Les Revenants
Lorsqu’il m’arrivait - comme cette fois - de passer quelques jours à Paris, je réser­vais toujours une chambre dans le même petit hôtel derrière Montparnasse. Je l’avais choisi parce qu’il se situait juste en face de l’immeuble où nous avions autrefois habité - tous les trois -, en cet endroit très précis où sort de la chaussée la longue ligne aérienne du métro filant jusqu’au Trocadéro et vers les beaux quar­tiers de la capitale.
Je connaissais ce fantasme courant qui pousse certaines personnes à prétexter un voyage d’affaires, un déplacement temporaire et à s’installer dans la clandestinité provisoire d’un nouveau logement à quelques pas de leur domicile. On versait le plus souvent ces histoires au compte de la jalousie la plus banale: vaudevilles, histoires d’adultère, et toutes les variantes pensables de la frénésie conjugale. Mais tout était souvent beaucoup plus simple. Un homme s’absentait simplement du monde et son regard s’attachait — soudainement, inexplicablement — à cette place vide qu’il avait laissée. Une inconsolable soif de savoir le poussait irrésistiblement vers sa vie, une sorte de grande curiosité désintéressée qui exigeait afin d’être satisfaite qu’il disparaisse à son tour. Là, pas là, ici, ailleurs, autre part, nulle part: finalement, il n’y avait pas de vraie différence. On pouvait pousser la porte et rien ne se passait. Le monde s’accommodait de tout et, une fois accomplis les modestes ajustements rendus nécessaires par la situation, l’équilibre primitif des choses se rétablissait aussitôt de lui-même. Personne ne s’imaginait réellement, bien sûr, qu’il y eût de l’autre côté quelque chose à découvrir (de meilleur, de plus exaltant, d’inconnu) mais c’était le simple geste de pousser la porte qui se transformait soudain en un prodige presque hypnotique: le stupéfiant spectacle de voir ainsi tout s’effacer et pour rien. D’un homme qui disparaît, on dit qu’il s’évanouit. Mais “s’évanouir” signifie: “perdre conscience” aussi bien que “s’en aller”. Disparaître voulait dire alors: vouer toutes choses au vertige calme de n’être plus rien.
Le phénomène était banal mais depuis quelque temps il suscitait une grande curiosité: comme si la société s’était tout à coup inquiétée de cette espèce d’étrange et continuelle hémorragie silencieuse en son sein. Visiblement, la tentation de ces grandes vacances vides s’exerçait avec une puissance de plus en plus irrésistible sur les individus. J’avais lu quelques récents romans à succès (bon ou mauvais) qui tiraient toute leur substance de l’idée d’une telle fuite, aussi absurde et insensée. Pendant un temps, j’avais même collectionné des anecdotes semblables par dizaines, tirées des faits-divers de la presse populaire: des histoires singulières de disparitions, d’individus désertant sans raison leur existence, la recommençant soudainement ailleurs. Comme dans les contes, l’histoire était d’autant plus fascinante qu’elle obéissait à la logique du comble: un mendiant devenu milliar­daire, un lâche transformé en héros, un criminel en saint, ou l’inverse aussi bien. Mais, pour être complète et satisfaisante, la fable exigeait qu’un jour, le disparu revienne vers sa vie ancienne, qu’une curiosité insistante le reconduise vers son passé. L’homme s’en revenait ainsi sur ses pas des années après. Et son geste était aussi absurde que suicidaire. Fuir, bien sûr, n’était rien. Revenir était l’essentiel. Et toutes les fables le disaient.
Lorsque, comme aujourd’hui, je retournais à Paris, il m’était facile de m’imaginer que moi-même je me livrais à une expérience similaire. Depuis la gare, j’allais à pieds jusqu’à l’hôtel. Je m’installais dans ma chambre, toujours la même, située à l’étage. Je défaisais rapidement mes affaires et puis je me retrouvais aussitôt sur le boulevard. Je marchais des heures entre Vaugirard et Convention, Cambronne et Invalides. Je reconnaissais les silhouettes des immeubles, les angles des rues, les vitrines des magasins. En promenant ainsi mon corps, je laissais remonter en moi toute une mémoire purement physique des choses et des lieux qui m’étonnait (la même qui, si vous revenez trente ans après dans une maison où vous avez vécu, fait que votre main sait automatiquement où se trouve tout objet -vaisselle ou literie- dont vous avez besoin, que vos pas se souviennent avec la plus hallucinante préci­sion de la disposition exacte des marches sombres et inégales d’un vieil escalier de pierre conduisant au jardin). Je voyais ainsi revenir à moi cette mémoire physique des choses et des lieux qui les fait exister mais étrangement indépendants de tout souvenir précis, juste livrés à la mate et simple matérialité de leur présence. Il y avait eu peu de changements vraiment: quelques enseignes aux boutiques, le blanc agressif de deux ou trois bâtiments fraichement ravalés, et c’était tout.
Je descendais la rue Lecourbe et j’étais un peu inquiet à l’idée de croiser un visage familier: un ancien voisin, un commerçant, quelqu’un qui, pour une raison ou une autre, se serait souvenu de nous. En cinq ans, je n’avais certainement pas changé au point d’être devenu méconnaissable. Mais en même temps, et je l’avais souvent remarqué, le caractère relativement anodin de ma physionomie m’abritait comme un masque. En un sens, je ne me ressemblais pas. Cela donnait lieu souvent et depuis toujours à des méprises étranges: on me prenait pour un autre, on prenait un autre pour moi. Ni mon nom (toujours mal orthographié) ni mon visage (si peu photogénique que chaque portrait semblait celui d’une personne différente) ne m’appartenait en propre. Je m’étais habitué à cette incertitude légère concernant mon identité. Pour cette raison, j’avais fini par me convaincre qu’un charme d’invisibilité me protégeait de tous les regards. J’étais certain de pouvoir passer à travers toutes les formes de la réalité sans n’y laisser aucune espèce de trace.
Je regardais autour de moi. La rue s’épaississait de monde. Une grande agitation calme et lasse poussait les passants en tous sens. Je me disais qu’autant que moi, ils étaient tous des disparus, survivant à l’immense et enveloppante catastrophe du temps, que le monde était un mirage sans consistance à l’intérieur duquel glissaient les uns contre les autres des mirages minuscules par milliers. Je voyais flotter dans la lumière toutes ces figures d’hommes, de femmes, d’enfants en marche vers nulle part, frottant leur propre solitude spectrale contre les parois de ce grand rêve triste qui les contenait tous. La ville les avait jetés dans ce vide sans conséquence où toute fiction s’érodait doucement pour se fondre dans la même impression doucement amère de n’avoir jamais vraiment existé. Cela ressemblait au lendemain paisible d’un grand naufrage lorsque, sous le soleil naissant du matin, la mer se décide à rendre les cadavres magnifiques de ses victimes et que tout un tourbillon lent d’épaves, de débris tourne lentement sur lui-même. J’avais le sentiment vaguement nauséeux d’être moi-même pris dans ce glissement splen­dide et vain où quelques rescapés observaient autour d’eux le cercle presque immobile que font, à la surface d’un univers saccagé, les reliefs déjà effacés de leurs souvenirs, de leurs délires.
La fin de journée était belle, un peu fraiche mais très claire et encore ensoleillée. J’ai remonté, vers les Invalides, les grandes allées élégantes et poussiéreuses entre Ségur et Saint François Xavier. Elles longeaient des jardins aux premières couleurs déjà réveillées par l’imminence du printemps et le travail des horticulteurs. Je suivais le doux ruban vert des pelouses, guidé par la forte odeur d’enfance du gazon tout juste tondu et de la terre retournée. Toute la perspective conduisant au monument était vide. Mais il n’y avait rien de vraiment sinistre dans la répétition désolée de ces rues silencieuses occupées seulement par le peuple indifférent des automobiles en stationnement. Parfois, je croisais un vieil homme promenant en laisse un chien gris et fatigué, ou encore une jeune mère poussant devant elle avec difficulté le ventre énorme d’un gros landau bleu marine. Le soleil était sur le point de passer derrière la ligne haute des grands immeubles de pierre dont il brûlait déjà de rouge les sommets de zinc. Je me suis assis longuement sur un banc et lorsque le soir est tombé j’ai marché encore. J’ai suivi la Seine vers l’Alma et Passy, l’épais bouillonnement gris du flot sous l’or excessif et l’acier bleu des ponts, le passage des péniches et des bateaux-mouches et parfois le signe stupéfiant de quelques grands oiseaux blancs jouant bruyamment entre l’eau sale et le ciel.
Je suis rentré tard à l’hôtel. Je me suis couché sur le lit tout habillé et je me suis assoupi. Lorsque je suis revenu à moi, la nuit était devenue très dense sur la ville. J’ai ouvert les rideaux. Je voyais les arches grises du métro aérien sur le boulevard et, très nettement, un peu plus loin, au deuxième étage, les fenêtres de l’apparte­ment que nous avions habité. Les lumières étaient encore allumées malgré l’heure tardive et elles étaient suffisamment vives pour laisser voir l’arrangement du salon à travers la transparence des voilages. Je croyais deviner des ombres se balançant dans l’encadrement des croisées et j’essayais de me représenter des corps, des visages, des voix, des histoires. Je me disais que, peut-être, avec d’autres, d’une certaine manière, notre vie continuait là-bas, identique, intacte, et qu’un homme, en ce moment même, guettant le sommeil de son enfant s’approchait de l’escalier de bois rouge grimpant jusqu’à la chambre. Je m’imaginais traversant la chaussée, poussant le portail vert de l’immeuble, montant jusqu’à l’appartement, sonnant. Et puis quelqu’un ouvrait.
Dans la nuit, je regardais passer les rames régulières du métro filant sur leurs rails à l’exacte hauteur du balcon sur lequel j’étais accoudé. Malgré la largeur du boule­vard et la vitesse des trains, je pouvais distinguer très précisément les corps, les visages des derniers voyageurs. Tout allait s’arrêter maintenant. J’ai attendu encore longtemps. Je ne pouvais me résoudre à dormir. Enfoncé dans la fausse obscurité de la ville, je fumais cigarette sur cigarette. J’ai remarqué qu’une sorte de bruit sourd et régulier venait de la station Sèvres-Lecourbe. Un convoi étrange en sortait très doucement, glissant avec pesanteur sur la ligne. Sale, lourd, éclairé seulement par quelques veilleuses, il était composé d’une dizaine de grosses voitures noires et sans fenêtres. Autrefois, j’en avais parfois vu de semblables tard dans la nuit lorsque la circulation des voyageurs avait cessé et j’imaginais que ces trains servaient au transport souterrain des marchandises ou à l’entretien des voies. C’était un spectacle vraiment inhabituel et dont se dégageait une grande impression absurde de gravité. On aurait dit des wagons de déportés conduisant, dans l’indifférence de la ville, une population silencieuse et pathétique vers quelque catastrophe unanime. Je regardais cette lourde et longue machine rouler au pas vers Montparnasse, semblant tirer derrière elle toute l’épaisseur de la nuit et s’enfoncer sans hâte dans les gorges noires de Paris.


Quatre notes sur “la fiction de soi”
en guise de post-scriptum
1.Le chapitre qui précède est tiré d’un roman intitulé Petite féérie des ténèbres que j’ai dû écrire, si ma mémoire est bonne, il y a un peu plus de dix ans et qui a suscité des réactions si perplexes et si embarrassées chez ses premiers lecteurs que j’ai finalement renoncé à lui trouver un éditeur. J’en ai fait paraître quelques extraits à droite et à gauche, toujours en réponse aux demandes qui m’étaient adressées par telle ou telle revue, si bien que la matière en est un peu dispersée désormais comme le seraient sur la table les quelques morceaux d’un puzzle encore inassemblé, pièces séparées de toutes les autres et sur les faces desquelles se devinerait à peine l’ébauche de l’image à laquelle elles appartiennent mais qui n’existe encore pour personne. Les deux premiers chapitres ont paru dans la revue de psychanalyse Ecrire/Rêver à l’occasion d’un numéro consacré à l’érotomanie: ils mettent en scène l’inquiétude d’un homme convaincu d’être suivi par une jeune femme dans les rues d’une ville de province qui, certainement, est Nantes. On trouvera l’un des derniers chapitres dans la revue Grumeaux qui me l’avait demandé pour sa livraison sur “L’impossible”: il s’agit d’un récit de rêve qui reprend tous les éléments du roman et offre sans doute la clé de celui-ci - sauf que le sens de ce rêve est absolument inintelligible pour qui n’a pas lu en entier le récit dans lequel il s’insère. Une autre revue, Les Moments littéraires, devrait présenter prochainement deux autres extraits qui correspondent à deux descriptions, l’une d’une plage de l’Atlantique, l’autre du jardin de Versailles. Et je donne donc ici un chapitre intitulé “Les Revenants” qui, après son prologue, constitue comme l’ouverture de la première partie du roman.
2.Je ne précise pas davantage les références qui précédent pour compliquer un peu l’éventuel jeu de pistes dans lequel s’engagerait le très hypothétique lecteur soucieux de retrouver ces textes. Il est possible que d’autres fragments du manus­crit aient paru ailleurs encore. Peut-être les ai-je oubliés. De même, je ne me rappelle plus bien si j’ai déjà confié - où? à qui ? - quel était le sujet de ce roman. En tout cas, je ne me propose pas de le faire maintenant. De ce livre, je doute qu’on puisse reconstituer l’intrigue à partir des pages que j’ai laissé paraître. Si cette “publication permanente” se poursuit sous la forme aléatoire, discontinue qu’elle a connue jusqu’ici, on peut imaginer que, à mesure que les pièces du puzzle se trouveraient mises à la disposition du lecteur, se reformerait lentement l’ensemble qu’elles composaient originellement. Ce serait une expérience à tenter. À mon insu, sans doute, je l’ai déjà initiée. Il importerait cependant de ne pas la conduire jusqu’au bout. Le résultat s’avérerait immanquablement décevant. Non pas, je crois, que le roman soit raté — d’ailleurs: qu’est-ce qu’un roman raté? — et je suis convaincu que les réticences qu’ont éprouvées devant lui ses premiers lecteurs tenaient exclusivement à une certaine incompréhension qu’il suscitait: il appa­raissait inconcevable que ce texte au second degré où l’aveu autobiographique se mêle à l’affabulation assumée jusqu’à l’extravagance puisse être l’œuvre du même auteur (moi) qui venais juste de signer L’Enfant éternel et Toute la nuit. Mais je ne prétends pas forcément être très bon juge de ce que je fais non plus. Non, la déception dont je parle a une explication plus simple: un roman achevé apparaît toujours inférieur à l’image qui s’en forme à mesure dans la conscience du lecteur qui, tournant les pages, se prend à rêver à la merveille dont il veut croire qu’elle l’attend toujours un plus loin et qu’elle se découvrira enfin à lui une fois le dernier point posé. C’est Borges qui le dit quelque part: le mystère vaut toujours plus que sa solution parce que le mystère relève de la magie alors que la solution est seulement du registre de la prestidigitation. Ou quelque chose d’approchant. C’est pourquoi il est si important qu’un roman ne se termine pas, qu’il laisse un peu en plan toutes les hypothèses auxquelles il se prête. Je m’y emploie dans tous mes livres - et dans celui-là aussi. D’ailleurs, je ne le fais pas à dessein. C’est juste que moi-même j’ignore ce que signifie jusqu’au bout ce que je fais.
3.L’une des contraintes qui déterminent l’expérience en cours d’une pareille “publication permanente” consiste en ceci que doivent être présentés au lecteur, du moins dans les premières étapes du jeu, des extraits assez indépendants de l’histoire racontée pour qu’ils puissent être lus et appréciés en toute ignorance de celle-ci. Dans ce processus par lequel se recompose progressivement le récit perdu et en raison duquel celui-ci revient à la réalité, ce sont d’abord les scènes latérales, les digressions qui apparaissent tandis que doit continuer à manquer la ligne narrative à laquelle ces fragments se rapportent et qui pourtant leur donne sens. On obtient ainsi, sous l’effet d’une semblable soustraction, une sorte de roman dans le désordre et sans intrigue. Cela correspond assez à l’idée que je me fais de l’écriture de soi selon le modèle qu’ont constitué pour moi certains textes de la littérature japonaise d’autrefois ou de la littérature occidentale d’aujourd’hui. On ne peut pas, on ne doit pas faire l’économie d’une histoire, d’une sorte de récit résiduel afin que celui-ci serve de support à tout le reste et que se déploie à partir de lui tout un éventail de scènes. Mais là où l’autobiographie classique et ses avatars tardifs assujettissent tout à la ligne d’une démonstration qui est toujours la même (“Comment je suis devenu moi-même”) et se réduit à la sempiternelle mécanique initiatique (confession et absolution, chute et rédemption), ce que je préfère appeler le “Roman du Je” multiplie dans toutes les directions autour de l’axe presque effacé d’une intrigue les moments épars (épiphanies et illuminations) d’une révélation pour rien et qui ne conduit nulle part. Un roman sans intrigue est aussi un roman sans auteur. Je sais bien qu’une telle idée passe pour paradoxale - et particulièrement quand on prétend l’appliquer comme je le fais à l’écriture de soi qu’on conçoit d’ordinaire comme étant par excellence le lieu de l’expression personnelle. Telle est pourtant ma conviction. Ou plutôt: mon expérience. Lors­qu’on lui a presque retiré son intrigue, il ne reste du roman que cet éparpillement de scènes dont chacune devient le lieu d’une même confrontation avec l’impossible, scènes qui n’ont plus personne pour héros et finissent ainsi par concerner tout le monde et n’importe qui.
4.Je ne me suis pas gratuitement livré au petit exercice dadaïste qui aurait consisté à prendre au hasard l’un des chapitres du roman dont je parle. J’ai choisi l’un de ceux qui me paraissent le mieux illustrer la vision que je me fais de l’écriture de soi. La scène que “Les Revenants” raconte figure, je m’en aperçois seulement maintenant que je la relis après l’avoir tout à fait oubliée, dans plusieurs autres de mes livres: un homme, semblable à une sorte de spectre, s’en retourne vers les lieux où il a autrefois vécu et où une figure de lui-même a usurpé sa place. Cela ressemble beaucoup à la scène originelle du Peter Pan de Barrie telle que je l’évoquais dans L’Enfant éternel, mon premier roman: lorsqu’il quitte les jardins de Kensington où il a trouvé refuge parmi les fées, le garçon qui ne grandira jamais trouve la fenêtre de sa chambre fermée et aperçoit à travers la vitre le berceau où dort un autre enfant. Le rêve par lequel commence Sarinagara relate la même expérience qui entraîne le rêveur, chassé de chez lui, dans son long voyage vers l’autre côté de la terre, lui offrant devant la baie de Kobé la révélation de ce qu’il était venu à son insu y chercher. Il en va peut-être de même dans d’autres passages de mes livres. Cette histoire, dans mon prochain roman, je la nomme: “l’histoire parfaite”. Elle exprime cette conviction qui veut que chacun soit au fond comme le fantôme de lui-même et que le roman ne soit jamais que “revenance” comme en témoignent certaines des œuvres à l’aide desquelles j’ai cherché à comprendre ce que pouvait signifier au fond cet exercice étrange de l’écriture où la figure de soi ne se trouve convoquée qu’afin de se dissoudre aussitôt au sein de l’impersonnelle épreuve du réel: depuis la Nadja de Breton (“Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es”) jusqu’au théâtre nô avec Zeami qui ne conte toujours que la confrontation du “shite” et du “waki”, du spectre et de l’exorciste, de telle sorte que sur la scène chacun soit à la fois l’un et l’autre, le fantôme de ce qu’il fut, attaché au drame d’une passion ancienne, et le poète pour lequel et par lequel revit ce spectacle d’extase et d’horreur. De roman en roman, les histoires changent (un peu) mais, sans que cela soit sous l’effet d’aucune préméditation constante, je le réalise, elles ne servent que de subterfuge afin qu’on puisse y glisser, dans les marges ou les interstices de l’intrigue, la somme de quelques scènes toujours identiques où s’exprime l’aveu de sa vie: quelqu’un qui n’est plus s’en retourne sans cesse et sans fin vers le lieu vide de sa vérité la plus vive.
Philippe Forest
Ecrivain





2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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