nous la moindre différence. Ce sont nos héros, héroïnes, animaux et morts préférés. Des hommes et des femmes au bout du rouleau, des Untermenschen à l’agonie qui conservent en eux, pour se consoler avant le néant, la merveille de tel ou tel souvenir heureux, l’éblouissement amoureux, la fidélité à leurs camarades de combat, la fidélité à celui ou à celle qu’ils ont follement aimés.
• Des personnages qui savent dire “Je” à notre place. Ce sont nos défunts et défuntes admirables, qui jamais n’ont renié leurs sentiments, leurs croyances, leurs mensonges, leurs erreurs, leurs espoirs, leurs pardons, leurs violences. Ils savent dire “Je” posthumement à notre place.
• Selon les points de vue, des transparences autobiographiques élémentaires sont décelables dans les plus baroques et improbables de nos constructions et de nos images. Ou, au contraire, seules planent sur nos paysages et nos héros les brumes arbitraires de la fantasmagorie. Mais nous parlons ici des points de vue exposés par les doctes. Pour nous, transparences et brumes sont équivalentes.
• Ce que nous racontons a déjà été vécu ou le sera.
• Interpellé sur la question, un de nos porte-parole entame une liste de héros et d’héroïnes dont le caractère autobiographique est patent. Il balbutie plusieurs dizaines de noms, dont ceux de Mevlido, Breughel, Dondog et Ingrid Vogel, puis à peine a-t-il prononcé celui de Jean Vlassenko qu’il s’arrête. “Je plaisantais”, dit-il soudain avec une désinvolture ouvertement cynique. “Tous ceux-là sont aussi étrangers à nos aventures qu’aux vôtres.”
• Bien qu’idéologiquement clairs sur la question, nous avons du mal à respecter les humanoïdes et assimilés, et à croire avec enthousiasme en un avenir radieux dont ils auraient eux-mêmes facilité l’accouchement.
• Dans Avec les moines-soldats, par exemple, Lutz Bassmann décrit avec mélancolie une humanité en phase terminale, déjà prête à laisser place à une civilisation de tarentules et de crabes terrestres. À la fin de Songes de Mevlido, Volodine suggère qu’après l’extinction des humains, les ruines sont désormais habitées par des tégénaires et des mygales. Dans Le nom des singes, le torrentueux discours égalitariste que prononce Gutierrez mourant n’a plus pour public qu’une colonie de caranguejeiras, énormes araignées de la forêt profonde que certains explorateurs prétendent avoir vues vivre en bandes organisées. Plusieurs de nos livres reprennent cette thématique. Nous adressant volontiers à ceux et à celles qui peuplent le futur, nous ne négligeons pas l’hypothèse qu’il ne s’agira peut-être plus du tout d’hominidés ou d’espèces voisines.
• L’humanisme sera alors à son tour défendu, sans ambiguïté et non sans autorité, par des arachnidées intelligentes.
• Le critique de la littérature officielle se sent dérouté par les mondes parallèles que nos livres décrivent. Il est soudain d’humeur rationnelle et il accuse les auteurs post-exotiques de bricoler des fantasmagories gratuites. De quels camps s’agit-il ? s’impatiente-t-il. De quelles guerres interminables est-il question ? Dans quelles prisons sont enfermés les narrateurs ? Quels sont ces continents en flammes ? Quelle est cette époque ? Pourquoi ces patronymes bizarres ? Souvent en cheville avec les analystes policiers qui sont aux aguets avec leurs magnétophones et leurs logiciels de reconnaissance de caractères, il aimerait être sûr que le décalage des noms, des lieux et des dates correspond à un cryptage logique. Cela lui simplifierait la tâche. Mais aucune réponse ne vient.
• Aucune réponse. C’est surtout parce que la question ne se pose pas. Il n’y a pas de métaphores, pas de cryptage. Profondément intégrés à l’univers qui les entoure, nos héros ne s’adressent qu’à eux-mêmes et à leurs semblables. Ils n’ont aucune raison de remettre en cause la normalité de leur quotidien, ni de s’interroger sur la nature de l’air qu’ils respirent, du moins quand ils respirent encore.
• Et les oiseaux ? s’exclame quelqu’un. Et ces morts qui continuent à exister, comme si de rien n’était ?
• Dans nos mondes imaginaires, toutes les défaites de l’égalitarisme s’accomplissent pratiquement sans limite. L’exubérance de l’échec est totale. Au fond, on retrouve là le monde à l’extérieur des murs tel qu’il revient sans cesse dans nos cauchemars. Aucune lutte n’a abouti. Le capitalisme a instauré son Reich de mille ans. On expose les bolcheviks parmi les monstres dans les baraques foraines, à côté des yétis et des extra-terrestres. La civilisation humaine a atteint le trente-sixième dessous, elle va cahin-caha en direction de son extinction. Il n’y a pas eu d’apocalypse, mais on est déjà dans un au-delà de la fin.
• Au-delà de la fin, du moins chez ceux et celles qui bougent encore, coexistent deux dernières brumes idéologiques : d’une part la morale prolétarienne, et d’autre part une philosophie du dénuement, de l’impuissance et du renoncement.
• Mais encore ? nous demande-t-on. Ne peut-on dater au moins certains moments, certains épisodes ? On nous montre des calendriers et des livres d’histoire, d’innombrables documents, des témoignages. On sait que certains d’entre nous ont vécu cela directement, ou fût-ce par délégation. Tous, par délégation, ont vécu cela. On nous brandit des atrocités et des génocides comparables à ceux dont nos personnages essaient de nier ou de camoufler le souvenir. Il y a des recoupements à faire. Des images sont reconnaissables. Les faits sont à peine camouflés sous des voiles de fiction. Les décors concentrationnaires ne trompent personne. Alors ? nous presse-t-on. Alors oui, évidemment, eh bien oui, vous avez raison, rien n’est inventé, il n’existe pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre la réalité et nos fictions. Là, vous exagérez, nous rétorque-t-on après un silence. Oui, nous exagérons. Un autre silence. Nous adorons exagérer jusqu’à ce que la mort de la réalité s’ensuive.
Pourrir leur réalité ! Pourrir leurs rêves ! Et ensuite, nitchevo !
Qui parle ? Cette question nous fait sourire. Nous haussons vaguement une demi-épaule. Suivent quelques secondes de silence embarrassé. Car au fond, nous ne sommes plus très sûrs de la réponse.
• Dans certains de nos livres, l’importance du théâtre est si forte que plutôt que de lecteurs et de lectrices nous parlons d’auditeurs, d’auditrices, et même de spectateurs et de spectatrices.
• D’ailleurs les écrivains post-exotiques se sont fréquemment présentés comme diseurs plus que comme écrivains.
• Le chamanisme implique une médiation entre des forces indescriptibles, connues du seul chamane, et une clientèle faite de mendiants, de demandeurs anxieux, et parfois de touristes venus là à tout hasard. La médiation prend la forme d’une transe dansée et d’un souffle. Qu’on ne nous dise pas qu’on ne retrouve pas là l’essentiel des procédés du post-exotisme et le fondement de ses relations avec ses sympathisants.
• La majeure partie de nos livres est inaccessible à l’extérieur des murs. Il s’agit d’une littérature inconsultable, n’évoluant que dans le vase clos de la prison. Nous en sommes donc les uniques récepteurs, les uniques transmetteurs et les uniques interprètes. Il est inutile d’en dire plus.
• Pendant les quelques secondes qui précèdent la mort, il est d’usage de déclencher en urgence une rêverie sur ce que l’on quitte, sur ce que l’on a connu et sur ce qui aurait pu se produire si on avait vécu autrement et ailleurs. C’est une rêverie pleine de visions, de souvenirs et de délires, une rêverie très riche, et, si on s’y est préparé auparavant, on peut la prolonger infiniment. Ces quelques secondes peuvent devenir des jours, des semaines ou des mois d’aventure, et même plus. Nos personnages sont rompus à cet exercice. Pendant ce temps difficilement mesurable, ils vivent et revivent des vies imaginaires.
• Cette rêverie dérivante, sans fin, sans durée, où mille souvenirs se transforment en mille aventures intenses et bizarres, nous l’appelons le Bardo. C’est un terme que les bouddhistes ont inventé, et nous, par sympathie, nous le reprenons à notre compte. Et, à l’intérieur de nos romans comme ailleurs, nous ne sommes pas loin de penser que voyager dans le Bardo est une des meilleures choses qui puissent nous arriver. En cas de décès, en tout cas, nous préférons cela à l’absolu silence de la mort.
• Nos révolutionnaires épuisés sont à l’aise dans le Bardo comme des guerilleros au sein des populations paysannes, et même assez souvent plus à l’aise, quand on y pense.
• Une enquête menée à l’extérieur des murs. Question : “Quel désir motive votre travail d’écrivain ?” Réponse d’une de nos camarades, Maria Henkel, Maria Schrag ou Manuela Draeger ou une autre : “Quelque chose malgré tout invite à survivre, un désir angoissé violent d’affirmer son droit à la harangue, au discours devant les ombres, un désir angoissé vengeur de conserver ce droit, de tenir bon contre ceux qui peuvent réduire à moins que rien, et, en même temps, contre ceux qui à haute voix rêvent d’imposer leur silence. Poursuivre coûte que coûte l’expérience du cri dans le noir, semer des balises à éclairage retardé, voilà l’intention maîtresse. Or la durée du combat est limitée, l’arène se rétrécit sans cesse. Me laissera-t-on aller vers le mutisme librement choisi, vers ma dernière phrase, m’autorisera-t-on à prononcer le je me tais de la dernière phrase ? Pour le cas où l’agonie se présenterait mal, quelques livres seront là, délégués, autonomes, continuant à propager un peu de ce soupir final, de ce bruit de pas.”
• À partir d’un certain moment, il n’est plus possible de dire si c’est Volodine qui parle ou si la voix qu’il transcrit, en tant que porte-parole, a pris sur lui l’avantage et sonne en toute clarté et sans son intermédiaire.
• À partir d’un certain moment, les voix se confondent, les langues des prisonniers et des prisonnières s’entremêlent, il n’y a plus qu’une seule émission romanesque, dire qu’elle vient de tel ou tel auteur homme ou femme n’a guère d’importance. Même signé Volodine, Manuela Draeger, Lutz Bassmann, Maria Schrag ou Elli Kronauer, un texte post-exotique est avant tout le résultat d’une expression collective. Nous n’avons de cesse de répéter cela, mais la leçon, je ne sais pourquoi, passe difficilement.
• Nous aimons très fort ceux et celles qui ont disparu avant nous et nous poursuivons leur existence à leur place. Quand vient l’heure de dire un poème ou de murmurer un embryon de texte, nous n’avons pas peur de nous glisser à l’intérieur d’un ou d’une de nos camarades, d’habiter son ombre et sa voix et de parler à sa place. Nous appelons cette pratique un hommage. Mais c’est aussi un moment chamanique, d’une certaine manière. Nous évitons en général tout cérémonial religieux, nous nous dispensons de tambour et de transe, mais c’est bien un moment chamanique.
• Parfois la transe se met en place. Écouter un texte est aussi se mettre en état de transe. Lire est une transe. Les écrivains post-exotiques n’hésitent pas à plonger au profond de leurs images, ils participent au spectacle profond dont l’image leur a ouvert l’accès, ils sont au cœur de l’image pour la dire.
• Casser la réalité jusqu’à ce qu’il n’en reste plus pierre sur pierre, habiter les ruines de la réalité, débroussailler ensuite le chemin pour accueillir sur les ruines ceux et celles qui ont survécu.
• Autre question des enquêteurs de la littérature officielle : “Quelque chose comme la littérature existe-t-il ?” Réponse de Lutz Bassmann : “En une telle période de sauve-qui-peut, soyons tous bien sûrs que nul ne répondra de façon loyale à cette question. Chacun essayant, depuis l’unique et gigantesque décharge publique qu’on appelle l’univers éditorial, d’attirer sur soi l’attention, chacun s’efforçant de ne pas être confondu avec l’immonde. Car chacun de nous, quand vient son tour, dépose sur les boues un morceau de dépouille, avec l’espoir que de bons éboueurs daigneront s’acharner à lui éviter le pire, à ce morceau. Et si quelque chose comme la littérature palpite encore, si ça existe encore, ça n’existe plus qu’au centre de cette danse de mort.”
• Il arrive que Manuela Draeger s’empare de l’ombre et de la voix de Lutz Bassmann. Je suis comme les auditeurs et auditrices qui assistent à cette incursion, je l’apprécie sans la juger, je ne sursaute pas quand je la constate, je ne vois là rien d’anormal. Je ne m’en plains pas, pourquoi m’en plaindrais-je ? Faudrait-il donc exiger rigidement de savoir en permanence où en sont les voix et les corps des narratrices et de leurs complices ?
• Nous ne manquons pas d’ennemis. Nous sommes à leur portée, tandis qu’eux sont inaccessibles. Les conditions d’une déroute humiliante sont donc réunies. Mais nous avons l’humour du désastre pour garder la tête haute. Que ce soit sous la guillotine ou sous la hache, nous avons toujours su garder la tête haute.
• Souvent ceux ou celles qui parlent dans nos livres nous ressemblent. En tout cas, ils prétendent eux aussi avoir tué beaucoup de monde et ne le regretter nullement. Ce qui est certain, c’est qu’ils ont eu de fréquentes occasions d’imaginer qu’ils allaient assassiner des assassins, et peut-être, pour certains, l’occasion de passer à l’acte. Leurs rêveries suscitent chez nous une sympathie générale. Quant au passage à l’acte, s’il a eu lieu, nous n’avons aucune raison de le désapprouver.
Ne regrette rien, ne recule jamais, n’assassine qu’à bon escient, n’agonise qu’à bon escient !
Meurtrir les meurtriers, assassiner les assassins : images puériles, revendications symboliques d’aliénés immatures. Gestes magiques qui appartiennent au monde criminel de l’enfance. Néanmoins, nous sommes là aussi à notre aise, dans le monde criminel de l’enfance, où on détruit les poupées et les totems, où on souhaite la punition des méchants, où l’enfermement dans la solitude est sans espoir.
• Volodine parfois habite l’ombre et la voix de Lutz Bassmann. Je ne m’en plains pas. Seuls les aliénistes et les policiers s’en offusquent, car cela complique le rapport qu’ils ont promis aux autorités. Cela le rend moins fiable. De mon côté, très sincèrement, j’estime qu’il n’y a pas de raison de s’en plaindre.
• Nous mettons nos livres devant le public, souvent devant des gens inconnus, un peu comme on dépose de la nourriture sur un rebord de fenêtre, pour que des oiseaux, après l’avoir repérée et observée, s’en emparent.
• Nos personnages parlent et agissent comme des humains, mais souvent ils sont oiseaux, ou monstres, et même parfois il leur arrive d’être écrivains.
• Être écrivain ne signifie par pour nous parader sous les projecteurs ou devant un micro, être écrivain signifie pour nous murmurer derrière des grilles, dans l’angoisse de la mort, de la folie et de l’incarcération à perpétuité, sans attendre une rétribution autre que celle de l’affection que nous portent nos camarades et nos sympathisants à l’extérieur des murs.
• Être écrivain signifie pour nous construire vainement une précaire terre d’exil et essayer d’y aborder à plusieurs pendant nos rêves.
• Au fond, si nous avions accepté le luxe du silence, il n’y aurait jamais eu de littérature post-exotique. Et personne dans le public n’aurait souffert d’un manque. Mais on ne peut nier qu’alors l’incarcération aurait été encore plus dégradante, plus détestable. Et que nous aurions déjà tous et toutes, à l’heure actuelle, disparu.
• Au départ, les textes sont dits, murmurés ou hurlés dans la solitude d’une cellule, et ils s’adressent à des camarades qui écoutent, qui marmonnent dans leur folie ou qui dorment dans une cellule voisine. À l’arrivée, les textes ont subi de multiples transformations et ils sont passés par les voix de multiples prisonniers et prisonnières. Mais, si leur forme est différente de celle qu’ils avaient à l’origine, ils conservent cette préoccupation première qui les gouvernait : être entendus.
• Rien ne nous répugne autant, lorsque nous prenons la parole, que l’hermétisme stérile et sans images.
• Apparaître ensemble, à la même rentrée littéraire, sous trois noms qui avaient déjà auparavant réussi à s’introduire par effraction dans la littérature officielle, est un de nos faits d’armes. Nous n’allons pas en tirer un motif de fierté guerrière, car nous savons parfaitement ce que valent les livres quand on les compare à des kalashnikovs, mais tout de même, nous n’en sommes pas mécontents. Les valets officiels, les paillasses en encre trouble, les bouffis mercenaires et les chantres n’y ont pas attaché grande importance, mais, pour ce qui nous concerne, nous considérons que le post-exotisme n’a pas failli à sa tâche en organisant cette manifestation proclamatoire. Il fallait le faire. À la démonstration de force s’est associée tout automatiquement une affirmation supplémentaire de mépris envers les institutions dominées par les gloires fanées, l’arrière-garde domestique, et toute la gamme des marionnettes de l’ennemi.
• Faire passer des images vers l’extérieur. Transmettre des images. Un grand nombre sont en noir et blanc, mais plutôt des images que des mots. Plutôt de fortes images que du verbe inutile.
• Incruster des images dans la mémoire de nos lecteurs et de nos lectrices, dire les images aux sympathisants, guider lecteurs et lectrices jusqu’à l’intérieur de l’image. Permettre aux images initiales, venues de notre prison et venues de notre littérature carcérale, de se mêler sans heurt ni réticence aux images que chacun porte en soi depuis sa naissance, permettre à nos images de devenir en chacun de vous des images intimes, des images secrètes, des images jalousement gardées, des images fondatrices, des images terminales. Et attendre que le miracle se réalise, qu’elles resurgissent, une nuit, à l’intérieur d’un de vos rêves.
• On demande parfois à tel ou telle de nos porte-paroles quels sont ses ouvrages post-exotiques préférés. S’ensuit en réponse une ébauche de liste, puis l’interrogé s’interrompt et plaide l’indulgence : “Nous n’avons pas la place de les citer tous”, dit-il, puis il enchaîne : “C’est au hasard que nous avons nommé ceux-là.” En réalité, tous nos livres publiés hors les murs sont nos préférés.
• Aucune énigme. Plusieurs voix parce que nous sommes plusieurs. Un seul univers obsessionnel, parce que nous sommes enfermés ensemble et que nous le serons jusqu’à la fin.
• Nous restons sur le bord de la route de la littérature officielle et nous applaudissons ses écrivains à leur passage. Puis nous retournons vers notre campement, nous nous asseyons autour du feu et nous nous racontons des histoires.
• Nous sommes tous d’accord sur ce principe : “Écrire chaque livre comme s’il était le dernier”. Il remonte, ce principe, au temps où nous avions des armes, et il sonnait alors dans un autre contexte : “Aborder chaque combat comme s’il était mortel et l’ultime.” On pourrait déceler là des tendances suicidaires. À mon avis, il s’agit surtout d’une attirance pour le travail bien fait.
• Il y a un moment dans l’élaboration d’un livre où la présence de Manuela Draeger est si forte que l’idée même de lui attribuer un autre auteur devient absurde. Comme tous les romans que nous signons, Onze rêves de suie a été construit collectivement, répété et ruminé jusqu’à perdre les accents particuliers qui en caractérisaient l’origine. Puis la voix de Manuela Draeger s’est imposée et elle a fédéré l’ensemble. La voix de Manuela Draeger, sa langue, ses angoisses, ses hallucinations et ses féeries ont cheminé de la première à la dernière page et elles en ont habité et personnalisé les images. Ainsi est né le texte définitif. Onze rêves de suie est bien un romånce collectif, un roman issu de notre prison, mais c’est la voix de notre camarade Manuela Draeger qui le fait vibrer dans le monde séculier.
Interprète les cris, imagine l’ailleurs, entre dans l’image étrange et dis le monde !
Il y a un moment dans l’élaboration d’un livre où la présence de Lutz Bassmann est si forte que l’idée même de lui attribuer un autre auteur devient absurde. Comme tous les romans que nous faisons passer à l’extérieur des murs, Les aigles puent a été fabriqué en commun, récité et ruminé jusqu’à ce qu’en disparaissent les outrances trop reconnaissables de tel ou telle des détenus. Puis la voix de Lutz Bassmann a fédéré l’ensemble. La rudesse de Lutz Bassmann, la violence de ses convictions, la noirceur de son ironie, sa langue, ses rages et ses visions d’un avenir lugubre se sont emparées du texte phrase à phrase. Elles en ont réorienté toutes les images et elles y ont fait leur nid. Ainsi est né le texte définitif. Les aigles puent est un romånce qui a pris naissance entre les murs de nos cellules, mais c’est aussi, de toute évidence, un roman dont le corps terminal a été façonné par notre camarade Lutz Bassmann, afin qu’il puisse exister à notre place dans le monde profane.
• Il y a un moment dans l’élaboration d’un livre où la présence de Volodine est si forte que l’idée même de lui attribuer un autre auteur devient absurde. Comme tous les ouvrages que nous confions à nos porte-parole, Écrivains a été imaginé dans de nombreuses cellules, il a été chuchoté sous les portes, il a circulé de bouche en bouche sous tant de formes qu’il n’a plus eu la moindre sonorité poétique individuellement identifiable. Puis la voix de Volodine est devenue dominante, avec l’intention d’en harmoniser l’ensemble. Volodine a révisé chaque image et chaque phrase, chaque intention, chaque non-dit, à la lumière de ses propres incertitudes, de sa propre sensibilité et de ses propres fantasmes. Il a censuré tout ce qui détonnait, musicalement et poétiquement. Ainsi est né le texte définitif. Écrivains est un romånce carcéral composé par nous tous, mais chanté à l’extérieur des murs par un seul d’entre nous, notre camarade Antoine Volodine.
• La compassion. L’empathie. L’accompagnement jusqu’à l’enfer et dans l’enfer. L’accompagnement dans l’impossibilité de dire. Le partage de l’amnésie. La camaraderie quelle que soit l’absence. La camaraderie quelles que soient les flammes. L’étreinte terminale.
N’irrigue pas Biela Freek avec ton sang ! N’irrigue pas Biela Freek avec le sang de biela freek ! Deviens Biela Freek !
• Pour nous la figure de l’écrivain est celle d’un déguenillé inconnu en train de mourir.
• Nous sommes internationalistes, cosmopolites, opposés aux discriminations, adversaires forcenés du capitalisme, et, même alors que notre défaite a rendu notre programme minimum provisoirement obsolète, nous restons partisans d’une société dont les piliers seraient un égalitarisme radical, fanatique, sans tolérance envers les anciens maîtres, et baigné non de sang mais bien d’intelligence, de liberté et de fraternité.
• Systématiquement nous nous plaçons en marge de ce que l’ennemi au pouvoir nomme la communauté nationale. Lorsque nous sommes par nécessité inscrits dans une société quelle qu’elle soit, nous nous efforçons de donner à tout moment la preuve de notre réticence à toute intégration, la preuve de notre mauvaise volonté à accepter les normes et les codes, la preuve de notre agressivité en face des donneurs de leçons, des conseillers, des gardiens et des décérébrés.
• Pour nous la figure de l’écrivain est celle d’un insane qui a tout perdu, y compris la confortable possibilité de se taire. Dépouilles difficilement muettes aurait pu être un autre titre de notre roman Écrivains.
• Nos oiseaux possèdent des bras et rarement des ailes et, souvent, ils portent des vêtements de survie ou de travail. Nous avons des problèmes avec l’ornithologie officielle. Nos oiseaux sont plus volontiers des cormoranes que des cormorans, plus facilement des goélandes, des balbuzardes, des harfanges, des pélicanes.
• Nos pachydermes plus volontiers des éléphantes.
• Peut-être un jour, en raison de la dégradation de nos cellules cérébrales, ou parce que le dernier ou la dernière d’entre nous aura rejoint la poussière terminale, peut-être un jour aurons-nous oublié. Mais pardonné, non. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de pardon ? Non, jamais nous ne pardonnerons, jamais nous n’aurons pardonné, jamais.
• Nous voyons la figure de l’écrivain aussi comme celle d’un animal battu dans un centre d’interrogatoire, confiant à des appareils d’enregistrement et à son tortionnaire des mensonges sur ses modes de vie, sur ses crimes supposés et sur ses rêves.
Oublie tes sanglots étranges ! Oublie tes sanglots étranges jusqu’à l’ultime ! Brandis tes visages au-dessus de ta tête, va au silence ! Avec ou sans visage, marche jusqu’au silence !
Pour Onze rêves de suie, le titre aurait pu être également Rendez-vous à la bolcho-pride, ou Incendie au trente-sixième dessous, ou Terminus au cœur des flammes, ou Contes de la Mémé Holgolde, ou Le pont des menteurs, ou Veillée d’armes après la défaite, ou Jamais sans mes braises, ou Adieu à la mort, ou Contes de feu, ou Enfances terminales, ou Une maladie infantile de la Mémé Holgolde, ou encore Le mouroir est au bout du fusil, etc. À l’intérieur de la prison nous changeons sans cesse nos titres, nous échangeons sans cesse nos identités d’auteurs, nos identités de combat, nos identités de détenus, sans respecter notre identité sexuelle d’origine ou ethnique ou quelque vraisemblance d’état civil que ce soit.
• Nous échangeons nos textes et les titres de nos poèmes, nous échangeons le désespoir de nos cris, nous confondons nos démences, nous mélangeons nos dégradations organiques et mentales, nous fusionnons, nous chamanisons de concert, nous sommes détenus pour les mêmes raisons, nous avons la même mémoire des horreurs et des combats, nous puisons nos histoires dans la même source trouble de folie, de révolutions et de guerres, nous avons connu les mêmes aventures.
• Nous avons connu les mêmes illuminantes amours. Nous restons fidèles à l’être aimé quelle que soit l’abomination de la mort, nous ne renions pas l’idéologie égalitariste et notre programme maximum quelle que soit la carbonisation de tout espoir de victoire.
• Nos lecteurs et nos lectrices sont rassemblés en cercle autour de nous et ils attendent. Ils n’espèrent pas la même chose que nous, mais ils écoutent sans nous bombarder de pierraille et ils attendent.
• Nos lecteurs et nos lectrices sympathisants partagent avec nous les illuminantes amours. Au cours des scènes amoureuses, leur nostalgie palpite à l’unisson avec la nôtre.
• L’ennemi est toujours présent et le texte s’adresse à lui aussi, c’est pourquoi nous multiplions les précautions oratoires : parler d’autre chose, modifier les lieux et les identités, détourner l’attention vers l’accessoire, avouer l’impossible, manipuler l’information, fausser les données, accumuler des énigmes sans solution, rendre féerique l’insupportable, feindre la naïveté, feindre l’incompréhension, prétendre avec passion à ce qui ne nous concerne pas, cacher la guerre à l’intérieur des reflets de la lune sur l’eau calme, feindre la littérature.
• Depuis le début, dès les premières arrestations, les premiers engagements au feu, les premiers attentats, les premières exécutions : nous avons greffé en nous le Bardo de l’esquive.
• Nous souffrons de nombreuses affections chroniques, dont la folie et les cancers, mais à cela il faut ajouter de pénibles accès de fièvre polyphonique, ainsi, bien entendu, qu’une incontinence onirique sévère.
• La traversée du Bardo s’effectue dans la solitude la plus complète. Le voyageur marche sans compagne ni compagnon sur les territoires charbonneux de son propre néant. Mais au moins il peut dialoguer avec les spectres, les divinités bienveillantes et les divinités terribles qui surgissent à tout moment de sa mémoire. Il les évoque et il leur parle. Ce n’est ni un réel dialogue, ni un véritable monologue, mais quelque chose a lieu, avec de la parole, des mensonges et du rêve, et la tâche de tout écrivain post-exotique est de restituer cela et d’en faire de la poésie et du silence.
Abandonne l’idée du voyage ! Quelle que soit la route, fais demi-tour ! Quelle que soit ta mort, ne te réincarne pas à la va-vite ! Déguise-toi en corps perdu ! Mets ton rêve dans un sac !
• Quelle que soit la langue, ne parle pas ! Accompagne le cri ! Jamais ne le déchiffre !
Les livres parlent. Voici les livres. Ils sont maintenant si nombreux. Leurs voix se superposent. Leurs auteurs s’additionnent, s’incarnent, se désincarnent. Propos de porte-parole : “Je suis partie prenante de l’ensemble. Je peux porter la parole des livres jusqu’à ce qu’ils deviennent des livres hors les murs. Nous sommes tous depuis toujours sur la même longueur d’onde.” Suite du propos : “Mais la tâche parfois semble insurmontable. Je ne pourrai peut-être plus continuer longtemps à jacasser au nom de tous.” Puis le porte-parole s’éclaircit la gorge, se redresse et reprend son discours à l’endroit où il s’était un moment arrêté. “Il est tard”, dit-il ensuite. “Il faut conclure. Merci de nous avoir accompagnés jusque-là.”
Antoine Volodine
Ecrivain





2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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