Bataille de l’original
1La pseudo-traduction est une forme de ruse littéraire consistant à présenter dans une certaine langue un texte prétendument traduit d’une autre[1]. C’est ainsi que pour prendre deux exemples devenus classiques, J’irai cracher sur vos tombes fut lu en 1946 comme un roman du Noir américain Vernon Sullivan, et que l’année suivante parut On est toujours trop bon avec les femmes signé d’une jeune Irlandaise nommée Sally Mara. Dans le premier temps d’une telle ruse, la fiction s’empare des coordonnées du roman et leur assigne une origine maquillée. Elle fournit au dispositif éditorial deux entités tenues d’habitudes pour réelles : un auteur étranger et son traducteur français. Une fois le subterfuge dévoilé, le modèle se trouve renversé : à un second auteur, avéré celui-là, revient la paternité de l’ouvrage ; alors son prête-nom, dont la consonance est apte à suggérer l’altérité, ainsi que sa traduction sont relégués dans la sphère de l’imaginaire.
2Par ce geste de rapatriement, le texte soi-disant traduit, dont l’existence reposait sur une référence virtuelle, devient original, alors que le soi-disant original devient un fait de fiction. Mais de la même manière qu’en réponse à l’ordre de ne pas penser à un éléphant on ne peut faire autre chose que songer à cet animal[2], s’entendre dire que contrairement à ce qui a été annoncé et peut-être imaginé au moment de sa lecture, le texte qu’on a sous les yeux n’est au bout du compte pas une traduction engage quand même le lecteur à ne pas en rester là [3].
3Car une fois découverts comme tels, les romans pseudo-traduits n’effacent pas pour autant l’ensemble des signes qui font d’eux des récits situés dans un contexte étranger (l’Amérique profonde des années 1940 dans le cas du roman de Boris Vian ou l’Irlande révolutionnaire de 1916 dans celui de Raymond Queneau). Il serait alors possible d’imaginer que l’auteur inventé continue de se porter garant de la cohérence du dispositif romanesque, alors que son traducteur, tout aussi fictif, assure quant à lui la bonne marche d’un transfert linguistique à destination d’un public francophone. Ainsi le texte pseudo-traduit, au-delà de la découverte de sa vraie nature, ne renoncerait pas à donner des gages sur l’existence d’une version antérieure à celle qui est présentée au lecteur français.
4Nous proposons donc, dans l’analyse qui suit, d’examiner cette question en maintenant une partie du subterfuge en place. Il s’agira en effet de lire des romans pseudo-traduits comme des textes traduits, faisant nôtre l’opinion de Ronald Jenn selon laquelle “l’absence supposée d’original n’empêche pas l’éthique de la traduction de s’en saisir”[4]. Un tel geste critique fait peut-être preuve d’une myopie singulière. Mais cette manière d’appréhender un roman en considérant sa soi-disant version d’origine comme une possibilité réelle permet de mettre au jour l’ambiguïté qu’incarne la figure du traducteur. Une fois son existence insérée dans le dispositif fictionnel, il rassemble alors en lui tout le paradoxe de sa profession : être partout présent sans jamais attirer l’attention.
5Ce paradoxe tend à s’affirmer davantage encore dans un type de textes différent de la pseudo-traduction, où l’auteur fait cette fois-ci intervenir un traducteur (son traducteur) comme personnage à part entière de la fiction qu’il élabore. Ainsi, ce n’est plus tant le texte inventé comme étranger qui porte un caractère virtuel, mais l’individu censé l’incarner dans une autre langue. Dans le cas du roman de Dumitru Tsepeneag, Le mot sablier, il résulte de cette coprésence une tension singulière. L’auteur roumain, jusque là condamné à être traduit en français pour être lu, tente de prendre son autonomie en écrivant directement en français. Son traducteur, également personnage de cette fiction, devient l’objet d’une élimination progressive qui ressemble à une mise au chômage. Dans le cas de La vengeance du traducteur, Brice Matthieusent envisage une situation inverse, où le traducteur s’immisce dans le roman qu’il a la charge de rendre en français pour l’éliminer et prendre progressivement le contrôle de la page. Dans un cas comme dans l’autre, et de manière similaire à la pseudo-traduction, c’est une véritable bataille pour le statut d’original qui s’annonce, et au miroir duquel toutes les virtualités viennent se refléter.
Contraintes de l’original virtuel
6Dirk Delabastita et Rainier Grutman inventorient six éléments qui, dans le processus de lecture d’un texte traduit, lient le lecteur à son traducteur : 1. la confiance (trust) ; 2. le degré de fidélité (loyalty versus betrayal) ; 3. le degré plus ou moins grand de discrétion (invisibility and authorial ambition) ; 4. la capacité à résoudre des cas difficiles voire impossibles à traduire (untranslability) ; 5. la capacité à transmettre le poids affectif du texte (trauma) ; 6. l’habileté à gérer l’identité multiple d’un texte, c’est-à-dire à distinguer les diverses voix qui s’y expriment (identity)[5]. Que le crédit lié à un ou plusieurs de ces six engagements vienne à manquer et le jugement porté sur la qualité de l’expérience de lecture, en plus de s’appliquer négativement à la traduction, risque de déteindre sur l’original. En effet, si une œuvre traduite se révèle décevante, à qui en incomber la responsabilité : à l’auteur lui-même ou à son traducteur ?
7Considérons pour le moment le style du traducteur et celui de “son” auteur comme deux entités distinctes, et examinons le cas d’une traduction réelle. Si le traducteur considère sa fonction comme celle d’un illusionniste qui donne à voir sans se faire voir, alors il doit faire en sorte que le lecteur ne pense jamais à lui. Sa présence, et celle de son travail, se veulent transparentes jusqu’au point de devenir insoupçonnées. Le traducteur se fait cibliste. Si, au contraire, il perçoit son rôle comme étant celui d’un sourcier, dont la fonction principale est de rendre plus proche, et donc plus abordable à ses lecteurs la présence du texte éloigné dans l’espace et dans le temps, alors il aura tendance à mettre en relief les contraintes liées à un tel transfert[6].
8Mais, ayant dit cela, qu’ai-je dit ? Pas grand-chose en réalité. En tant que lecteur de Guerre et paix, et ne connaissant rien du russe, comment pourrais-je penser que le traducteur de cette œuvre a pu lisser toutes les manifestations de sa présence au point de ne rien laisser entre le texte de Tolstoï et la version que j’en ai sous les yeux ? Autant pousser la logique jusqu’à un point extrême et envisager que Tolstoï a écrit son roman dans un russe qui ressemblerait si étonnamment au français que je serais en mesure de juger de sa qualité intrinsèque (qu’effectivement une partie de Guerre et paix ait été écrit en français est une autre question). Cette idée est à peu près aussi saugrenue que de lire dans sa traduction anglaise À la recherche du temps perdu en me persuadant, moi qui suis francophone, que cette œuvre est le fait d’un anglophone francophile. Rien de ce qui s’y trouve ne me parle en anglais. Ainsi, comment identifier et comprendre le positionnement du traducteur autrement que par d’éventuelles notes de bas de page, par des interventions séparées du texte, ou par ce qu’en disent les lecteurs éclairés ayant pu mettre en miroir son travail et son original ? Qu’elle se veuille invisible ou visiblement pédagogique, la traduction se situe toujours entre l’original hors de portée et son lecteur étranger.
9Les six critères énumérés plus haut sont donc subordonnés à un principe qui les contredit : c’est doublement que le lecteur d’un texte étranger traduit dans sa langue doit consentir à l’incrédulité. Une première fois parce qu’il sait avoir affaire à une fiction, une seconde parce qu’il sait que cette fiction lui est présentée sous une forme linguistique détachée des référents du récit, c’est-à-dire dans sa langue. À ce point de notre raisonnement, on peut donc affirmer que le virtuel se place toujours dans une zone à la fois évidente et pourtant intangible : c’est la manière par laquelle se présente à moi un texte, dont je ne peux pourtant évaluer les critères de qualité que par ce que m’en disent des éléments extérieurs.
Revenons-en à présent à la pseudo-traduction. Louis Watier fait en conclusion de son intervention sur Don Quichotte (un roman si espagnol dont on oublie souvent qu’il se présente comme une traduction de l’arabe) la remarque suivante :
De même que Pierre Brunel voit, dans la multiplicité des auteurs de la première partie de Don Quichotte, la matérialisation de la multiplicité des fins possibles pour chaque péripétie, de même la fiction de la traduction, suggérant que le texte n’est jamais ‘tout à fait le même’, nous invite à le lire indéfiniment comme un autre.[7]
La pseudo-traduction repose sur le contraire de la confiance : elle est bâtie sur une ruse, et une fois cette ruse découverte, sur un jeu de cache-cache avec un original devenu virtuel. Pour autant, l’enjeu de la transparence de l’acte de traduction ne s’en trouve pas éliminé. S’il n’a pas eu lieu, il doit cependant encore en garder une trace (en français, s’il s’agit d’une pseudo-traduction française), à l’intérieur de l’original.
11Les trois premiers romans d’Andreï Makine publiés entre 1990 et 1995 ont d’abord été présentés aux lecteurs français comme des traductions du russe, alors que c’est directement en français que l’auteur les a élaborés[8]. Selon l’anecdote, l’auteur se serait entendu dire, de la part d’un représentant de sa maison d’édition parisienne, que la version traduite de son manuscrit montrait quelques faiblesses.
12La pseudo-traduction de Makine, comme d’autres, montre son “efficacité persuasive” (pour reprendre une expression de Jeandillon, EM 173) en s’appropriant des éléments de paratexte dont a priori personne n’a à douter de la véracité. De sorte que dans l’acte de la lecture, pourrait au fond — en poussant le plus loin possible la réflexion — mériter le titre de roman étranger tout roman présenté comme tel, tant que le lecteur est prêt à le lire ainsi, quelle que soit la langue dans laquelle il a été réellement écrit. Pour cela, et contrairement à Tolstoï ou à Proust, la fiction de l’auteur doit être suffisamment crédible, son nom ne disant rien à personne, pour que le lecteur soit en situation de suspendre sa crédulité avant même le début de l’acte de lecture.
13En revanche, la conscience de lire un texte réellement traduit, si elle efface toute ambiguïté concernant son origine linguistique et l’intervention avérée d’un intermédiaire, ne peut suffire à effacer l’intuition diffuse d’avoir sous les yeux une œuvre qui n’est pas l’original et ne pourra jamais l’être, à moins que, comme Beckett, ce soit l’auteur de la première version qui se charge de la seconde. Mais alors ce cas n’effacerait pas nécessairement l’ambiguïté qu’on vient de souligner : n’aurait-on pas affaire à deux originaux plutôt qu’à un seul, et à aucune traduction réelle ?
14Les mauvaises traductions de bons romans existent, et il est parfois possible au lecteur de les identifier sans disposer ni de l’original ni des compétences linguistiques requises pour une confrontation des deux versions. Se pourrait-il, alors, qu’en utilisant — ici par nature plutôt que par nécessité – le seul texte disponible dont il dispose, le lecteur puisse identifier de mauvaises pseudo-traductions ?
15L’intrigue de La vérité sur Harry Quebert (2012)[9] repose en grande partie sur une mystification littéraire dont la découverte forme le cœur du récit. Le narrateur, Marcus Grosman, est un jeune écrivain tâchant de sauver de la prison son mentor, auteur, une génération plus tôt, d’un roman devenu culte. Entièrement situé en Nouvelle-Angleterre, sans aucune référence à la langue ou à la culture francophone, ce roman peut être lu comme un thriller à l’américaine écrit par un écrivain suisse francophone nommé Joël Dicker. La présence visible de ce nom, auquel est associé en page intérieure un premier roman ayant reçu le prix des écrivains genevois, ainsi que l’absence de l’ensemble des agencements extra-diégétiques qui entourent l’existence d’un éventuel traducteur, attestent de l’existence d’un récit rédigé en français pour un public francophone. Ni l’auteur ni l’éditeur n’auront souhaité susciter la possibilité d’existence d’un créateur intimement lié à la langue et à la culture de son narrateur.
16Mais, et c’est l’hypothèse qu’on souhaite ici formuler, ce roman peut également être lu comme une imitation de traduction de thriller américain, l’auteur prenant en charge non seulement la totalité des marqueurs culturels liés à son intrigue, mais encore toutes les traces d’une traduction de l’original virtuel, jusque et y compris les erreurs de syntaxe ou les formulations trop imprudemment traduites. On comprendrait alors pourquoi des répliques comme “Au nom du Ciel, Markie, vas-tu mourir pour la cause de ce Diable criminel ?” (V 192) semblent sonner creux et que “Elle disposa un coussin sur sa chaise pour qu’il [Harry] soit confortable” (V 328), “vous faites du sexe, hein” (V 329), “je suis vôtre” (V 583), ou “il est presque dix-huit quarante-cinq” (V 649) donnent l’impression d’être des tournures volontairement erronées pour faire croire aux lecteurs qu’ils ont affaire au travail d’un traducteur soumis à des échéances serrées.
17Faire l’inventaire des phrases fautives place ici le lecteur dans la situation à première vue similaire à celle de l’éditeur de Makine : celle-ci imagine avoir affaire à une traduction et attribue les incorrections du texte en français au traducteur plutôt qu’à l’auteur.
18Quoi qu’il en soit, pour conforter sa position, l’auteur de pseudo-traduction projette en direction du lecteur “étranger” (en fait celui dont il partage la langue) toutes les marques de “sa” culture. Ou plutôt, un soi-disant traducteur introduit dans la langue et la culture du lecteur l’ensemble des signes relevant d’une langue et d’une culture étrangère. Il en est parfois ainsi pour le roman de genre ou de sous-genre, qui doit s’attribuer fallacieusement les marques les plus visibles de son désir d’être perçu comme exogène. Il arrive au roman pseudo-traduit qui souhaite vraiment faire illusion de surjouer son faux statut comme certaines voix de doublage surjouent celles des acteurs. Comme le remarque malicieusement Pierre Bayard aujourd’hui, les premiers lecteurs de J’irai cracher sur vos tombes “passionnés par les États-Unis veulent lire des romans américains – non pas des romans français sur l’Amérique” (ES : 67)[10]. Au lieu de la considérer comme une fausse traduction, il faudrait alors envisager la pseudo-traduction comme la manifestation certes marginale mais tout à fait tangible d’un “texte hyper-illusionniste, un paroxysme de traduction” (PT : 24). L’illusion est ici portée par la présence virtuelle, un halo d’original qui n’a jamais existé mais qui emprunte ses éléments à des modèles existants.
Disparition de l’original
19Comparer deux versions traduites d’une même œuvre, comme cela est possible au lecteur français de Kafka, Conrad, Cervantès et de bien d’autres, revient à mettre en miroir deux images d’un objet absent. Cependant, ni Vladimir Nabokov ni Douglas Hofstadter[11] ni quiconque s’étant penché sur la question ne remettent en question le statut de cet original absent : il est là, et rien ni personne – et surtout pas le traducteur – ne pourra nier son existence.
20Dans The Other Book, Jordan Stump, spécialiste de Queneau et traducteur lui-même, en se penchant sur la version anglaise de sa collègue Barbara Wright du Chiendent, fait un pas de côté et radicalise le débat[12]. Il y distingue de manière classique des passages où Wright préfère modifier le texte de Queneau pour le rendre plus compréhensible au lecteur anglo-saxon, se faisant plus cibliste que sourcière. De même, il argumente, pour certains passages, en faveur d’une traduction différente, ou à tout le moins rend-il compte d’une pluralité de traductions possibles pour un même passage. Mais en prolongeant son analyse, et en s’intéressant à l’ensemble des manifestations physiques du Chiendent (son manuscrit, son édition courante, son édition savante et sa traduction en anglais), il rend compte d’une sorte d’ahurissement. Le texte “en soi” n’existe pas. Ou en tout cas, ce qu’il pensait être sans ambiguïté un texte stable et indiscutablement original se révèle être d’une nature beaucoup plus fragile que prévue. Chacune de ses manifestations, lorsqu’elle est placée en parallèle avec les autres, révèle une réalité qui est et en même temps n’est pas tout à fait Le Chiendent. Ainsi, tout original, à bien y réfléchir, traduit ou pas, n’est d’abord rien d’autre que ce que révèle sa tautologie. Est original ce qui est original — ce qui ne peut, en soi, rien expliquer des différences et des variantes observables entre un manuscrit et son édition en livre de poche ou en Pléiade.
21La pseudo-traduction fonctionne en quelque sorte comme le révélateur d’un tel paradoxe. Une fois assumée, elle empêche de tenir la présence originale pour acquise. Elle nous dit qu’un texte considéré comme source peut, à bien y regarder, n’être que le reflet de ce que son lecteur souhaite y voir. Le virtuel vient alors s’immiscer dans notre conscience de lecteur comme le prolongement et la complication d’un pacte.
22On voit sans doute où l’on veut en venir : il se peut bien que la pseudo-traduction, n’étant pas une traduction, ne soit pas non plus – vraiment – un original, et qu’il en aille ainsi de tout roman. D’un côté il n’existerait pas, d’un autre il existerait trop. La virtualité de l’original place alors le texte sous le régime d’une double contrainte qui empêche toute résolution du problème de sa présence.
Traces de l’original virtuel
23En matière de romans pseudo-traduits ou de romans en immersion intégrale dans un genre et une culture étrangère, il faudrait, en quelque sorte, sonner un peu faux pour sonner vrai. La virtualité de l’original doit se faire sentir à travers la réalité palpable de sa copie, que celle-ci soit conçue comme une fiction ou une vue de l’esprit. Comme le remarque Christine Lombez, la pseudo-traduction, “tel un poste d’observation idéal” permet d’observer les conditions d’une “énonciation littéraire fictive” qui “se construit sur les traits distinctifs — voire stéréotypés — qu’une culture donnée, à un moment précis de l’Histoire, a considéré être ceux d’un texte traduit”[13]. Le plus souvent, il s’agit de trouver dans cette mise en scène un moyen de s’insérer dans un genre romanesque identifié, par le lectorat d’une certaine langue, comme valable dans une autre.
24Aux six critères énoncés plus haut (moins le premier, celui de la confiance), s’en ajoutent, pour le roman pseudo-traduit, trois autres. Tout d’abord, le roman prétendument traduit répond-il au genre auquel il prétend, ne serait-ce que de manière tacite, appartenir (signe générique) ? Si tel est le cas, le lecteur averti est-il en mesure de constater l’appartenance de ce roman à l’œuvre de son auteur réel (signe natif) ? Est-il également capable de mesurer d’un point de vue linguistique et générique la distance qui l’en sépare (signe de traduction) ?
25L’exemple d’On est toujours trop bon avec les femmes est, à cet égard, très pertinent. Queneau invente l’auteur Sally Mara et lui assigne la maternité de trois de ses œuvres : d’abord le Journal intime de Sally Mara et Sally plus intime, écrits directement en français, langue que Sally a apprise grâce aux bons soins de Michel Presle, son professeur de français. On est toujours trop bon avec les femmes est quant à lui censé avoir été rédigé en irlandais, une autre langue apprise par Sally, et traduit par le même Michel Presle. Dans les deux cas, les langues de rédaction sont, pour Sally le pseudo-auteur, des langues censées lui être étrangères. “Je me sens une vocation littéraire et bizarre”, écrit-elle dans son journal de 1934. “Je pourrais écrire en anglais (ma langue natale) ou même en français (comme je le fais dans ce journal), mais non, je veux que ce roman soit irlandais”[14]. Jamais elle ne justifie ce choix, et lorsque rétrospectivement Raymond Queneau fait réfléchir son personnage sur l’opportunité de devenir romancière, c’est pour lui faire dire qu’elle n’est, en fait, sûre de rien[15].
26Michel Presle est donc présent de deux manières : comme personnage des deux ouvrages écrits en un français assimilé à une langue étrangère et comme traducteur d’un troisième rédigé en irlandais. Il constitue une figure extérieure à la fiction, pourtant créée pour qu’elle existe dans la forme qu’on lui connaît, et une figure intérieure à cette même fiction, garante de son existence dans notre langue. Ainsi Queneau pourrait-il, par ce subterfuge, présenter un premier front stylistique uni. Le style de Presle doit se retrouver et dans la traduction en français du roman irlandais de Sally, et dans la prose française de cette dernière puisque c’est à lui que revient la responsabilité de son apprentissage.
27Le lecteur d’aujourd’hui, sachant qui de Queneau ou de Mara est le véritable auteur des textes qui lui sont présentés, ne se satisfera pas de telles explications, puisqu’elles relèvent à moitié, sinon aux trois-quarts, de la fiction. Il est vrai qu’On est toujours trop bon avec les femmes constitue un travesti de genre. Il est, en soi, imitation. Il mime plus qu’il ne reproduit les caractéristiques d’un modèle. Or ce modèle n’est pas double mais triple : trois originaux s’affrontent et se mélangent. On est toujours trop bon accueille tout à la fois les caractéristiques d’un genre (le roman policier en langue irlandaise, imitation du roman américain écrit par un Anglais, James Hadley Chase), d’un style constitué en français (celui de Queneau, reconnaissable sous la prose de Sally, traduite par Michel Presle) et d’une œuvre constituée en anglais, celle de James Joyce. Les traces plus ou moins directes de l’auteur de Finnegans Wake sont nombreuses et ont fait l’objet d’un recensement méticuleux[16]. Conçue de manière ludique, cette présence n’en est pas moins active. Chacun de ces modèles peut faire figure d’original, mais ce faisant, il entre immédiatement en concurrence avec deux autres, ce qui rend, en fin de compte, impossible de séparer la virtualité irlandaise et joycienne du roman de Queneau.
28Lorsque ce dernier se trouve traduit par la même Barbara Wright et publié aux États-Unis, il vient escorté de trois discours : une introduction de John Updike, une préface de Valérie Caton et une note de la traductrice. Ce que, chacune à leur manière, ces trois personnes expriment, c’est que non seulement le livre que les lecteurs américains ont en main est celui d’un auteur français, mais qu’en tant qu’anglophones ils sont sans doute les mieux à même de l’apprécier. Les citations directement prises de la traduction de Ulysses, son ambivalence sans forfanterie (casual ambivalence) par rapport aux limites du genre venu d’Outre-Atlantique deviennent, pour le lecteur anglophone, le socle même de son originalité. C’est donc par un détour par une traduction réelle que l’original d’abord caché se voit attribuer une stabilité jusque là manquante ! Et, comble de l’ironie, ses effets comiques sont plus réussis, y apprend-on, dans la traduction que dans l’original. Faudrait-il alors admettre que c’est dans sa version traduite que l’œuvre pseudo-traduite trouve le vrai espace où s’épanouir, et que les lecteurs nourris de Joyce dans le texte, sont mieux à même d’apprécier le talent de Queneau ? Ce qu’on énonçait plus haut comme paradoxe à propos de Tolstoï et de Proust se trouverait alors réalisé.
Bataille pour l’original
29L’enjeu principal de la pseudo-traduction, qui met en valeur le caractère virtuel ou à tout le moins changeant des seuils de la fiction, incite à ouvrir le champ d’observation. Quel est par exemple le rôle du traducteur dans des récits qui, pour grossir le trait, laissent le lecteur hésitant quant à la langue dans laquelle ils ont été écrits ? Que se passe-t-il lorsque, passant d’un camp à l’autre, le même traducteur, mis en scène dans la fiction, décide de prendre son autonomie par rapport à l’original, ou qu’au contraire il se trouve mis à pied par l’auteur qu’il est censé servir ? C’est le cas, respectivement, de Vengeance du traducteur de Brice Matthieusent et du Mot sablier de Dumitru Tsepeneag. Ces romans, où s’affrontent auteur et traducteur comme deux concurrents autour d’un même espace, prolongent, pour l’enrichir, la réflexion sur le caractère virtuel dont toute fiction est porteuse.
30Commençons par celle de Tsepeneag, publiée en 1984. Il n’est que de se figurer un sablier pour saisir le principe sur lequel il repose[17] : commencé en roumain et traduit par Alain Paruit, Le mot sablier introduit au bout de quelques pages des segments écrits directement en français par l’auteur. La présence de cette langue, mise en évidence par l’usage de l’italique, s’amplifie jusqu’à rejeter, d’abord aux marges, puis de manière définitive, la présence du roumain. Commencé dans une langue, il se termine dans une autre. Le mot sablier, comme l’objet qu’il désigne, forme donc un roman double et vertical : il est, selon l’expression de Jean-Pierre Longre, “l’histoire d’une purgation et d’un investissement”[18].
31Pour cet auteur en exil en France, déchu de sa nationalité roumaine et privé de son lectorat d’origine, la traduction de ses œuvres en français est d’abord vécue comme une nécessité. Mais cette nécessité est également une malédiction. Elle “tue matériellement le texte et proclame, sur la couverture, une imposture : l’Auteur. Un fantôme qu’on a beau attendre dans les pages ré-écrites par quelqu’un d’autre” (MS 113-114). L’original dans la traduction avérée mais contrainte devient fantomatique. L’auteur lui-même, dans l’incapacité de faire connaître sa prose directement, se trouve relégué au statut incertain et spectral[19]. Changer progressivement de langue revient pour Tsepeneag à rétablir un rapport direct avec le seul lecteur disponible. La démarche du Mot sablier est donc symétriquement inverse à celle du roman pseudo-traduit : elle qualifie de mystification le fait d’assigner à un auteur la propriété de son œuvre traduite par un autre. Seul moyen pour lui de renverser le rapport : “enfin écrire en français” (MS 101). Le nouvel original qu’il propose est alors écrit dans une langue qui, sans doute, ne lui est pas étrangère, mais qui n’est pas encore tout à fait la sienne. Pour cette raison, l’espace ambigu normalement repoussé aux marges du livre traduit, et matérialisé dans l’accord tacite qui lie un lecteur avec un auteur étranger, se trouve dans ce cas au cœur du système d’écriture de l’auteur, avec son traducteur devenu personnage.
32Le sablier forme deux hémisphères mis en contact par un goulot qui tantôt étrangle et tantôt permet l’écoulement des mots et des pensées. Écrire directement en français, c’est à la fois retrouver et se séparer des “fantasmes emmagasinés au long de tant d’années d’attentes” (MS 12). Le mot sablier est donc nécessairement un livre d’adieux, mais ces derniers ont souvent des allures brouillonnes (LR 46). Tsepeneag joue également jusqu’à la saturation avec la double image (associée naturellement à celle du sablier) de la poule et de l’œuf, de l’origine et de sa progéniture. Transposant l’image à son texte et à sa situation, Tsepeneag renvoie sans cesse le lecteur à l’origine irremplaçable et peut-être intraduisible de son enfance et de sa jeunesse roumaines.
33L’auteur, dans ce processus de prise d’autonomie qui ressemble à un palimpseste, finit par congédier le traducteur, qui fait bientôt face à une sorte de chômage technique. Il n’aura eu que la moitié d’un livre à traduire, et cette moitié est presque de trop. Paruit, à qui le roman est dédié, devient celui à qui l’auteur jette des défis linguistiques de plus en plus difficiles à relever, comme pour porter jusqu’à sa limite les capacités de celui dont le métier est de trouver un équivalent à toute chose. Sur le bilinguisme d’Alain Paruit “repose en fait tout le texte” (MS 105). Sa mise à l’écart progressive ne le fait pas disparaître totalement de l’ouvrage. Sous différents noms, il se retrouve de manière pleine et entière comme personnage. Du lecteur idéal d’un texte bilingue, il devient protagoniste à part, ambidextre, et apparaît comme le seul encore en mesure de passer dans l’une et l’autre des deux hémisphères de l’enfance roumaine et de l’âge adulte français.
34Comme avec Le Chiendent de Queneau, il faut une troisième bande pour que le jeu mis en place soit tout à fait complet : en 1994, dix ans après la parution de son roman chez P.O.L, Tsepeneag publie Cuvĭntul nisiparniţă, la version roumaine du Mot sablier[20]. Version roumaine mais pas en roumain. Car inverser le dispositif pour rendre au texte roumain sa forme originale et présenter le texte français en version traduite n’est tout simplement pas envisageable. Il ne peut s’agir d’un jeu à somme nulle. Tsepeneag, pour y parvenir, n’aurait pu faire autrement que d’imaginer une situation diamétralement inverse à celle décrite dans Le mot sablier : un auteur français en exil en Roumanie, dont les œuvres sont traduites et publiées dans ce pays, faute de pouvoir toucher son public d’origine. Les deux moitiés du même texte ne peuvent se répondre d’une seule voix, et Cuvîntul nisiparnita rendu entièrement écrit en roumain, par un écrivain roumain, pour un lectorat roumain, n’aurait pas pu être lu autrement que comme une traduction de sa version française. À la fois traduit et intraduisible, il était condamné, dans sa version roumaine, à demeurer dans un espace intermédiaire. En place, l’édition roumaine propose une version bilingue : la partie en roumain est “détraduite”, alors que la partie en français n’est pas modifiée. Le résultat est que Cuvîntul nisiparnita ne peut être lu que par ceux qui auraient pu lire Le mot sablier.
35Le roman de Brice Matthieusent est lui aussi conçu, visuellement d’abord, comme une forme de putsch, mais un putsch aux effets inverses de ceux provoqués par Tsepeneag. D’abord, le nom de celui que le lecteur français connaît avant tout comme traducteur, apparaît pour la première fois – et seul – sur la couverture d’un livre. Ensuite, là où devrait figurer la version traduite d’un roman américain intitulé Translator’s Revenge, ne se trouve que le vide de la page blanche. Celui à qui revient le devoir d’en proposer la lecture en français n’est pas au chômage mais en grève. Il refuse de se plier aux exigences d’un auteur qui le méprise, alors que lui-même estime inepte le texte qu’il a pour obligation de restituer dans notre langue. Confiné dans un premier temps à un espace limité en bas de page par la traditionnelle ligne horizontale, sous laquelle on l’autorise d’habitude à de courtes notes explicatives, sa présence augmente en surface et en autorité. La revanche consiste à montrer de quoi est capable celui qui se considère comme le véritable fantôme : non pas l’auteur traduit, voué à voir son original réécrit, comme Tsepeneag en fait l’expérience, mais celui qui, justement, a pour fonction de l’accompagner dans une autre langue. Pourtant, par bribes puis sous la forme d’extraits de plus en plus longs, le traducteur devenu narrateur à plein temps donne une idée au lecteur du texte qu’il se refuse de lui montrer dans son intégralité. Mais est-il bien question de Translator’s Revenge, ou, plus probablement, d’un original dont il inventerait l’existence au fur et à mesure qu’il s’éloigne du travail qu’on lui a confié ? Un original prétendument traduit, écrit par un traducteur qui ne veut plus l’être ? À l’outrecuidance d’un original à se croire unique, fait pendant la vacuité de son état virtuel de texte traduit : le lecteur ne saura de lui que ce que le traducteur, maintenant aux commandes, voudra bien lui restituer, c’est-à-dire trop peu de choses.
36Pour s’exprimer hors de sa langue, l’auteur doit passer sous les fourches caudines du traducteur. En choisissant d’écrire un roman prétendument traduit, il s’arroge fictivement le droit de s’accommoder de deux langues, en renonçant à passer quelque frontière que ce soit. Il se fait le propre traducteur de son fantasme étranger. Dans les pages précédentes, se sont dessinés deux chiasmes. D’une part, le texte virtuel est tout aussi bien incarné par l’original manquant que par l’original réel : tous deux projettent une image de leur modèle absent. Si d’après David Bellos, la différence entre une traduction et son original ne peut s’assimiler à une simple différence entre du vrai café et sa version soluble, le problème viendrait tout autant du statut incertain d’un texte traduit que de son original (IF 43). D’autre part, si le romancier traduit peut se sentir fantôme de son traducteur, ce dernier peut concevoir également quelque raison d’être soumis à un statut d’auteur virtuel et ignoré. Réelle ou simulée, la traduction rend compte de la fragilité de l’objet original. Prouver l’existence de ce dernier revient, dans une certaine mesure, à prêter le flanc aux soupçons de virtualité.
Jean-François Duclos
Metropolitan State University of Denver (Colorado, USA)

Notes


[1]Jean-François Jeandillou, Esthétique de la mystification, tactique et stratégie littéraires, Paris, Éditions de Minuit, 1994, <Proposition>, dorénavant EM. On se gardera d’assimiler la mystification, “processus stratégique” tout entier tendu vers l’incorporation des coordonnées d’un roman dans l’univers de la fiction, à la supercherie littéraire, destinée à duper le lecteur, voire à le ridiculiser (p. 10-39 et 45).

[2]Gerald M. Edelman, Biologie de la conscience, trad. Ana Gerschenfeld, Paris, Odile Jacob, 2000, p. 11.

[3]Ce que propose en partie Pierre Bayard dans Et si les œuvres changeaient d’auteur ? Bayard distingue des changements partiels d’auteurs, qui consistent, par exemple, à prendre Émile Ajar pour l’auteur de Gros-Câlin (ce qu’il est, en tant que pseudonyme de Romain Gary), et les changements radicaux d’auteurs, invitant à imaginer Léon Tolstoï comme l’auteur d’Autant en emporte le vent et Franz Kafka celui de L’Étranger. Pierre Bayard, Et si les œuvres changeaient d’auteur ?, Paris, Minuit, 2010, <Proposition>, dorénavant ES.

[4]Ronald Jenn, La pseudo-traduction, de Cervantès à Mark Twain, Louvain-la-Neuve, Peeters, 2013, p. 23, dorénavant PT.

[5]Dirk Delabastita et Rainier Grutman, “Fictional Representations of Multiculturalism and Translation” in Fictionalising Translation and Multilingualism, Linguistica Antverpiensia, New Series, n°4, Anvers, 2005.

[6] Jean-René Ladmiral, Sourcier ou cibliste, Paris, Les Belles lettres, <Traductologiques>, 2014. Voir également les ouvrages d’Antoine Berman, dont La Traduction et la lettre, ou l’auberge du lointain, Paris, Le Seuil, 1999, <L’ordre du philosophique>.

[7]Louis Watier, “Manquant place’, ou d’une poétique de la pseudo-traduction”, Fabula, 2014 (consulté le 19 mai 2014).

[8] David Bellos, Is That a Fish in your Ear? Translation and the Meaning of Everything. New York, Faber and Faber, 2011, dorénavant IF, p. 40.

[9]Joël Dicker, La vérité sur l’affaire Harry Quebert, Paris, Lausanne, Éditions de Fallois/L’Âge d’Homme, 2012, dorénavant V.

[10] Bayard précise que cette supposition de nationalité n’est pas un hasard chez Boris Vian, dont l’américanophilie est évidente. Voir Christopher M. Jones, Boris Vian Transatlantic: Sources, Myths, and Dreams, New York, Peter Lang, <Francophone Cultures and Literatures> n°25, 1998.

[11]Douglas Hofstadter, Le Ton Beau de Marot: in Praise of the Music of Language. New York, Basic Books, 1998.

[12]Jordan Stump, The Other Book: Bewilderments of Fiction, Lincoln et Londres, University of Nebraska Press, 2011.

[13]Christine Lombez, “La traduction supposée : de la place des pseudotraductions poétiques en France” in Linguistica Antverpiensia, éds Dirk Delabastita et Rainier Grutman, 2005, p. 108.

[14]Œuvres complètes de Sally Mara dans la Pléiade. Raymond Queneau. Œuvres complètes, Paris, Gallimard, <La Pléiade>, volume III, dorénavant OC. Journal intime, p. 769.

[15]La stratégie de Queneau ayant fluctué avec le temps, on se rapportera à la notice de Jean-Yves Puilloux présentée dans l’édition des Œuvres complètes de Sally Mara dans la Pléiade, p. 1719-1737.

[16] Pierre David, “Consubstantialité et quintessence d’une fiction dérivée”, Lyon, chez l’auteur, 1958. Repris dans OC.

[17]Dumitru Tsepeneag, Le mot sablier, Paris, Paris, P.O.L., 1984, dorénavant MS. Voir Jean-François Duclos, “Le livre du rire et de l’oubli : Le mot sablier de Dumitru Tsepeneag”, Fixxion 3, 2011, dorénavant LR.

[18]Jean-Pierre Longre, “Aller-retour Bucarest-Paris. Dumitru Tsepeneag ou les cheminements musicaux d’une écriture” in Une belle voyageuse. Regard sur la littérature française d’origine roumaine, Paris, Calliopées, 2013.

[19]Comme l’écrit justemenent le narrateur du Mot sablier, “aussi génial que soit le traducteur une traduction reste une traduction”, MS p.11.

[20]Dumitru Tsepeneag, Cuvîntul nisiparnita, Bucarest, Editura Univers, <Scriitori români din exil>, 1994.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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