Configurations rythmiques et progression textuelle
dans un extrait d’un rap de Casey
La dynamique rythmique des textes de rap
1Pour un auditeur averti, la scansion d’un texte de rap se caractérise par une dynamique, une impression de mouvement assurée par divers phénomènes rythmiques. Le plus important consiste à superposer des accents vocaux, décalés par rapport aux temps forts du support musical. Ce décalage correspond souvent à un rythme plus rapide que le tempo, avec par exemple cinq impulsions dans une mesure à quatre temps[1]. C’est ce qui suggère un sentiment d’urgence[2] ou une impression d’agressivité, par exemple. D’où l’importance, pour un rappeur, de positionner ses appuis vocaux par rapport à un repère rythmique fort – sur le deuxième ou le quatrième temps d’une mesure à quatre temps. Derek Attridge, l’incontournable spécialiste anglais des rythmes poétiques, confirme l’impor­tance du renforcement des différents repères rythmiques dans le rap, même s’il semble omettre la polyrythmie et les décalages occasionnés[3]: “Like old English verse, rap lyrics are written to be performed to an accompaniment that emphasizes the metrical structure of the verse. The two forms have essentially the same metrical structure : lines with four stressed beats (falling naturally into two half-lines of two beats each), separated by other syllables. The strong beat of the accompaniment coincides with the stressed beats of the verse, and the rapper organizes the rhythms of the intervening syllables to provide variety surprise”[4].
2Les caractéristiques de l’écriture permettant cette accentuation vocale ont déjà été abordées[5]. Il s’agit avant tout d’un recours aux rimes, aux assonances et à la paronymie[6], souvent dans des systèmes dédoublés et glissants, contrairement à la plupart des traditions françaises, en poésie et en chanson, du moins à partir du XVIIème siècle[7].
Ces analyses portaient sur des raps des années 1990. Plus d’une dizaine d’années après, la dynamique polyrythmique programmée par les textes fonctionne-t-elle toujours selon les mêmes principes ? Peut-on déceler d’autres caractéristiques stylistiques en lien avec une logique rythmique ou avec un principe d’organisa­tion ?
Pour faciliter l’analyse et clarifier ses résultats, il est préférable de conduire cette approche sur un texte dont les rythmes ne soient pas parmi les plus irréguliers – car contrairement à l’impression ressentie par des auditeurs hostiles au rap[8], ces textes esquivent généralement toute régularité.
3La rappeuse Casey, l'une des plus talentueuses du rap français, maintient justement une certaine sobriété rythmique, en tout cas apparente : l'écriture sur le mode d’une rage lancinante et maîtrisée se traduit par des rythmes suggérant une sorte d’enfermement cyclique. Le texte retenu (“Suis ma plume” inTragédie d’une trajectoire[9], 2006) se caractérise même par un support musical très régulier : les couplets sont scandés sur une séquence musicale de quatre fois quatre temps, répétée plusieurs fois – il y a dans le premier couplet trois séries de quatre mesures de quatre temps, ce qui correspond aux douze lignes. Le débit des vers est même à peu près en phase avec les appuis rythmiques de la musique. Même si les accents ne sont évidemment pas synchronisés[10] – il s’agirait sinon d’une comptine – leur nombre de base est concordant : je le montrerai. Attridge note : “four groups of four beats [...] is the most common of all the possible rhythmic patterns, if every kind of verse is taken into account. It is the basis of most modern popular music, including rock and rap, of most folk, broadside, and industrial ballads from the Middle Ages to the twentieth century, of most hymns, of most nursery rhymes, and of a great deal of printed poetry”[11].
La nécessité de compenser la lenteur du tempo a peut-être conduit la rappeuse à exacerber les phénomènes textuels qui assurent le dynamisme rythmique, notamment en les densifiant. Pour développer le détail de ces phénomènes, seuls le premier couplet – il y en a trois en tout – et le refrain seront repris, tels qu’ils sont prononcés dans l’enregistrement. Des transcriptions ad hoc seront proposées pour éclairer l'analyse.
Invasion programmée des oreilles et du cerveau :
une chambre d’échos phonétiques et sémantiques
4La première remarque qui s’impose avant d’analyser les facteurs de dynamique rythmique, c’est l’étonnante densité accentuelle de ce texte, dans lequel l’ellipse syllabique remarquée par Pecqueux dans le rap contemporain[12] n'existe pas : Casey prononce toutes les syllabes – sauf quand la prononciation serait trop artificielle, comme aux lignes 2 et 3. Une première transcription pourra synthétiser la plupart des échos sonores qui semblent programmés dans l’écriture du premier couplet – avant de les observer isolément plus loin de façon plus explicite et plus lisible – en mettant en évidence par des moyens graphiques variés les principaux types d’échos, qui seront détaillés plus loin :
01   Ma plume, mon diplôme, ­­un blâme, un problème
02   Un suprême programme haut dgamme qui engrène
03   Qui entraîne des bris dcrânes, de vitrines
04   Crimes qui se trament, nitroglycérine

05   Premier album, je dégomme, sors des abîmes
06   J'amène œdèmes et rétame des riddims
07   J'étonne, on m'acclame, je donn e mon mot d'ordre et mon modem
08   Quidam des DOM sur le macadam

09   Des tonnes d'ultimatums dans mes thèmes
10   Hématomes dans mes tomes à l'antenne et cartonne le système
11   Fais grand sch’lem pour victimes des HLM
12   Vu qu’ Paname est telle Gotham, tam tam et cocktails.
5J’emprunte à Christian Béthune[13] un commentaire préalable sur cette densité des phénomènes accentogènes : “D’une manière générale, dans le rap, l’effet de la rime se trouve à la fois renforcé et disséminé par une forte tendance à la paronomase et à la multiplication des échos sonores. Utilisés jusqu’à saturation, ces procédés exigent une grande virtuosité d’articulation car, à l’émission, ils doivent paraître le plus naturels possible. Ce jeu sonore hyperbolique instaure une dimension ludique dont la puissance jubilatoire se redouble de l’écriture à la diction”.
À cette invasion accentuelle sur tous les fronts pourrait s’appliquer la remarque très générale de Henri Meschonnic : “il y a dans la voix plus de signifiant que de signifié : un débordement de la signification par la signifiance. On entend, on connaît et reconnaît une voix - on ne sait jamais tout ce que dit une voix, indépendamment de ce qu'elle dit”[14]. L’écriture même de ce texte programme ce “débordement de la signification” : il semble impossible de percevoir à l’écoute la totalité des relations entre les mots, sur le plan sémantique comme sur le plan phonétique. Or c’est précisément le principe de la répétition altérée, dans un glissement phonétique ou sémantique, qui produit comme une démultiplication des rythmes et des thèmes.
Un éclatement thématique
avec cohérence sous-jacente et mouvements circulaires
6En dépit de l’absence apparente de cohésion textuelle fondée sur des liens sémantiques ou syntaxiques explicites, il est possible d’établir des rapports précis et très nombreux entre les différentes phrases du couplet, qui semblent jaillir de différentes directions. Grammaticalement et thématiquement, un mouvement assez net de spirale passe par des points principaux : le personnage de la rappeuse, le moment du concert et la réalité sociale. Une sorte d’alternance se met également en place entre plusieurs couples de notions : cause vs. conséquences ; ce qui lui fait face vs. elle-même (dont la désignation directe avec je sera un point d’aboutissement central) ; agression métaphorique vs. réussite musicale. L'alternance et la variation sont à la fois thématiques et grammaticales puisque le début du texte enchaîne :
- deux syntagmes nominaux dont le référent est lié à travers les adjectifs possessifs (“ma plume, mon diplôme”) : il s’agit d’éléments qui caractérisent sa maîtrise et la qualifient pour prendre la parole, avec une métonymie de la culture scolaire ;
- deux autres syntagmes nominaux qui semblent au contraire s’éloigner de la rappeuse puisqu’on ne sait pas si elle en est le sujet ou l’objet, du fait de l’article indéfini (“un blâme, un problème”) et de l’absence d’expansion ;
- un cinquième syntagme nominal qui revient à la rappeuse puisqu’il s’agit d’évoquer une déclaration d’intention, qui justifie rétrospectivement l’énoncé des qualifications et l’évocation d’un problème ; même s’il conserve l’article indéfini, ce cinquième syntagme nominal tranche avec les quatre précédents – limités à deux mots – puisqu’il va tout à coup multiplier les expansions, la quatrième ayant elle-même un complément porteur d’expansions, toujours binaires :
• suprême
• haut d’gamme
• qui engrène
• qui entraîne des bris d’crânes
• qui entraîne des bris de vitrines ;
- trois syntagmes nominaux sans déterminant (“Crimes qui se trament, nitro­glycérine, Premier album”) revenant au programme préalable de l’action, après les conséquences déjà envisagées ;
- six propositions indépendantes dont le sujet est je (sous-entendu la deuxième fois) avec des verbes d’action centrant le propos sur une salve d’actes :
- un acte fondateur, “je dégomme”, action brusque pour la toute première occurrence du je (ligne 5);
- un retour sur le sens de cet acte avec la métaphore “[je] sors des abîmes” ;
- un saut chronologique vers les conséquences métaphoriques sur l’adversaire : “j’amène œdèmes” (ligne 6);
- une autre traduction métaphorique, plus proche des réalités musicales : “je rétame des riddims”[15];
- un retour (ligne 7) sur le public étonné, en face – d’où une interruption de la série des propositions à la première personne avec un “on m’acclame” dans laquelle, en fait, le sujet impersonnel on a moins de poids sémantique que le pronom personnel objet m’, au centre de l’action ;
- une dernière proposition dont le sujet est je pour dire la consécration de la rappeuse devenue chef de file (“je donne mon mot d’ordre”) et artiste recherchée (“je donne (…) mon modem”, c’est-à-dire son courriel, avec la même métonymie que dans l’expression “donner son téléphone”).
Ce mouvement verbal de balancement, de sauts de côté furtifs n’est pas sans évoquer celui du boxeur, ce que confirment d’autres caractéristiques de sa prestation scénique. En plus de son attitude physique – relativement statique mais le haut du corps en perpétuel mouvement de balancement et la tête un peu rentrée entre les épaules – la façon dont les expressions fusent, d’abord directes et régulières, puis précipitées dans des enchaînements et des biais, pourrait aller dans ce sens[16].
Des thématiques qui tournent autour de l’écriture
et révèlent ses principes poétiques
7Les thèmes abordés semblent aller de pair avec ce mouvement de balancier. En effet, trois moments sont envisagés, sans que le texte suive un ordonnancement chronologique.
D’abord l’état des lieux d’une situation sociale : si le “blâme” et le “problème” sont difficiles à interpréter, ils révèlent néanmoins à coup sûr un conflit à carac­tère social, confirmé par la mention du “quidam des DOM sur le macadam” : un individu cantonné dans l’anonymat et relégué à une situation de détresse (mort, blessé, clochard ? il est en tout cas question de “victimes” juste après) alors qu’il est seulement identifié par son origine ultra-marine et par une référence aux HLM un peu plus loin ; c'est en opposition avec la dernière ligne du couplet qui évoque le luxe facile et superficiel dans lequel baigne une autre partie de la population, à qui l'on renvoie le stéréotype raciste du “tam tam”, rimant à la fois avec “Paname” et “Gotham”, ville du diabolique Batman et paragramme de Gotha, métonymie des puissants de ce monde – ce qui va de pair avec “le système” qu’il s’agit de “cartonne[r]”.
8Ensuite, un “programme” – le sens et les sonorités finales de ce mot sont repris par “trame” – d’action sous forme de déclaration méta-poétique, présente dès l’introduction pour en faire le thème central de ce rap :
Han ! Les mecs !
Va falloir suivre… ma plume attentivement,
Capter la compétence de la rime,
Regarder le style de la banlieue nord… s’exprimer encore !
Hein ? Écoute ça ! Suis ma plume !
S’il te plaît, suis… ma… plume !
L'introduction, le couplet et le refrain évoquent l’action textuelle à travers ses outils (la “plume”, métonymie du texte rappé [17], dont la version graphique était évoquée aussi par le verbe “regarder” dans l’introduction), sa qualification (le “diplôme”, écho de la “compétence” évoquée dans l’introduction), sa généalogie (le “style de la banlieue nord” particulièrement persévérant car il s’agit de l’écouter “s’exprimer encore”, même si par ailleurs la déclaration d’originalité se fait à travers le thème du début absolu : le “premier album” sorti “des abîmes”), le rôle important des auditeurs, invités de façon insistante à “suivre” (l’injonction sera répétée de nouveau dans le refrain sous forme de vérification interrogative), à écouter (par l’impératif répété deux fois, par le verbe “falloir”, par la prière polie “s’il te plaît”) et à porter leur attention sur des caractéris­tiques précises : le “style”, la “rime” et la cohésion sonore et/ou thématique suggérée par le verbe “suivre” dans “suis ma plume"[18].
9Enfin, tous les aspects de la réussite musicale et sociale : des qualificatifs comme “suprême”, superlatif par son sens mais aussi par la référence au groupe phare de la banlieue nord, NTM, au départ qualifié de “suprême” ; des références au rôle de commandement (“je donne mon mot d’ordre”), aux perturbations occasionnées (avec des métaphores du corps à travers les “œdèmes” et les “hématomes”, métaphores ciblées puisqu’il s’agit de détruire le siège de la conscience et un symbole de la société de consommation : “des bris d’crânes, de vitrines” – une métaphore globale résume cette destruction : “cartonne le système”), précédées d’avertissements hyperboliques (“crimes qui se trament, tonnes d’ultimatums”) et débouchant sur des métonymies de la réussite totale (“grand schelem”) dans l’industrie culturelle, avec la valorisation conférée à la fois par l’écrit (avec les “tomes”) et par l’audiovisuel (“à l’antenne”).
10En fait, après une introduction adressée à un public potentiel et renvoyant à une communication directe (avec l’apostrophe “les mecs”, qui sonne comme un défi lancé par la fille) au futur immédiat (“il va falloir”) du moment de la scansion des couplets, les trois temporalités sont condensées dans un même présent qui permet des télescopages permanents :
- une temporalité large allant du passé à un présent indéfini pour le constat des injustices sociales,
- un présent d’énonciation potentielle regroupant l’écriture, la scansion et l’écoute, avec mise en scène de l’excellence en acte dans une sorte de prophétie auto-réalisatrice,
- une projection immédiate des conséquences du succès.
Ainsi, le texte dit quelque chose sur la société, tout en faisant référence à lui-même[19] et en anticipant son efficacité, ses conséquences et son succès, dans une fiction auto-réalisatrice. Présenté comme un programme, il lie en effet présent et futur, réalité et fiction, dans un mouvement insaisissable de spirale, avec un centre sémantique, l'œil cyclonique du texte : la sortie des abîmes, point commun à tous les thèmes évoqués. Le texte dit et produit donc une naissance sur le mode de l’auto-génération.
11Avant de voir concrètement par quels types de mouvements s’auto-génèrent les sons et les mots, il est intéressant d’observer le refrain, qui confirme cette dimension :
Ma plume c'est mon diplôme
Elle pose des problèmes et puis cause des glaucomes
Rend blême et on l'aime et l'acclame chez les clones, tu suis ?
C'est le dilemme et l'œil du cyclone, tu suis ?
La plume s’autorise d’elle-même (“ma plume c’est mon diplôme”), “pose des problèmes” – c’est l’un des sens possibles de “l’œil” en tant que métonymie possible de la conscience – avant de les résoudre brutalement, avec des corps métaphoriques blessés ou perturbés. Cette dimension réflexive se dit aussi à travers les figures de la contradiction ou de l’ambiguïté : le “dilemme”, “l’œil du cyclone”, autrement dit le calme absolu au centre de la plus grande violence, voire le fait de faire blanchir (rendre “blême”) son public — tout en revendiquant sa négritude dans d'autres textes, avec des références à Césaire. Le cyclone est d’ailleurs un motif riche et versatile puisqu’il renvoie à la fois, en plus des deux significations déjà évoquées : au territoire d’origine (les “DOM”) et à la spirale de l’écriture qui est justement la source de la violence que la rappeuse se dit capable de perpétrer à partir de sa conscience révoltée – “l’œil du cyclone” du refrain ? Il reste donc à voir comment la plume de Casey se fait cyclonique en faisant tourner de multiples systèmes accentuels dans la spirale des répétitions altérées.
Des vagues d’allitérations
12Voici les principales allitérations :
01   Ma plume, mon diplôme, un blâme, un problème
02   Un suprême programme haut dgamme qui engrène
03   Qui entraîne des bris dcrânes, de vitrines
04   Crimes qui se trament, nitroglycérine
05   Premier album, je dégomme, sors des abîmes
06   J'amène œdèmes et rétame des riddims
07   J'étonne, on m'acclame, je donne mon mot d'ordre et mon modem
08   Quidam des DOM sur le macadam
09   Des tonnes d'ultimatums dans mes thèmes
10   Hématomes dans mes tomes à l'antenne et cartonne le système
11   Fais grand sch’lem pour victimes des HLM
12   Vu qu’ Paname est telle Gotham, tam tam et cocktails.
Il y a d’abord les phonèmes /d/ et /t/ (les graphèmes correspondants sont transcrits en gras et en caractères romains), avec une inversion au cours du couplet entre la consonne sonore et la sourde : le /d/ domine de plus en plus du début jusqu’aux lignes 7 et 8 tandis que le /t/ termine le couplet à la ligne 12, de façon très audible puisque cette consonne ouvre chacune des syllabes normalement accentuées dans la prosodie courante (est telle Gotham, tam tam et cocktails). Entre les deux, l’inversion se fait à la ligne 9, en miroir ( d t d t – t d t ), en se prolongeant par une ligne 10 proposant une nouvelle syncope avant d’installer durablement le /t/ ( t d t t t t ). Béthune remarque l’impact accentuel de ce genre de phénomène : “Par le jeu du rappel des consonnes qu’il introduit à l’intérieur de la chaîne vocale, le procédé de l’allitération autorise une accentuation en début de mot (de nombreux mots français commencent par une consonne), ce qui permet une énonciation accentuée sur le temps mais qui n’occulte pas totalement l’accent en fin de période rythmique exigé par la phonétique française"[20]. La syncope occasionnée ainsi par ces deux systèmes accentuels concurrents se trouve démultipliée par l’alternance des allitérations elles-mêmes, voire par les deux inversions de l’ordre des alternances aux lignes 9 et 10. Par conséquent, ces mots ont tendance à être doublement accentués, avec un accent et un contre-accent.
13Même allitération avec alternance sonore/sourde pour /k/ et /g/ (les graphèmes correspondants sont transcrits en gras et en italiques), mais sans jeu particulier sur l’alternance, sans doute parce que la différence entre ces phonèmes est moins audible que celle entre /t/ et /d/. En revanche, on note l’association de ces consonnes et d’autres avec le phonème /l/ (caractères fins et en italiques) et /r/ (caractères bleus), avec un véritable glissement paronymique : grosso modo on passe de l’association des bilabiales /p/ et /b/ avec la liquide /l/ à des associations de la même bilabiale /p/ avec un /r/ plus sonore (pl pl bl pr / pr pr ) puis à diverses associations encore plus sonores avec le /r/ de la fin de la ligne 2 à la ligne 6 (gr / tr br kr tr / cr tr tr r / pr r / r r), jusqu’à une disparition presque totale de ce phonème, dont on ne compte que six occurrences dans la seconde moitié du couplet. C’est donc au moment où un jeu d’allitération ou de paronymie s’arrête qu’un autre prend le relais – on a vu que le jeu sur les /t/ et les /d/ se renforce vers la ligne 7, alors que le jeu sur les /r/ s’est affaibli.
Il s’agissait déjà de plus de soixante-dix phonèmes ou groupes de phonèmes, essentiellement consonantiques, en écho les uns avec les autres. Mais un autre jeu sonore est mis en place simultanément.
Un tourbillon d’assonances associées au /m/[21]
14On ne compte pas moins de cinquante-huit associations de voyelles avec /m/ – parfois un /n/ – presque toujours en seconde position.
01   Ma plume, mon diplôme, un blâme, un problème
02   Un suprême programme haut d’gamme qui engrène
03   Qui entraîne des bris d’crânes, de vitrines
04   Crimes qui se trament, nitroglycérine
05   Premier album, je dégomme, sors des abîmes
06   J'amène œdèmes et rétame des riddims
07   J'étonne, on m'acclame, je donne mon mot d'ordre et mon modem
08   Quidam des DOM sur le macadam
09   Des tonnes d'ultimatums dans mes thèmes
10   Hématomes dans mes tomes à l'antenne et cartonne le système
11   Fais grand sch’lem pour victimes des HLM
12   Vu qu’ Paname est telle Gotham, tam tam et cocktails.
Or ces phénomènes d’échos sonores ne sont pas réguliers sur le plan de la fréquence : la variation est au moins aussi marquante que la répétition. En fait, c’est le rythme fluide généré par le jeu des changements de fréquence d’une homophonie et par le jeu des transformations qui donne au texte sa souplesse et sa vivacité.
15Il commence par une sorte de syncope dans la mesure où, au début, il y a alternance entre les mots où le /m/ est avant la voyelle d’appui et ceux où il est après. Cela ne concerne que les deux premiers syntagmes nominaux : après ce démarrage sur le mode d’un va-et-vient, une régularité forte s’installe : le /m/ (ou le /n/) sera presque toujours après la voyelle, comme pour donner au texte une véritable cadence, bien sûr décalée par rapport au tempo du support musical. Le texte s’achèvera comme il a commencé : avec un phénomène phonétique bien distinct du reste du couplet : la rime atypique en /tεl/ qui sonne comme un coup de cymbale. L’efficacité de cette fin de couplet est assurée par le fait que cette rime interne des deux hémistiches asymétriques de l’alexandrin final vient en contrepoint de la rime en /am/ martelée quatre fois dans la seule dernière ligne.
16Ce qui est plus frappant encore est l’insistance méticuleuse pour opérer de multiples glissements paronymiques dans le cadre même de ce système. Ainsi, dès les deux premières lignes, on note une évolution qui, là encore, semble faire le tour des possibilités qu’offre le système mis en place :
plume   plôme   blâme   blème
prême   gramme   gamme   grène
traîne   crâne   trine
crime   trame   rine
prem   bum (=bom)   gomme   bîme
j'am   (m)ène   dèmes   tame   dim
tonne   on-m   clame   donn   (n)e-m   (m)on-m   dre-et-m   (m)on-m   dem
dam   dom   le-m   dam
tonne   tim   tums (=tom)   dans-m   thème
ém   tome   dans-m   tome   tenne   tonne   tème
lèm   tim   M (=èm)
name   tham   tam   tam
17Il se confirme que ce jeu sonore sert de beat textuel puisqu’on retrouve bien les quatre appuis de base qu’évoque Attridge. Certes, il y a la variation nécessaire pour créer un rythme mais les quatre impulsions servent bien de repères audibles : cinq lignes sur les douze en comprennent bien quatre. Cette régularité de base apparaît à des points stratégiques : aux deux premières lignes et à la dernière, avec un retour assez régulier de cette base (lignes 5 et 8). La première ligne installe ce rythme de façon très forte puisqu’il correspond aussi au découpage syntaxique – et au rythme du support musical. Les lignes porteuses de trois, cinq ou six impacts affichent leur spécificité sur ce fond de régularité. Si l’on se souvient que la mesure musicale comporte elle-même quatre appuis par mesure, on saisira la portée potentiellement polyrythmique de cette configuration – propre à suggérer le tourbillon d’un cyclone qui fait tout décoller, à la façon dont ce type de rythmes tend à détacher les pieds des meilleurs danseurs de leur ancrage terrestre et des repères habituels – par exemple dans la figure du “Moonwalk”.
18L’alternance /n/-/m/ renforce encore les effets de syncope sur le plan articulatoire. Ainsi aux lignes 3 et 4 entend-on l’alternance /in/ /im/ /ni/ /in/. L’alternance est encore plus ample avec le /o/ (3 /om/; 2 /on/; 1 /om/; 1 /on/; 3 /om/; 1 /on/) ou avec le /ε/ (2 /εm/; 3 /εn/; 5 /εm/; 1 /εn/; 3 /εm/).
Autre remarque qui va dans le même sens d’un mouvement complexe mais ample : si l’on observe les lignes avec ou sans la rime en /am/, on s’aperçoit que la décroissance s’accélère avant un retour fracassant en dernière ligne :
- quatre lignes avec occurrences,
- une ligne sans,
- trois lignes avec occurrences,
- trois sans,
- une ligne avec beaucoup d’occurrences.
Cet effet de scratch vocal – un DJ joue également de l'alternance du sens de rotation de sa platine – est particulièrement audible : cette dernière ligne est la seule qui n’associe qu’une voyelle au /m/ et cette rime alterne avec la fracassante rime finale en /tεl/.
La duplication et la synthèse paronymiques
19Deux phénomènes sont encore plus remarquables pour suggérer l’origine du foisonnement textuel : le redoublement de fragments de longs de textes à peine altérés (passages en jaune) et la synthèse phonétique d’un nouveau mot à partir de plusieurs autres (passages en bleu). Un fragment du texte subit les deux phénomènes à la fois (en vert).
01 Ma plume, mon diplôme, un blâme, un problème
02 Un suprême programme haut d’gamme qui engrène
03 Qui entraîne des bris d’crânes, de vitrines
04 Crimes qui se trament, nitroglycérine
[...]
07 J'étonne, on m'acclame, je donne mon mot d'ordre et mon modem
08 Quidam des DOM sur le macadam
09 Des tonnes d'ultimatums dans mes thèmes
10 Hématomes dans mes tomes à l'antenne et cartonne le système
[...]
Le premier phénomène est celui qui fait passer la rappeuse de “qui engrène” à “qui entraîne”, avec une altération phonétique et sémantique. Le sémantisme renvoie d’ailleurs au procédé puisqu’il s’agit d’évoquer un engrenage, un entraînement : le moteur qui fait avancer le texte. Il est remarquable que la première expression concernée par ce phénomène dans le texte l’évoque par son sens même. Même procédé pour passer de “j’étonne” à “je donne”, avec un lien sémantique également : ici le fait de provoquer une réaction chez l’auditeur. Presque aussitôt s’opère la duplication entre “mon mot d’ordre” et “mon modem”, avec une même thématique de l’appel – donné ou reçu donc avec un écart autour d’une symétrie. Il y a enfin “des DOM” et “des tonnes”, avec accroissement de l’écart sémantique.
Le second phénomène consiste à donner l’impression de générer un mot nouveau en faisant la synthèse approximative de trois ou quatre autres mots dont on reprend certains phonèmes. Ainsi, blâme, problème et suprême donnent programme. De la même façond’crânes, de vitrines donnera crimes qui se trament ; et des tonnes d’ultimatums dans mes thèmes générera héma­tomes dans mes tomes à l’antenne. Ces moments qui donnent l’impression d’un dérapage phonétique avec recomposition instantanée – ce qui renvoie encore au recyclage de fragments musicaux par un DJ – ont tendance à appeler des surenchères, avec des mots ou des groupes surajoutés : les cinq syllabes de “nitroglycérine” ou les six de “et cartonne le système”, les deux correspondant à la thématique de l’explosion physique ou sociale, suite à cette réaction en chaîne phonétique et thématique.
20En somme, c’est un peu comme si l'on associait deux modes de reproduction biologique : le premier phénomène relèverait de la scission d’une cellule en deux clones – le mot apparaît d’ailleurs dans le refrain – en voie de différenciation ; le second relèverait plutôt d’une reproduction sexuée, avec la synthèse de deux patrimoines phonétiques pour un résultat inédit...
La subtilité de ces procédures d’engendrement textuel confirme qu'il valait la peine de “suivre sa plume” – motif central d’un propos métapoétique assez systématique dans le rap mais ici mis en scène de façon solennelle. Son origina­lité est évidente : les mouvements rythmiques appuyés sur des phénomènes d’auto-engendrement lexical font de l’écriture et de la scansion le lieu d’une exploration de l’identité textuelle et d’un appel à l’attention – comme l’indique le titre. D’où la lenteur relativement solennelle du flow et la tendance à accentuer presque toutes les syllabes, ce qui renforce l’impression de discontinuité de la progression thématique, permanente, vive et brutale.
21Quant au mouvement rythmique, il semble s'appuyer sur des phénomènes d'altération progressive, avec des dispositions sophistiquées des échos sonores, dans une temporalité que l’artiste tend à décrocher de celle dans laquelle nous sommes habituellement cantonnés, pour lui imprimer un mouvement circulaire dont les repères se décalent – comme au sein d’un cyclone énonciatif ou encore d’un mouvement qui pourrait provoquer la transe.
Tout comme les prestations scéniques de la rappeuse, ces mouvements non réguliers mais cycliques, en spirales, avec alternances thématiques et sonores, évoquent aussi le mouvement du corps d’un boxeur-hypnotiseur, un tournoiement physique, sémiotique et rythmique dont la lenteur souveraine et mystérieuse s’impose à l’auditeur.
Christophe Rubin
Université de Franche-Comté

Notes


[1]Le batteur Mickey Hart en a fait l’expérience. Par exemple, lors d’une rencontre avec le joueur indien de tabla Alla Rakha: “pendant que j’exécutais un rythme de quatre de la main gauche, il me montrait comment faire tenir dedans un rythme de cinq avec ma main droite. […] Chaque fois que deux battements fusionnaient, mon énergie faisait un petit bond. Il y avait un petit pop ! explosif, quelque chose comme de l’adrénaline dans ma tête.” (Voyage dans la magie des rythmes. Un batteur de rock chez les maîtres tambours, Paris, R. Laffont, 1993, traduit de l’anglais (titre original: Drumming at the edge of magic, 1990), pp. 130-131).

[2]Isabelle Marc Martinez remarque: “la diction des rappeurs […] est parfois si rapide que l’on a beaucoup de mal à saisir les paroles. Comme si la voix était toujours impulsée vers l’avant, traquée par l’urgence du message” (“La voix rap”, Littemu, Rencontres Sainte-Cécile, 2007).

[3]Christian Béthune utilise le terme “hétérométrie pour évoquer l’emboîtement des rythmes tel que le pratiquent les rappeurs” (Pour une esthétique du rap, Paris, Klincksieck, 2004, p. 65).

[4]Derek Attridge, Poetic Rhythm. An Introduction, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p. 90.

[5]J’avais proposé l'expression “écriture de la voix” (Christophe Rubin, “Le texte de rap: une écriture de la voix”, Actes du 22e Colloque d’Albi Langages et Significations: L’oralité dans l’écrit… et réciproquement…”, (9-12 juillet 2001). Toulouse, C.A.L.S. / C.P.S.T., 2002, pp. 267-276) pour décrire ce principe poétique très spécifique. L'écriture d'un texte de rap vise en effet à programmer des effets vocaux, avant tout rythmiques (accentuels surtout), avec une complexité et une subtilité souvent étonnante, que l'analyse peut révéler (Christophe Rubin, “Le rap et la transe: polyrythmie et possession”, Le vif du sujet. Texte Lecture Interprétation (A. Chauvin-Vileno, C. Condé et F. Migeot éds), Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2004, Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté, pp. 141-151).

[6]Pour Julien Barret (Le rap ou l’artisanat de la rime, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 72), la paronomase est la “figure du rap par excellence”.

[7]Christian Béthune note que “les rappeurs utilisent nombre de procédés de versification internes notamment pour, d’une certaine manière, faire entendre cette fin de ligne, ce qui crée justement une tension entre texte rédigé et texte vocalisé. Certains de ces procédés, tombés en désuétude avec la normalisation malherbienne, étaient très en vogue chez les grands rhétoriqueurs” (“L'épaisseur de la voix: le rap en français de l'écrire au dire”, Actes des 3émes rencontres Lire et Dire (Billom, 25-27 mai 2002), Agence Régionale pour le livre en Auvergne, Clermont Ferrand, 2003, pp. 31-48). Julien Barret (op. cit., p. 32 et p. 142 sqq.) insiste également sur cet héritage littéraire.

[8]Les critiques lancées au rap sont familières à chacun. Dans le monde universitaire, quelques voix éminentes se manifestent. Hélène Merlin-Kajman et Georges Molinié ont par exemple dirigé des thèses sur les textes de rap. Le décalage reste important avec les universités américaines.

[9]Vous trouverez sur Youtube l'extrait de l'album ou une version live du même titre.

[10]Isabelle Marc Martinez insiste elle aussi: “Dans le rap, cette mesure 4/4 constitue la structure rythmique de base, mais chaque ligne débitée possède son propre rythme. Ainsi, malgré la répétition obsessive de cette mesure et malgré les limitations mélodiques, il n’est pas possible de prévoir comment sera accentué le texte mis en performance.”

[11]Attridge, op. cit., p. 53-54.

[12]Anthony Pecqueux pense qu’à la fin des années 1990, la scansion des rappeurs a évolué: au lieu d’articuler toutes les syllabes, un nouveau style vocal a constitué à en avaler un maximum (Voix du rap. Essai de sociologie de l’action musicale, Paris, L’Harmattan, 2007., pp. 61-64).

[13]Chr. Béthune, “Le rap et la transe”, op. cit., p. 39.

[14]Henri Meschonnic, Critique du rythme. Anthropologie historique du langage, Paris, Verdier, 1982, p. 294.

[15]Un riddim est une séquence musicale répétée dans une chanson. Le fait de la “rétamer” peut avoir plusieurs sens: l’épuiser, la dominer donc par son flow tenace et puissant ; ou bien, littéralement, lui remettre une couche d’étain: le galvaniser grâce à la superposition de la voix.

[16]L’attitude scénique et verbale de NTM semble plus proche du catch et celle d’IAM, des arts martiaux.

[17]La plume participe aussi à l’ancrer – et à l'encrer... – à ses origines martiniquaises, en renvoyant au rôle de l’écriture de Césaire dans l’assomption de la négritude: “Les mains d’Aimé Césaire qui m’ont hypnotisée / Quand elles ont saisi la plume et l’encrier / Et puis m’ont rendu la dignité /Avec le retour au pays natal de son cahier” (“Les mains noires”, in L’Angle mort, 2009).

[18]C'est une réponse de la rappeuse elle-même à ceux qui penseraient que ces analyses que nous proposons seraient appliquées de façon artificielle à des textes qui ne les susciteraient pas ou à des rappeurs non conscients de ces phénomènes stylistiques. Elle indique clairement que l'attention à accorder à son écriture est primordiale. Son texte suggère la plupart de nos conclusions, par ses métaphores métapoétiques.

[19]Julien Barret (op. cit., pp. 11-12) remarque: “En schématisant un peu, on peut établir une distinction entre un rap qui raconte, qui explique ou qui dénonce, et un rap qui, s’il n’est pas dépourvu de revendications, se définit avant tout comme un exercice de style (au sens où Raymond Queneau l’entendait) […] un rap qu’on peut appeler egotrip ou freestyle. [...] le je égocentrique […] s’inscrit dans un jeu. […] La règle de ce jeu semble être la rime et, avec elle, tous les procédés d’enrichissement sonore qui en sont dérivés” (ibid, p. 44).

[20]Chr. Béthune , “Le rap et la transe”, op. cit., p. 43.

[21]Casey en est consciente. Interrogée par la revue Longueur d’onde, elle déclare: “Ces allitérations et assonances sont progressivement devenues ma façon de penser et d’écrire”.

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2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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