Qu’est-ce qu’un cinépoème ?

Rossignol (06)
Quand on ne dispose pas d’un mot assez précis, on peut toujours en forger un. C’est ce que j’ai cru faire il y a dix ans, quand j’ai montré les premiers “cinépoèmes” publiés peu après sous ce titre. Le terme désignait pour moi une forme bien particulière, susceptible de répondre à une question esthétique et technique : existe-t-il une écriture cinématique, c’est-à-dire une façon d’inscrire les mots et d’en rythmer la lecture qui appartienne au cinéma et à nul autre médium ? Je ne connaissais à l’époque aucune occurrence du terme, et l’existence même de la chose – de textes intrinsèquement cinématiques – n’était pas évidente. Le seul exemple sûr me semblait être le Word Movie de Paul Sharits, où le défilement de la pellicule substitue un mot à un autre à chaque photogramme autour d’une lettre commune, créant un poème scintillant et largement subliminal d’une force inégalée. S’en rapprochaient, sans atteindre la même simplicité ni la même efficacité, l’Anemic cinema de Marcel Duchamp, certains films lettristes, et ceux de Peter Rose.
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Sonnet (03)
Les caractéristiques de cette forme se déduisent de sa définition : temps compté de l’apparition et de la disparition des mots, film direct – sans prise de vue –, texte seul et refus des expédients illustratifs que seraient les images et les voix. Ma première tentative (Elvin Jones), réalisée directement sur un banc de montage Avid, me parut convaincante parce qu’elle était simple : trois séries de phrases apparaissent selon trois cadences déphasées, scandées par une musique originale. Comme pour tous mes films ultérieurs de ce type, le traitement graphique (taille, dessin, couleur, opacité des lettres), était strictement limité au maintien de la lisibilité, hors de toute considération décorative.

Elvin Jones (00)
Un véritable cinépoème se rapproche donc davantage, à mes yeux, de l’animation et de la partition verbale que du cinéma filmé. C’est d’ailleurs aux techniques du montage image par image et de la musique enregistrée que j’ai fait le plus appel, et je n’ai presque jamais eu recours à la caméra. Après l’édition d’un premier dvd, j’ai remarqué l’usage du mot “cinépoème” en sous-titre d’un des tout premiers films de Man Ray, Retour à la raison. Le terme est pris là dans un sens plus vague, analogique. De fait, en dehors de la définition d’une forme et d’une visée précises, il prête à confusion. Des films comportant un poème en voix off, ou inspirés par un poème, tournés par un poète, ou le citant, etc., ne sont pas plus des poèmes pour autant – ni donc des cinépoèmes – que les gravures des éditions sur grand papier où l’on associait un poète à un peintre pour la joie des bibliophiles. Une même conception molle de l’illustration y préside. Et si je répugne à appeler de telles mixtures “cinépoèmes”, ce n’est pas par purisme ou par raideur, mais simplement parce qu’un poème est fait de mots. Je crains que tout ce qui cherche de la “poésie” hors des mots, fût-ce dans un montage abrupt et des poses “expérimentales”, ne se condamne au poétisme (c’est-à-dire, finalement, au kitsch).
Pierre Alferi





2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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