Ourobores
Explorer les virtualités des mondes fictionnels
après le tournant diégétique
4. La chamboule des braves (Quadrant paragéen N22)En vous approchant de l’Ambassade paragéenne par la rue des Bons-Tueurs, vous découvrirez un mur de crânes faisant office de rempart. Ces crânes sont ceux des Paragéens nés en Abyme et morts au combat loin de la cité. La chamboule est un jeu auquel se livrent les femmes dont les maris partent à l’aventure. Elles viennent chaque jour lancer des fruits mûrs sur le rempart. Si ces fruits ne restent pas collés, la légende veut que les maris soient promis à une mort certaine. Les futures veuves doivent alors se chercher un nouveau compagnon. (Abyme, Le Guide de la Cité des Ombres, p. 63)
1Prendre au sérieux la notion de monde fictionnel, c’est refuser de l’incorporer automatiquement et uniformément dans toute œuvre ou expérience de fiction. Les théoriciens de la fiction, et particulièrement ceux qui s’appuient sur des “mondes possibles”, tendent à décrire l’expression fictionnelle comme nécessairement créatrice de mondes, sans tenir compte du fait que de nombreux cadres fictionnels s’en dispensent (comptine, problème mathématique, histoire drôle, “strip” de bande dessinée), tandis que d’autres s’appuient sur des mondes très élaborés, parfois “persistants”, qui sont le fruit d’un travail spécifique : le worldbuilding.
2La collection Ourobores, lancée en 2009 par les éditions Mnémos, représente une des nombreuses facettes de ce phénomène. Elle mérite une attention particulière du fait qu’elle s’inscrit à contre-courant de plusieurs tendances.
Contre la dématérialisation, Mnémos fait le pari du “beau livre”, chacun des deux termes de cette expression représentant un défi. “Beau” implique d’affirmer une esthétique propre à cette forme éditoriale, alors que la plupart des guides de mondes fictionnels se présentent comme purement utilitaires (les “Guides stratégiques” de jeux vidéo) ou calquent leur présentation littéraire et graphique sur l’œuvre dont ils se font l’écho (les “official handbooks” et autres encyclopédies de comics ou d’univers filmiques à succès, ouvrages bâtis par agencement et commentaire d’un matériau graphique préexistant). “Livre” suppose d’adapter la description diégétique à la forme traditionnelle du codex, alors que des systèmes de type hypertexte ou base de données sembleraient plus appropriés.
Contre la transparence et la recherche d’objectivité du propos  observés dans les projets de type wiki, l’éditeur affirme des formes très variées de subjectivité. Les ouvrages portent dès leur conception l’idée d’une pluralité des points de vue. Non seulement les contributeurs n’atténuent pas leurs différences de style, mais ils s’expriment par la voix de personnages-“guides” dont l’identité, le regard et les motivations sont intrinsèquement problématiques.
Contre les coupures strictes entre niveaux intra- et extra-diégétiques, les ourobores (je reprends ici le nom commun employé par les auteurs et éditeurs interrogés) sont construits à la manière du logo de la collection, le serpent qui se mord la queue. Les ouvrages sont en effet présentés comme des artefacts fictionnels produits dans la diégèse qu’ils décrivent[1].
Au fil de cet article, nous découvrirons différents ouvrages de la collection et les analyses de Frédéric Weil, créateur de la collection, de Raphaël Granier de Cassagnac et de Coralie David, directeurs d’ouvrages, tous trois étant également auteurs. Leur contribution dépasse largement le périmètre du témoignage tel qu’on l’utilise traditionnellement en sociologie : il faut considérer cet article comme le début d’un dialogue sur les virtualités des mondes fictionnels avec des “enquêtés” dont le bagage théorique n’a rien à envier à celui de l’enquêteur[2].
Double page d’Abyme, illustrée par Gérard Trignac.
Chaque chapitre est présenté comme un itinéraire de découverte de la Cité des Ombres (p. 22-23)
Le tournant diégétique
3Les sciences sociales contempo raines ont été si marquées par le “tournant narratif” des années 1970-80 qu’il paraît aujourd’hui normal de chercher des clés narratologiques dans la plupart des comportements humains, depuis la construction de l’identité jusqu’à la musique, en passant par la communication politique ou l’écriture scientifique. La narratologie s’est constituée en une discipline de plus en plus consistante et organisée, et son champ d’investigation s’est élargi bien au-delà de son “berceau” linguistique et littéraire.
4Cette ébullition intellectuelle, stimulante mais aussi très centrée sur le monde académique, me semble avoir masqué un phénomène majeur dans la production contemporaine de fiction : le tournant diégétique. Il s’agit du passage d’une certaine coextensivité de la diégèse et du récit, qui caractérisait la littérature romanesque jusqu’au début du XXème siècle, à un développement tous azimuts de la diégèse, bien au-delà des limites traditionnelles du récit. Cartographies et vues d’artiste, lexiques et encyclopédies (voire Étymologies chez Tolkien, Christian Bourgois 2009), portraits de personnages et généalogies, recettes alchimiques et guides techniques d’astronefs, baguettes magiques en plastique et chapeaux de détective en feutre, systèmes de simulation analogiques ou numériques, le récit traditionnel demeure central mais il apparaît “débordé” de toutes parts.
5Je parlerai de “diégèse” pour désigner de manière générale l’espace-temps rendu manifeste par une œuvre ou une expérience de fiction, et non par le seul récit. En cela, je propose de remonter en amont du Discours du récit de Gérard Genette (1972) pour retrouver la définition d’Étienne Souriau : “tout ce que [la] fiction impliquerait si on la supposait vraie”[3]. Il faut rappeler que Souriau écrivait dans une optique filmologique et non littéraire, si bien que sa conception de la diégèse dépasse de loin la seule dimension narrative, pour intégrer la pluralité des informations offertes par l’image et le son. Diégèse n’est pas synonyme de monde. Toute description ou narration fictionnelle engendre sa diégèse, mais toutes les diégèses ne sont pas structurées comme des mondes. Lorsque cette structuration de la diégèse en monde se produit, notamment par la cartographie, les virtualités liées à l’exploration spatiale s’ajoutent aux potentiels transfictionnels du temps narratif[4]. Comme l’écrit Alain Boillat à propos du cinéma : “L’accent se serait ainsi déplacé de la temporalité – si souvent examinée par les narratologues de tout bord – à la spatialisation des composantes dites diégétiques”[5]. Le générique de la série télévisée Game of Thrones, construit comme un survol évolutif de la carte du monde imaginé par G.R.R. Martin, est une parfaite illustration de ce déplacement, qui n’éclipse pas le récit mais l’enrichit de virtualités spatiales.
6Il serait vain de chercher un début précis au tournant diégétique, mais on peut en pointer les grands accélérateurs : Balzac, Zola, Hope, Howard, Lovecraft, Borges, Herbert, et surtout Tolkien ; le basculement entre le monde “toile de fond” et le monde “univers” s’observe à merveille dans les différences cartographiques et stylistiques entre Bilbo le Hobbit et le Seigneur des Anneaux. Les auteurs contemporains, particulièrement dans les “littératures de l’imaginaire”, fournissent volontiers cartes, généalogies et appendices encyclopédiques sur l’univers de leur roman ou de leur bande dessinée. Quand ce n’est pas le cas, ce sont des collectifs de fans ou des adaptateurs qui s’en chargent. La déclinaison des univers à succès vers différents médias et produits dérivés accompagne et accentue le tournant diégétique[6], au point que le phénomène paraît souvent se réduire à une simple exploitation commerciale sans ambition éditoriale ni travail d’auteur.
7L’intérêt de la collection Ourobores est qu’elle prend à la fois le contrepied des déclinaisons “industrielles” de fictions à succès et de leurs pendants “collaboratifs” (wikis, sites de fanart, etc.) en proposant des ouvrages à l’esthétique très travaillée, des approches complexes de la diégèse et un renouvellement en profondeur de la notion de “guide”.
Des guides qui brouillent les pistes
8Ourobores ou ouroboros : “celui qui se dévore la queue”.
• Dessin d’un serpent qui se mord la queue. Il symbolise le cycle éternel de la vie et de la mort, le mouvement perpétuel du recommencement. Il désigne ainsi le cycle infini de la nature. Il peut aussi bien signifier la totalité d’un monde, du cosmos qu’un raisonnement paradoxal et énigmatique, une évolution majeure que l’alliance entre les puissances du ciel et de la terre.      
• Toute œuvre qui a pour vocation la description de lieux imaginaires tels que villes, contrées, mondes ou cosmos au moyen de textes mythologiques, descriptions scientifiques, encyclopédies, témoignages, récits, nouvelles, bestiaires, portraits de personnages, fac-similés, cartes, illustrations ou tous autres documents et représentations appropriées.
in La Panencyclopédie Borgès / Internet 2009
9Ce texte figure dans chaque volume de la collection, manière à la fois explicite et énigmatique de préciser les ambitions de l’éditeur. Le second point de la définition offre un parfait résumé du tournant diégétique comme prise d’autonomie éditoriale des activités de worldbuilding. Mais le cadrage de cette définition est également intéressant : la “Panencyclopédie Borgès” est introuvable sur Internet, les seules références qu’on y trouve renvoyant aux pages de la collection Ourobores, à la manière du serpent qui se mord la queue. La vague référence “Internet 2009” devient d’ailleurs “Internet 2015” dans Kadath (2010), comme une référence temporelle qui glisserait vers le futur pour demeurer inaccessible. Dans Europole (2013), le même texte devient un graffiti trouvé sur un mur de la mégalopole fictionnelle, le collectif Ourobores étant requalifié comme un groupe de résistants.
Au printemps 2014, la collection comptait neuf titres :
Abyme, Le Guide de la Cité des Ombres (2010), d’après l’œuvre de Mathieu Gaborit, collectif coordonné par Raphaël Granier de Cassagnac, illustré par Gérard Trignac ;
Kadath, Le Guide de la Cité Inconnue (2011), d’après les récits oniriques de H.P. Lovecraft, collectif coordonné par Raphaël Granier de Cassagnac, illustré par Nicolas Fructus ;
Le Culte des Goules (2012), d’après l’œuvre de H.P. Lovecraft, présenté comme un livre ésotérique de “François-Honoré Balfour, Comte d’Erlette” (personnage inventé par Lovecraft en référence à son ami August Derleth), écrit par Antoine Téchenet ;
La Vallée de l’éternel retour (2012) d’Ursula Le Guin, illustré par Margaret Chodos ;
Le Dit de Sargas, Mythes et Légendes des Mille Plateaux (2012), genèse et mythologie d’un monde fictionnel d’inspiration indienne par Régis Antoine Jaulin, illustré par Lionel Richerand ;
Un an dans les airs (2013), d’après l’œuvre de Jules Verne, collectif coordonné par Raphaël Granier de Cassagnac, illustré par Nicolas Fructus ;
Expédition (2013), traduction par Émeline Saint-Germes du journal de découverte de “l’exoplanète Darwin IV”, écrit et illustré par Wayne Douglas Barlowe (1980) ;
Les Vélins Carminae (2013), recueil ésotérique lié au jeu de rôle Nephilim (Multisim 1992), par Frédéric Weil et Isabelle Périer, illustré par Franck Achard ;
Europole, guide de résistance (2013), d’après le jeu de rôle RétroFutur (Multisim 2002), collectif coordonné par Jérôme Noirez, illustré par Aurélien Police.
10L’unité de la collection ne tient pas à la continuité des thèmes, des mondes ou des genres, mais à une démarche de worldbuilding qui se manifeste différemment selon que l’on insiste sur l’approche visuelle, comme Wayne Barlowe dans Expédition, ou sur le récit mythique, comme Régis Antoine Jaulin dans Le Dit de Sargas. “Il est difficile, indique Frédéric Weil, de définir un lieu éditorial que nous avons par nature voulu flou et le plus ouvert possible !”[7] On y retrouve les diverses composantes de cet éditeur unique dans le paysage français : ancrage dans les jeux de rôle et les jeux vidéo, recours à des romanciers souvent publiés par Mnémos, et rôle central du directeur artistique Franck Achard. Raphaël Granier de Cassagnac en donne un exemple : “c’est lui, dans Un an dans les airs, qui a insisté pour habiller toutes les pages avec des cartes issues d’atlas anciens et liées au lieu survolé par la cité volante. Un détail dont on aurait pu se passer mais qui […] rajoute de la réalité et des pistes d’évasion”.
Nouement suspendu
11Si les ouvrages proposent de nombreux textes narratifs, la recherche d’engagement du lecteur ne se limite pas à cette dimension. Frédéric Weil s’explique : “Ce que nous cherchons à faire avec ces objets littéraires non identifiés est, je pense, de créer un “bac à sable” (sandbox) pour reprendre un terme de design de jeu vidéo mais avec des chemins tracés, des pistes indiquées ! Le lecteur peut alors “jouer”, c’est-à-dire s’immerger dans l’ensemble de l’objet littéraire et graphique que nous lui proposons. Comme dans un roman, il peut suivre simplement les chemins narratifs s’y trouvant mais aussi divaguer, se perdre et s’enrichir des autres dispositifs fictionnels présents (articles encyclopédiques, éléments de décors, illustrations, croquis, photographies, portraits, plans, cartes, notes, éléments de gameplay, références internes à l’univers, fac-similés de documents, d’objets, etc.)”.
12Coralie David et Frédéric Weil qualifient tous deux le récit de “fil d’Ariane”, et Raphaël Granier de Cassagnac en rappelle la place dans le premier guide de la collection : “Quand nous avons conçu le premier Ourobores (Abyme), il était question d’une extension immersive pour un jeu de rôle existant, mais ce n’aurait pas été suffisant (financièrement, intellectuellement...). Nous nous sommes alors accrochés à l’idée de ‘guide touristique d’une ville qui n’existe pas’. Mais là aussi, c’était insuffisant, puisque les guides touristiques sont rédigés pour être utilisés physiquement dans la ville. C’est comme ça que s’est imposée à moi l’absolue nécessité de raconter aussi une histoire, une intrigue, avec un début et une fin”.
13Par ailleurs, les textes et les illustrations regorgent d’amorces narratives, c’est-à-dire d’éléments d’intrigue non développés : le point commun des ourobores est leur forte mise en tension narrative, alors qu’ils sont diversement mis en récit[8]. Cela repose sur des procédés spécifiques de nouement suspendu des éléments diégétiques. Raphaël Baroni reprend la notion de “nœud” en ces termes :
nous pourrions essayer de résumer en ces termes les nœuds existentiels sur lesquels est fondée la mise en intrigue, qui les transfigure en nœuds textuels : le suspense met en scène l’incertitude d’un sujet en relation avec son avenir qui est, par nature, sous-déterminé ; la curiosité, pour sa part, est fondée sur l’incertitude d’un objet (qui peut être une chose, un événement, une action ou autrui dans son extériorité) tel qu’il est perçu ou décrit. Le récit serait alors fondamentalement la mise en scène, par le biais de la mise en intrigue, de la sous-détermination du devenir et du monde.[9]
14Selon le médium la scénarisation s’organise soit selon le schéma aristotélicien par une dynamique de nouement et de dénouement de l’intrigue, soit dans un schéma de fiction interactive par une dynamique similaire de consignes données au joueur suivies d’une mise à l’épreuve de son personnage permettant de résoudre une situation d’incertitude. La démarche des auteurs d’Ourobores fait cohabiter ces deux logiques. Elle consiste tantôt à proposer des récits noués puis dénoués, tantôt à s’arrêter délibérément en chemin, c’est-à-dire à laisser des éléments d’intrigue en suspens afin d’encourager une lecture ludique. Le lecteur de Kadath découvre ainsi l’image d’un œuf gigantesque au milieu du Temple des Cinq Doigts accompagnée de la légende : “On murmure que l’œuf contient une créature colossale, peut-être même l’avatar d’un des Grands Anciens vénérés ici” (p. 115). Livré sur un mode d’indétermination forte, celui de la rumeur, ce point ne sera pas développé, alors qu’il suscite un puissant nouement quant au passé (curiosité : d’où vient cet œuf ?) et au futur de la diégèse (suspense : que va-t-il en sortir ?).
Une des créatures de l'exoplanète Darwin IV : dessin et annotations de Wayne Barlowe pour Expédition.
 
15L’intrigue demeure littéralement “dans l’œuf” : les auteurs connaissent les virtualités narratives et ludiques de leur trouvaille, mais choisissent de la livrer telle quelle au lecteur. À ce titre, Expédition de Wayne Barlowe était en 1980 un remarquable précurseur. La description des écosystèmes et des créatures extraterrestres s’inscrit en effet dans la dynamique d’un récit d’exploration impliquant les trois grandes composantes identifiées par les narratologues : curiosité, suspense et surprise. Le passage suivant vient par exemple dénouer un élément de curiosité (la disparition de deux xénogéologues) tout en nouant un nouveau suspense (l’explorateur pris dans la tempête) :
Il était malheureusement facile d’imaginer ce qui avait pu arriver à mes deux collègues : ils étaient en formation rapprochée, en train d’effectuer leurs relevés sismiques bi-instrumentaux, lorsque ce type de bourrasques, ou d’autres similaires, leur étaient tombées dessus. Je pouvais me représenter leurs deux hovercones légers s’entrechoquer, s’écraser et se désintégrer... J’espérais avoir tort mais, comme autour de moi, la tempête augmentait en intensité, je craignais le pire. (p. 102)
16Cette double pratique du nouement, dénoué ou suspendu, renvoie au tronc commun de la culture des équipes de Mnémos : l’intrigue comme fondement du récit littéraire et du jeu de rôle. On peut en effet établir un lien entre cette démarche et la conception de jeux vidéo en monde ouvert comme la série The Elder Scrolls en jeu solitaire ou les jeux de rôle en ligne type MMORPG. L’objectif central de la construction diégétique est de créer dans toutes les zones ouvertes à la navigation des lieux chargés de virtualités narratives, afin d’encourager les joueurs à explorer les plus possible le monde proposé. La démarche n’est donc pas celle des guides touristiques qui sont construits par sélection des lieux ou événements prioritaires pour des lecteurs désireux d’optimiser leur temps de visite. Pour Frédéric Weil : “un ouvrage de la collection est bien plus qu’un médium, un passage, ou une porte vers un univers imaginaire. Il serait plutôt une boite à outils, un kit d’explorateur afin de parcourir le contenu fictionnel du livre”. Le paradoxe n’est qu’apparent : serpent qui se mord la queue, l’ourobore livre les clés de sa propre découverte.
Des livres diégétisés
17Les guides d’univers fictionnels, qu’ils se présentent sous la forme de livres ou de bases documentaires numériques de type wiki, adoptent souvent un point de vue d’auteur extradiégétique et omniscient. Le worldbuilding le plus “clinique” se rencontre quand des textes et des dessins qui se présentent comme des supports de création et non comme des créations autonomes : “bibles” destinées aux équipes créatives d’un studio, story-boards, suppléments de jeux de rôle destinés aux meneurs de jeu, etc. L’expression textuelle et graphique est dans ce cas prioritairement orientée vers la transmission et le partage de prises sur la diégèse. Il faut donc étalonner, calibrer ces prises, notamment par le biais d’unités de mesure communes à notre quotidien (mesures de taille et de masse d’une créature imaginaire), mais aussi par la création de scores ou d’échelles propres au jeu de simulation (points de vie, points de santé mentale, score de réputation, compétences exprimées en probabilités, etc.).
18Si l’équipe Mnémos ne renie pas la filiation avec les jeux de rôle, et notamment avec les créations d’univers comme le Glorantha de Greg Stafford[10], la logique de la collection est différente. La lecture se veut immersive, le livre étant présenté comme issu de la diégèse qu’il dépeint. Les textes de cadrage de l’éditeur reprennent des procédés classiques de dénégation de l’origine fictionnelle du contenu de l’ouvrage, mais en les adaptant à l’exercice spécifique du worldbuilding. Il s’agit donc d’expliquer au lecteur la genèse du livre, voire son cheminement jusqu’à Mnémos. L’explication varie suivant la diégèse dont il s’agit de se rapprocher.
19Abyme est ainsi présenté en page de titre comme “Réalisé en 1453 par l’atelier Fidelio & Fils”. Le lecteur découvre, avant d’explorer la ville, l’histoire d’un guide dont les autorités locales n’ont toléré la réalisation qu’à titre exceptionnel. “Il porte ainsi l’imprimatur des gouverneurs de cette cité imaginaire, précise Frédéric Weil. Il s’agit de faire en sorte que l’objet livre soit un élément de l’univers imaginaire qu’il contient”.
Une double page d'Un an dans les airs (22 octobre), où s'observe la cohabitation de sources diégétiques
hétérogènes mais complémentaires : extrait d'une lettre de Julie Servadac (Jeanne A. Debats), biographie
d'un personnage par Philippe Daryl (Raphaël Granier de Cassagnac), carte de la région et relevé d'altitude
ajoutés par Orban Szendrey (Franck Achard) et illustration du kiosque à musique par Nadar (Nicolas Fructus).
20Un an dans les airs n’est pas paginé, mais les pages sont numérotées par dates intradiégétiques. La justification en est donnée au quart de l’ouvrage, dans une section “Des carnets de bord” où l’un des guides, Philippe Daryl (Raphaël Granier de Cassagnac), explique :
Chaque Célesterrien – et pas seulement les savants ! – se voyait confier un carnet de bord : vingt-trois cahiers reliés de caoutchouc, trois cent soixante-cinq feuilles datées, plus les gardes. Célesterre était une expérience et nous avions devoir de consigner nos tentatives, nos études, nos épreuves, comme tout savant qui se respecte. (non paginé, daté du 5 août).
21Europole pour sa part est bâti de manière hétérogène, la maquette suggérant les origines diverses des documents réunis dans ce “dossier” : papier à lettres presque transparent du Beat Hôtel, fiches bristol accompagnées de coupures de presse, tracts arrachés, lettres marquées de pliures, notes administratives rageusement commentées au stylo, feuilles tâchées, censurées, chiffonnées, tamponnées... La seule continuité est donnée par l’humour grinçant des différents auteurs et par les illustrations d’Aurélien Police. L’insistance des auteurs sur la matérialité de l’objet comme manifestation de son origine intradiégétique est une justification forte du recours par Mnémos au support traditionnel du livre. Coralie David estime ainsi que “la ‘mimétisation’ des produits culturels (plus un simple support de fiction, mais un fragment intradiégétique) est une piste potentielle pour singulariser une version papier, parce que cela joue sur l’impression d’immersion, ce qui va encore au-delà de la satisfaction de manipuler un bel objet”.
Illustration d’Aurélien Police pour Europole (non paginé).
On remarque les fausses perforations de classeur et la juxtaposition de différents types
de papier qui donne à l’ensemble de l’ouvrage l’aspect d’un “dossier de résistance”.
22Le choix, moins évident qu’il n’y paraît pour des projets de worldmaking, de l’objet livre comme support de découverte de la diégèse, peut surprendre à l’heure de la numérisation et de la dématérialisation massives des contenus culturels (et particulièrement des contenus encyclopédiques). Les formes de navigation permises par l’hypertexte et les moteurs de recherche ne seraient-elles pas plus adaptées à ce type de lecture ?
23À l’examen de la collection, il apparaît que la forme codex s’accorde aux choix éditoriaux visant une lecture à la fois immersive et réflexive. Outre la dimension esthétique de l’objet, le livre n’est pas conçu ici comme le support d’une lecture unidirectionnelle. Le cheminement traditionnel de la première à la dernière page demeure la principale voie d’accès, mais les manières de naviguer dans les ouvrages de la collection sont multiples.
24Certaines sont encouragées de manière explicite. Kadath peut d’abord se lire page après page, dans une logique de découverte de la ville, “en partant de ses faubourgs et en pénétrant petit à petit dans ses plus lourds secrets, en suivant une quête initiatique” (p. 2). Mais cette découverte se fait par les voix, tantôt complémentaires, tantôt discordantes, de quatre “rêveurs” dont les récits sont entrelacés : il est donc possible – et des renvois à la fin de chaque extrait facilitent la chose – de suivre chaque témoignage indépendamment des autres. À ces formes de lecture linéaire s’ajoutent des consultations plus ponctuelles, sur la base des cinq cartes dédiées aux “éminences” de la ville et d’un plan en double page, présenté muet en début d’ouvrage puis accompagné de 63 renvois au texte dans les pages 156 et 157. Le cheminement inverse est également encouragé, puisque chaque description d’un lieu dans l’un des quatre “rêves” s’accompagne en marge d’une vue du quartier et d’un renvoi numéroté à la carte où l’on pourra mieux localiser l’endroit. Aux cartes s’ajoutent de nombreuses vues en perspective de la ville, dont les plus détaillées sont visibles en première et en quatrième de couverture, autre manière de découvrir les lieux par une sorte de “carte postale” panoramique. Les auteurs proposent enfin, et non sans humour, une double page “Kadath pratique” à la manière des guides de voyage. Cette présentation par ordre alphabétique d’informations “objectives et rationnelles, si tant est que ce soit possible” (p. 158), permet de replonger dans l’ouvrage à partir de préoccupations très prosaïques comme la nourriture, l’argent, la météorologie ou le transport :
Les habitants de Kadath affectionnent le zèbre et le yak. N’hésitez pas à en prendre un, ils sont partout, dociles et en libre service. Pour des modes de transports plus exotiques, voir p. 24.[11]
25Abyme, Kadath, Europole et, moins explicitement, Un an dans les airs, sont donc conçus dans la perspective d’une multiplicité de points d’entrée dans l’objet livre et d’usages de ses contenus. Les guides proposent enfin de nombreux points de sortie, pistes de découverte hors de l’ouvrage, en multipliant les allusions (j’ai cité plus haut le “Groupe Tuttle” d’Europole) ou en proposant des renvois bibliographiques nettement plus “fléchés” tels que celui-ci dans Un an dans les airs :
Jules Verne avait déjà esquissé une ville utopique quand il embarqua sur Célesterre, je pense bien sûr à Ardan’s Town, dans un des derniers chapitres de De la Terre à la Lune (1865). (17 août)
26Néanmoins, la principale force de la forme codex face aux navigations par hypertexte ou moteur de recherche demeure la linéarité. L’ouvrage “guide” le lecteur suivant une progression conçue pour produire des effets cognitifs et esthétiques optimaux. D’un point de vue cognitif, la compréhension des termes et la prise de repères intradiégétiques sont facilitées, alors qu’elles s’avèrent bien plus ardues lorsqu’on navigue dans un wiki (cette difficulté est souvent masquée par le fait que notre intérêt pour le wiki découle de la navigation linéaire dans une œuvre littéraire, un film, voire un jeu vidéo). D’un point de vue esthétique, les découvertes suivent un crescendo, provoquent des effets de suspense, de curiosité, voire de surprise (de tension narrative, engendrée par la linéarité), que le lecteur partage souvent avec son guide intradiégétique.
Éditeur non fiable ?
27Le paratexte donne lieu à tant de jeux avec le lecteur que l’on pourrait parler d’éditeur non fiable au même titre que Wayne Booth parlait de narrateur non fiable[12]: Mnémos accompagne ici la diégétisation du livre en multipliant les gages formels de ses origines fictionnelles. L’objet-livre peut surprendre par son format inhabituel (le 15,5x30,5 format portrait d’Abyme ou le 29x22 format paysage d’Expédition), par sa couverture imitation cuir dépourvue de code-barre et d’ISBN, ainsi que sa typographie ancienne et son encre sépia évoquant le sang (Le Culte des Goules) ou par sa maquette imitant les papiers et intercalaires d’un classeur (Europole). Il s’agit donc de produire ce que Coralie David appelle un “ersatz intradiégétique” : la collection s’inscrit dans un processus plus vaste de matérialisation d’objets issus d’univers fictionnels, tels que le stylo du Dr Who ou les écharpes, balais et baguettes magiques des protagonistes du cycle Harry Potter. “Désormais, explique-t-elle, les genres de l’imaginaire ne sont plus évasifs, ils ont évolué vers un mode invasif”. Faute d’ouvrir vers des territoires par essence inaccessibles, les ourobores fournissent les clés de la genèse intradiégétique d’un ouvrage qui rappelle, par l’étrangeté de son format et de sa construction, son origine fictionnelle et son parcours jusqu’au lecteur.
Nicolas Fructus, à la fois illustrateur et cartographe du guide de Kadath, campe H.P. Lovecraft
au premier plan du panorama de la Cité Inconnue (Kadath, quatrième de couverture)
28Les auteurs des œuvres de référence sont eux aussi plongés dans la diégèse : dans Kadath, le lecteur suit Lovecraft dans la cité inconnue au fil du “témoignage de l’innommé” ; Jules Verne lui-même part à l’assaut de Célesterre, la ville dans le ciel, dans Un an dans les airs ; c’est un dénommé Burroughs qui décrit la première partie d’Europole, sur le papier à lettres du Beat Hotel... En quatrième de couverture d’Expédition, on lit : “En 2358, une expédition est lancée pour explorer l’exoplanète la plus prometteuse, baptisée Darwin IV. […] Wayne Barlowe a été chargé d’en faire le portrait artistique. Découvrez pour la première fois en France son carnet de voyage et de croquis ainsi que l’ensemble des magnifiques planches couleur qu’il réalisa lors de cette première exploration !”. Même notre contemporain Mathieu Gaborit apparaît dans les pages d’Abyme comme un romancier en lien direct avec ses personnages :
Notez que Mathieu Gaborit donne d’autres indications sur la localisation de l’hospice de Daconti. […] Il semble qu’à ce stade, l’auteur ait voulu dissimuler l’emplacement exact du repère (sic) de Maspallo, comme pour le protéger de la Milice d’Acier qui le poursuit à ce moment du récit. (p. 27)
29L’illustrateur est également présenté comme un personnage diégétique. C’est bien entendu le cas du narrateur d’Expédition, puisque Wayne Barlowe signe textes et dessins, mais on visite également l’atelier d’Auguste Philistin, alias Nicolas Fructus, dans Kadath (p. 32). Son rôle est d’autant plus central que Lovecraft n’a livré aucune description topologique de la cité onirique. Pour Frédéric Weil, “Nicolas Fructus a une démarche semblable à la nôtre mais souvent il l’accentue avec talent. Il cherche à aller encore plus loin dans la cohérence interne de la narration et de l’univers ! Si vous regardez attentivement les cartes qu’il a réalisées pour Le Guide de Kadath, vous vous apercevrez qu’il y a une correspondance parfaite entre les représentations des bâtiments et leurs positions sur les cartes”. La carte étant le principal élément “objectivant” du guide, la rigueur de sa construction permet aux différents visiteurs, qu’ils soient des habitants ordinaires, des personnages-guides ou des lecteurs aux aspirations transfictionnelles, de produire des versions partielles, voire divergentes de la cité sans conduire à l’éclatement de la diégèse.
Esthétique de l’anamorphose
30L’un des partis pris d’Ourobores est la forte ambition esthétique qui sous-tend le worldbuilding. À contre-courant des projets collaboratifs dédiés aux mondes fictionnels, dans lesquels les contributeurs s’efforcent de demeurer peu visibles, chaque volume de la collection est conçu par une équipe réduite de contributeurs qui assument une position d’auteur et un style personnel, n’hésitant pas à sortir des formes traditionnelles de la description et de la narration. C’est non seulement le cas des rédacteurs, mais aussi des illustrateurs et des maquettistes de la collection.
31“Ces ourobores sont conçus”, explique Frédéric Weil, “pour vibrer et faire vibrer ! Ils ne sont pas (sauf quand l’univers qu’ils décrivent le demande) des machines froides, pseudo-objectivées, censées énoncer, classer et décrire de la manière la plus neutre un monde imaginaire. Nous proposons aux auteurs de continuer à employer leur palette de romancier. Plus encore, nous pensons que les modèles, les morphologies de ces mondes fictionnels peuvent être porteurs d’émotions, de sens et d’intelligence. C’est donc pour cette raison que les illustrateurs et le directeur artistique ont le même poids que les auteurs dans la conception de l’ourobore”.
32L’affirmation de la singularité des auteurs ne se fait pas de manière directe, mais par le biais des personnages qui nous donnent à connaître le monde fictionnel. La production d’un récit n’étant pas la priorité affichée de la collection mais plutôt le “fil d’Ariane” de la découverte, je parlerai à leur sujet de “guides” plutôt que de “narrateurs”. Raphaël Granier de Cassagnac, qui a dirigé trois ouvrages collectifs, décrit ainsi l’organisation du travail :
“Cela surprend souvent, mais chaque acteur (écrivain, illustrateur...) est extrêmement libre. Il n’y a pas de coordination éditoriale stricte a priori. Il faut bien sûr partager quelques idées, des intentions, des croquis, et se répartir des aspects (des quartiers d’Abyme, des "thèmes" lovecraftiens...), mais après chacun part créer sa partie d’univers seul. A posteriori en revanche, il y a un fort travail éditorial pour coordonner l’ensemble. Le découpage des textes de Kadath par exemple est postérieur à leur rédaction. Et en faisant ce travail, en assemblant les contributions, il se crée toujours de nouveaux éléments d’univers. Pour faciliter ce processus, je me suis toujours réservé le privilège d’écrire également dans les Ourobores, pour relier les textes ensemble quand cela s’avère acrobatique. Pour cette raison, j’ai écrit après les autres. (dans Kadath et Un an dans les airs surtout)”
33Les personnages fictionnels, alter ego des rédacteurs, se répartissent donc le travail comme l’équipe rédactionnelle d’un guide touristique ou comme des agents de renseignement en reconnaissance en territoire inconnu : partage du texte par quartiers, par thèmes ou par itinéraires, cartographes et illustrateurs spécialisés, collecte de bonnes adresses et de points d’intérêt. Raphaël Granier de Cassagnac précise qu’une fois le projet lancé, les auteurs communiquent entre eux par “les e-mails de leurs alter egos”. Coralie David parle ainsi d’anamorphose du monde fictionnel : “Dans les Ourobores, la question de la focale est cruciale. Les personnages sont souvent multiples, fragmentés, parfois évanescents, parce qu’ils doivent nous donner un point de vue pluriel, diversifié et éclaté de l’univers, ce sont les différentes facettes du prisme à travers lesquelles on l’observe. Si on supprime ce filtre, on perd en immersion, parce que tout est révélé comme dans une encyclopédie ; de fait, pas de point de vue omniscient : la richesse de ce monde et l’effet de son amplitude passe par cet éclatement des points de vue, par un procédé qui relève de l’anamorphose”.
La subjectivité du guide
34Tandis que la voix qui s’exprime dans un manuel de jeu de rôle ou dans une bible créative est omnisciente quant au monde fictionnel, les guides d’un ourobore n’en connaissent qu’une partie infime. Ils peuvent être victimes d’illusions sensorielles et d’altérations de la conscience, raconter leurs rêves, confier leurs espoirs ou leurs craintes, voire renoncer à décrire ce dont ils sont témoins :
C’est d’une beauté ! Un rêve à la Baudelaire, une élévation ignorée du poète, un songe que nous ne pouvions soupçonner […] ! Jamais je ne serai assez habile littérateur pour te la conter, Charles, j’y renonce. (Un an dans les airs, Nadar 1er août)
Les guides n’ont pas l’immatérialité et la mobilité d’un descripteur omniscient. Ils se heurtent aux obstacles, se confrontent de manière passionnelle à l’environnement fictionnel et à ses habitants :
Cet homme n’est pas un homme, c’est un automate. Pire, un automate anglais ! Un gentleman ! (Un an dans les airs, Nadar 1er août)
S’ils visitent un lieu, ce n’est pas toujours par curiosité touristique. Bill Lee, notre guide en Europole, découvre ainsi l’abominable Klinik, la cité-hôpital de Paris, suite à une morsure de chien :
“Comment ça, on n’a plus de morphine ! Et comment je fais moi, avec mon patient ? Vous savez bien que sans morphine, je tremble ! Et vous direz au Docteur Pavlov de ne plus utiliser mon bloc pour tourner ses pornos amateurs”. “Monsieur Lee ? Vous êtes attendu en chirurgie de la main, bloc 217b, aile est, douzième étage..”. Bien entendu je ne trouve pas le bon métro pour m’y rendre. Dans les couloirs quelques malades veulent me vendre leurs médicaments. Un interne me propose une catatonique de seize ans. Il y a la queue devant l’entrée de sa chambre. (Intercalaire T28)
35Enfin, l’incertitude plane parfois sur l’identité des guides et sur les raisons de leur implication dans le livre. Les enchâssements de cadres ajoutent encore à la complexité du propos. Kragar, qui signe l’avant-propos des Vélins Carminae, exprime dans une note ses doutes quant à l’unicité même de Sybyl, l’auteur du texte ésotérique, ouvrant au passage une large palette d’interprétations possibles :
Il n’est d’ailleurs pas exclu que Sybyl ne soit qu’un prête-nom et recouvre une réalité plus compliquée comme l’existence d’une fraternité de Nephilim triés sur le volet qui, au travers des siècles, selon les aléas de leurs incarnations, continuent à maintenir et à rédiger les Vélins Carminae. Sybyl serait alors le nom de cette confrérie ou bien le nom de la quête agarthienne accomplie par ses membres ou encore un titre honorifique porté par les rédacteurs. (note p. 4)
Suivre Bill Lee jusqu’à la dislocation
36Le premier guide d’Europole est un dénommé Bill Lee (section “Le contrôle”, non paginée). Tous les lecteurs ne sont pas censés savoir qu’il s’agit du nom de plume de William S. Burroughs, Lee étant le nom de jeune fille de sa mère Laura (les cinéphiles retrouveront ce dédoublement Lee/Burroughs dans The Naked Lunch de David Cronenberg, 1991). Mais au fil des pages, les indices s’accumulent : Lee écrit depuis le Beat Hotel à Paris, et mentionne “Allen” (Ginsberg) dès la première page, puis il parle d’extermination de cafards, de sa fuite vers l’Interzone et de son projet d’écrire The Naked Lunch... Le fac-similé d’une enveloppe, en avant-dernière page de la section écrite par Bill Lee, traduit bien la diégétisation de l’écrivain lorsqu’il devient notre guide : “ATT : William Burroughs A.K.A. Bill Lee, Beat Hotel, 9 rue Gît-le-Cœur, Zone PARENGAM, secteur Alt-Paris, EUROPOLE CODE Pneuma 01 02 39 058361924 QY”. Voilà notre guide doté d’une adresse hybride, celle du véritable hôtel parisien où séjournèrent Ginsberg, Burroughs et d’autres plumes de la “Beat generation”, et les coordonnées exprimées dans la novlangue de l’Europole, “Zone PARENGAM” désignant par exemple la conurbation PARis-ENGland-AMsterdam.
37Mais Bill Lee est un guide moins facile à suivre que Jules Verne ou Nadar dans Un an dans les airs. Dans sa découverte d’Europole, Lee/Burroughs dépasse les références à l’œuvre de Burroughs pour tisser des liens avec d’autres œuvres qui ont inspiré le jeu RétroFutur : par exemple le tract “Avis du Groupe Tuttle” (Intercalaire A3) qui renvoie aux scènes de réparation de pneumatique impliquant Sam Lowry (Jonathan Pryce) et Harry Tuttle (Robert de Niro) dans Brazil de Terry Gilliam (1985). Les liens prolifèrent avec 1984 de George Orwell (1948), avec les romans de Philip K. Dick et avec la filmographie de David Cronenberg (bien au-delà de son adaptation du Naked Lunch). Et Lee nourrit l’incertitude sur son passé et son identité :
J’ai vu ma photo dans le Paradise Factual News. L’article raconte que j’ai tué ma femme au Mexique d’une balle en plein front. Mais c’est idiot, il ne peut pas être moi. Je ne suis pas marié. Et de toute façon, je n’ai jamais mis les pieds au Mexique (“Ouvrir les yeux, c’est résister”, non paginé)
L’Europole m’a vidé de ma substance. J’y ai laissé mon identité, mes souvenirs et deux-trois autres choses de moindre importance. Ma personnalité s’est fractionnée en multitude de doutes, de regards divergents. Je ne suis plus agent, je ne suis plus administré. (“Adieux à l’Europole”, non paginé)
38La détresse psychologique de Bill Lee et sa fuite vers l’Interzone peuvent désarçonner le lecteur, mais elles correspondent à la diégèse qu’il s’agit d’évoquer : Europole et le jeu RétroFutur sont ancrés dans l’univers des “Twisted fifties”, des années 1950 uchroniques et fondamentalement schizoïdes. RétroFutur est d’ailleurs un des rares jeux de rôle où le meneur est encouragé à donner des descriptions tronquées, voire délibérément fausses, de l’environnement des personnages. Il est donc logique que le personnage qui nous y guide soit affecté par les pathologies de ses contemporains.
39Plus généralement, pour dépasser le constat selon lequel ils ne décrivent pas la diégèse par un ensemble de propositions objectives, on peut estimer que les guides d’Ourobores vont plus loin : ils en fournissent une version au sens fort du terme, c’est-à-dire un propos qui incorpore à la fois ce qu’ils décrivent et leur manière de le décrire[13]. Comme dans notre expérience quotidienne, les versions qui concordent entre les différents guides confortent nos connaissances sur la diégèse, tandis que les discordances de versions jettent le doute sur l’un ou l’autre des guides, ou sur l’existence de ce qu’ils évoquent. Faute de relation “de première main” aux mondes fictionnels, le lecteur ne peut consolider sa conception de la diégèse que par cette quête de concordance des versions. La version est à la fois fond et forme, comme le mot “guide” désigne à la fois l’ouvrage et la voix qui s’y exprime.
Quel public ? Quelle rentabilité ?
40Pour conclure cette première étude sur Ourobores, il faut aborder la question de la viabilité d’une telle collection. Frédéric Weil décrit en ces termes les enjeux économiques : “Il est clair que comparé à la majorité des romans que Mnémos publie, un ourobore est un investissement beaucoup plus conséquent. Ce sont des ouvrages tout en couleur pour la plupart, demandant de nombreuses illustrations, un travail de pré-production conséquent, une direction artistique spécifique, plusieurs auteurs, une direction d’ouvrage. Bref, économiquement, nous envisageons chaque édition plus comme la production d’une application de vidéo que comme un roman ! Nous prenons donc beaucoup plus de risques que d’accoutumée (et déjà c’est risqué, vu l’état du marché). Le problème avant tout concerne la diffusion des ouvrages. […] Certains ourobores n’atteignent l’équilibre que parce que nous pouvons les diffuser aussi dans le réseau jeu de rôle. Bref, la dimension économique est à penser pour le moment pas à pas, ouvrage par ouvrage”.
41Les amateurs de jeu de rôle apparaissent donc comme un public déjà familiarisé avec le beau livre aux voies de circulation multiples. La collection demeure néanmoins peu visible en tant que telle dans les boutiques, du fait de sa variété de thèmes et de formats. Plusieurs joueurs interrogés m’ont dit connaître un ou deux ouvrages liés à leurs gammes de prédilection (Agone, L’Appel de Cthulhu, Nephilim, RétroFutur), mais ils ignoraient qu’ils s’inséraient dans une offre plus large de guides fictionnels. Le pari éditorial du worldbuilding se double donc d’une prise de risque typique des économies de prototype comparable à celle du cinéma[14] : chaque nouveau projet est si différent des précédents qu’il apporte peu des garanties de placement en boutique et de vente que l’on pourrait attendre d’une collection ou d’autres formes de production sérielle.
42“Le worldmaking”, conclut Coralie David, “est une forme artistique autonome, justement parce que l’art ne peut plus se permettre de ne pas prendre en compte l’appétence interactive de ses récepteurs : le récepteur veut y être actif, au moins réactif comme dans le cas des jeux vidéo, ce n’est que le prolongement de la tendance qu’Eco a perçue il y a quelques décennies quand il disait, dans Lector in Fabula, que
le texte est une machine paresseuse que l’on doit aider à faire fonctionner. Le worldmaking sera, je crois, une forme d’art majeure dans l’avenir parce qu’elle est accueillante pour le récepteur, parce qu’elle l’intègre, à des degrés divers selon les médias, à partir du moment où l’auteur ne cherche pas à tout révéler ou tout figer dans son univers, pour donner envie au récepteur d’aller voir de l’autre côté de la montagne : il faut un équilibre entre les données encyclopédiques objectives et une narrativisation qui vient lier ces “briques” diégétiques et exemplifier l’utilisation que l’on peut en faire”.
Olivier Caïra
Centre Pierre Naville (Université d'Evry) / CRAL (EHESS)

Notes


[1]Richard Saint-Gelais, L’Empire du pseudo. Modernités de la science-fiction, Québec, Nota Bene, 1999, <Littératures>, p. 312.

[2]Cf. également l'entretien accordé par Frédéric Weil et Régis Jaulin à Nicolas Auray et Sylvie Craipeau : Jaulin Régiset al., “Les ingénieurs de mondes”, Les Cahiers du numérique 2/ 2003 (Vol. 4), p. 37-45.

[3]Étienne Souriau, Vocabulaire d’esthétique, Paris, P.U.F., 1990, p. 240. Voir aussi Alain Boillat, “La diégèse dans son acception filmologique. Origine, postérité et productivité d’un concept”, Cinémas n° 19, sept 2009.

[4]Sur les virtualités liées au temps narratif, voir notamment les “Expansions” et “Versions” transfictionnelles étudiées dans les chapitres 3 et 4 de Richard Saint-Gelais,Fictions transfuges, Paris, Editions du Seuil, 2011, p. 71-186.

[5]Alain Boillat, Cinéma, machine à mondes, Chêne-Bourg, Georg Éditeur, 2014, p. 31-32.

[6]Voir notamment Gilles Brougère (dir.), La ronde des jeux et des jouets – Harry, Pikachu, Superman et les autres, Paris, Autrement, 2008.

[7]Toutes les citations de Frédéric Weil, Raphaël Granier de Cassagnac et Coralie David sont issues d’entretiens avec l’auteur de l’article (correspondance privée, juin 2014).

[8]Raphaël Baroni, La tension narrative – Suspense, curiosité et surprise, Paris, Éditions du Seuil, 2007.

[9] Ibid., p. 158. Voir également Raphaël Baroni, “Réticence de l’intrigue”, in John Pier & Francis Berthelot, Narratologies contemporaines, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2010, p. 199-214.

[10]Dernière édition française :Hero Wars, MultiSim Editions, 2000.

[11]Cette section “pratique” rappelle la proximité des ourobores avec les manuels de jeu de rôle, explicitement conçus pour rendre jouables des univers imaginaires ou des contextes historiques, et avec les guides de voyage que la majorité des lecteurs utilisent de manière sélective, indexicale ou cartographique, mais presque jamais linéaire. À travers son personnage qui découvrirait Kadath, un joueur peut se poser la question d’une chevauchée en zèbre ou d’une transaction avec un marchand local, puisque l’expérience ludique le projette “à hauteur d’homme”, dans la situation mi-aventureuse, mi-touristique des “rêveurs” de l’ouvrage. Cf. également les pages pratiques et les annexes détaillées d'Abyme.

[12]Wayne C. Booth, The Rhetoric of Fiction, Chicago, Chicago University Press, 1961.

[13]Olivier Caïra, Définir la fiction – Du roman au jeu d’échecs, Paris, Editions de l’EHESS, 2011.

[14]Laurent Creton, Économie du Cinéma, Paris, Nathan, 2003.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
Sauf indication contraire, textes et documents disponibles sur ce site sont protégés par un contrat Creative Commons CClogo