Redistribuer la cartographie du sujet houllebecquien : écopoétique et “groupe-sujet” dans La possibilité d’une île et La carte et le territoire
1Rares sont les auteurs qui, comme Houellebecq, arrivent à présenter au lecteur un déclin total, au sens où ni l’écosystème ni la nature humaine ne sont épargnés. Parce que l’œuvre est souvent perçue à travers le prisme des polémiques que l’auteur – histrion provocateur – met en scène savamment (mais qui l’ont récemment dépassé pour le pire), elle est souvent interprétée sous un angle strictement sociologique ou politique[1]. On tend ainsi à négliger la portée environnementale de l’œuvre. S’il est évident que Michel Houellebecq se place “dans le camp des anti-écologistes”[2], une réflexion sur le lien entre nature et culture s’impose pourtant dans ses textes, surtout ceux dans lesquels la post-humanité est annoncée, comme Les particules élémentaires ou La possibilité d’une île. C’est ainsi que la critique houellebecquienne commence de plus en plus à interroger la frontière ténue entre post-humanité et animalité[3]. On s’est toutefois peu intéressé à l’interaction entre écosystème, transformation du sujet humain et celle des rapports sociaux qui se réfractent dans une œuvre où chaque roman se fait l’écho nihiliste de l’autre. Cela provient du fait que, d’une part parler de post-humanisme discrédite potentiellement toute idée d’un sujet anthropocentriste ; d’autre part, la dystopie du monde selon Houellebecq, que l’on retrouve à l’identique de roman en roman, ne fait que trop penser aux travers de l’écocritique américaine à ses débuts : “a more general problem is that the rhetoric of catastrophe tends to produce the crisis it describes, as in the Malthusian depiction of extreme poverty as famine[4].
2Comment alors suivre la piste environnementale présente dans l’œuvre sans tomber dans le piège du malthusianisme écocritique ? C’est paradoxalement vers l’écopoétique[5] qu’il faudra se tourner. Comme son nom le laisse entendre, ce courant émergeant de la critique littéraire de textes de langue française se distingue de l’écocritique américaine en ce qu’il porte sur des œuvres qui “dépassent la simple ambition descriptive, [et] contribuent à accorder une valeur à cette nature de moins en moins visible et ce faisant, elles nous aident à lui donner un sens”[6]. Nous disons “paradoxalement” car les romans houellebecquiens provoquent un questionnement environnemental sans toutefois faire montre, à première vue, d’un “travail sur la perception à travers la langue et la forme esthétique, lequel permet au lecteur de voir différemment et de reconnaître les normes et les valeurs qui façonnent son environnement”[7].
3L’on reproche souvent à Houellebecq son manque apparent de style, et c’est cet aspect surtout qui semble ici contredire l’ambition première de l’écopoétique, puisque les territoires les plus lointains (la Thaïlande de Plateforme) comme les plus proches de l’auteur (la région parisienne ou l’Espagne dans Les particules élémentaires) sont décrits avec le même misérabilisme que celui utilisé pour des personnages sans affect. Alors que l’écopoétique privilégie un corpus de textes qui “instaur[ent] une médiation entre l’écrivain et la nature”[8], l’œuvre de Houellebecq semble, elle, irrémédiablement à l’écart tant elle met en scène une destruction territoriale globale. Aucune mise en relief de la nature, aucune médiation entre elle et l’écrivain ne paraît d’emblée possible dans cette façon clinique de décrire l’annihilation à petit feu de la planète.
4Toutefois, cette mise sur le même plan narratif de l’humanité, des post-humains, des animaux et de l’environnement coïncide avec une des visées fondamentales de l’écopoétique, à savoir que “[la littérature] réinvente sans cesse, par le travail de l’écriture, les interactions entre l’homme et la nature, et les représentations que l’homme se fait de la nature”[9]. Ne pourrait-on pas plutôt reconsidérer ce manque de poéticité apparent et l’aridité du propos chez Houellebecq justement comme l’une des “façons par lesquelles la nature humaine s’inscrit dans la nature non humaine”[10]?
5Car il ne s’agit pas seulement d’éviter toute tentative de style pour l’auteur, dont l’écriture participe à la création généralisée d’une dystopie affectant jusqu’à notre lecture même. Tout se passe comme si Houellebecq prenait à son compte littéralement les propos de Felix Guattari dans son essai Les trois écologies, à savoir que “parallèlement à ces bouleversements [de transformations technoscientifiques et de désastres écologiques], les modes de vie humains, individuels et collectifs, évoluent dans le sens d’une “progressive détérioration”[11] instiguée par la société spectaculaire – sauf que dans l’œuvre houellebecquienne Deleuze et Guattari participent de cette détérioration[12]. Et quand bien même sous le signe d’une certaine négativité, le philosophe annonçait déjà ce que l’on retrouve élaboré de façon plus neutre chez Nathalie Blanc :
Il s’agit en fait plutôt de l’idée de rendre sensible l’espace dans sa naturalité, c’est-à-dire de permettre à ce dernier de s’inscrire dans la continuité des sociétés humaines. Le dernier enjeu aspire à redonner à la sensibilité son rôle social et politique.[13]
6Ce faisant, les romans de Houellebecq établissent de fait un rapport inédit entre ce que Guattari appelle des “Territoires réels de l'existence”[14] et “la pensée [qui] s'acharne à se saisir elle-même” – ce qui lui fait dire que “l'intériorité s'instaure au carrefour de multiples composantes relativement autonomes les unes par rapport aux autres”. Il faudrait alors plutôt parler de “composantes de subjectivation” à l’œuvre chez des personnages dont on a peine, justement, à déceler véritablement l’intériorité. L’individu houellebecquien devient, au fil de l’œuvre, de plus en plus un “terminal à l'égard de processus impliquant des groupes humains, des ensembles socio-économiques, des machines informationnelles” et, pourrions-nous rajouter, des territoires naturels. C’est en suivant effectivement un processus graduel de formation individuelle, ou d’appropriation subjective – la subjectivation[15] – dont les conditions sont toujours délimitées par les espaces sociaux et naturels dans lesquels ils évoluent, que les protagonistes se transforment en ce qu’ils sont à chaque instant de leur vie.
7On voit ici l’importance de l’apport de l’écopoétique à la réception de l’œuvre de Houellebecq. Elle nous permet de déceler que, loin du sujet cartésien maître de la nature, de nouvelles modalités d’existence et de conscience de soi s’ouvrent, bon gré mal gré, pour l’individu houellebecquien. A divers degrés, chaque personnage est ainsi le “terminal” non seulement des processus qu’énumère Guattari, mais aussi de leur transformation simultanée dans le paradigme d’une détérioration intégrale.  
8Dans cet article, nous voudrions suggérer que l’œuvre de Houellebecq procède à une écopoétique distincte dans la mise en scène de cette triple détérioration simultanée – écologique, sociale et mentale – dans ces derniers romans, qu’une approche strictement sociologique ne saurait saisir. À travers la lecture croisée de La possibilité d’une île et de La carte et le territoire, notre but est surtout de montrer qu’une dimension écopoétique est décelable chez Houellebecq au niveau macrostructural d’une réappréciation de l’espace coextensive d’une redéfinition des contours traditionnels du sujet humain. Loin de succomber à un nihilisme défaitiste, ces deux romans présentent plutôt l’idée d’un “groupe-sujet”[16], d’un développement ontologique des personnages houellebecquiens non seulement par l’entremise du groupe social mais également et surtout dans un continuum avec la nature qui les altère.
La nature comme circuit touristique généralisé
9Plus que jamais, société, subjectivité et interaction poreuse de l’humain avec l’environnement deviennent un nœud inextricable, au sens où une interprétation purement sociologique ou politique ne saurait rendre compte de cette détérioration annoncée chez Houellebecq. Tout se dégrade simultanément au point qu’il faut, comme le préconisait Guattari, trouver “une articulation éthico-politique – que je nomme écosophie – entre les trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux, et celui de la subjectivité humaine, [qui] serait susceptible d’éclairer ces questions”[17].
10Cette articulation chez Houellebecq, nous la retrouvons moins dans le darwinisme social que les romans tels que Extension du domaine de la lutte ou bien même Les particules élémentaires mettent en place, que dans un déploiement stratégique de la représentation des espaces naturels sous la forme d’un circuit touristique systématisé. Un roman et un court récit, Plateforme et Lanzarote, se chargent de poser les fondations du tourisme comme condition humaine généralisée – et allant de soi dans les textes suivants. Ces deux textes, situés à l’époque contemporaine, décrivent les pérégrinations de narrateurs houellebecquiens en quête de sexe, respectivement en Thaïlande et sur l’île de Lanzarote dans l’archipel des Canaries. Le choix de ces deux lieux géographiques n’est pas anodin. Convoquant le lointain de l’Asie, et le proche de l’Europe, ces deux destinations font surtout appel à deux imaginaires ancrés dans la conscience collective, qui se complètent une fois mis en contiguïté. La Thaïlande renvoie à une histoire coloniale sombre (sous couvert d’universalisme) qui semble se perpétuer dans le nouveau rapport de force instauré par le tourisme sexuel. Quant à Lanzarote, cette île est située non loin d’Ibiza, le lieu “saint” de la libération sexuelle et ses dérives commerciales subséquentes, ce qui la rapproche thématiquement de la Thaïlande. Mais l’île, du fait de son isolement avant le déferlement touristique de ces dernières années, a été longtemps considérée comme “la source de différents mythes sur l’origine de l’Atlantide”[18]. Ces textes narratifs vont donc imprimer à l’intrigue relativement absente (à part la désillusion de leurs narrateurs respectifs et des activités de loisirs douteuses qui s’y déroulent) cette perte d’historicité qui va de pair avec la mise à disposition touristique de l’espace.
11Dans la perspective écopoétique qui nous intéresse, on remarque que le tourisme est tout d’abord un moyen d’aplanir littéralement des savoir narratifs qui sont constitutifs de notre vision du monde (culpabilité et responsabilité devant toute entreprise néocoloniale d’une part ; d’autre part, fondation des savoirs humains et surtout historiques en lien et en contraste avec la pensée mythique). Le tourisme ne donne pas accès à l’espace chez Houellebecq. Il le transforme pour faciliter l’accès à une récréation sexuelle. Que ce soit en Thaïlande ou sur Lanzarote, l’espace est complètement standardisé selon les codes d’urbanisme de la société occidentale, partout les narrateurs remarquent que “la route était exactement tracée, au centimètre près”[19]. Houellebecq procède ainsi par écopoétique “inverse”, tout comme Guattari, dans la mesure où la mondialisation est synonyme d’annexion technoscientifique de tout espace terrestre, même des plus reculés.
12Toute possibilité de l’ailleurs est enlevée à nos narrateurs qui ne s’en soucient guère. Pas de différence fondamentale effectivement entre France, insularité européenne ou bien exotisme de la Thaïlande. On y poursuit en fait les mêmes désirs de possession des corps sans considération excessive pour des espaces aménagés à cet effet. Cette “pornographisation” de la planète, comme transformation épistémique du milieu écologique à des fins récréatives (en priorité sexuelles chez Houellebecq), uniformise pour ainsi dire également les corps. Cette pornographisation doit alors être comprise comme la mise en scène palpable du spectacle ordinaire des corps. Chacun y participe dans la mesure où il devient le mode privilégié de relations dans la dystopie houellebecquienne. Tant l’espace que les temps de repos aménagés pour le loisir obligent ainsi à certaines activités sociales et par là orientent les affects de tout un chacun. Quand Baudelaire se voulait flâneur dans l’urbanisme de la modernité, le personnage houellebecquien fait toujours déjà partie de flux de corps organisés selon les fins récréatives de la société néolibérale. L’architecture n’est plus un objet de méditations qui transforme l’expérience intime du poète ; elle fait partie de cet appareil de coercition spectaculaire qui rend toute personne touriste, même en sa propre maison.
13L’intimité chez Houellebecq devient un spectacle partagé, sanctionné par la société spectaculaire qui plus est. Cette orchestration des corps est dépourvue de toute érotisation, elle est plutôt le reflet d’une misère sexuelle. L’annexion technoscientifique de l’espace se retourne, pour ainsi dire, en plein contre des maîtres de la nature pris à leur propre piège. Peu importe si l’homme en est la cause première : il y a un principe d’action mutuelle et irréversible de dénaturation entre espaces terrestres et leurs habitants.
14Ce circuit touristique généralisé au présent est d’ailleurs directement responsable, des millénaires plus tard, de la création de la post-humanité dans Les particules élémentaires. Michel, un des deux protagonistes principaux, cherche ainsi à pallier l’usure des corps due à cette récréation forcée par la standardisation stratégique de l’environnement. Il en résultera la création d’êtres vivant dans une plénitude de jouissance perpétuelle et ayant donc – paradoxalement – perdu toute volonté d’individuation.
15Voilà déjà une piste vers une écopoétique à la Houellebecq : on assiste chez l’auteur à “une forme d’adhésion à l’espace, qu’il soit l’espace de la terre, ou l’espace social qui en général l’habite”[20] ; sauf que cette adhésion se fait sur un mode sinon ironique, du moins négatif, parce qu’elle rend compte d’une triple perte pour les êtres humains qui sont modifiés par cet espace – perte de liberté de mouvement et d’action, perte d’intégrité physique et/ou mentale, et enfin perte d’une compréhension directe, sans médiation de l’espace naturel.
Futurologie, détérioration écologique progressive et “mise à l’être”
16Or, après avoir énoncé toutes les conséquences de cette adhésion pernicieuse et réciproque à un espace déréalisé – ni plus ni moins que la fin de l’humanité –, voilà que Houellebecq revient de façon lancinante sur les étapes qui ont mené ou vont mener au glas dans ses romans suivants. À partir de la publication de La possibilité d’une île, l’auteur procède en effet à un “ralentissement futurologique”. Dans ses trois derniers romans en date, mais surtout dans La possibilité d’une île et La carte et le territoire, on retrouve ainsi une période de temps qui s’étale de notre présent à un avenir beaucoup plus rapproché, décrit grâce à des discours scientifiques hétérogènes – dont beaucoup d’analyses géopolitiques et de prédictions sur l’aménagement du territoire – qui en légitiment la plausibilité (c’est pour cela que nous utilisons ici le terme futurologie).
17Sous couvert d’une simple variation de thème sur le virage technoscientifique vers la ré-création génétique, La possibilité d’une île va changer la donne futurologique : le roman va effectivement rouvrir la possibilité d’un horizon d’attente à l’intérieur même d’une épistémè récusant toute prétention à l’historicité. Les néo-humains qui en sont en partie les protagonistes n’ont pas encore atteint l’indistinction et la plénitude de “jouissance” pure du narrateur des Particules élémentaires : ils sont en stase, impavides jusqu’à “l’avènement des Futurs”[21]. Un phénomène identique se poursuit de manière plus pointue dans La carte et le territoire, dont la fin se situe dans un avenir qui a vu se produire la mort de l’écrivain Houellebecq, l’un des personnages du roman! Le texte se poursuit lui aussi après l’arrêt de la possibilité de sa continuation, c’est-à-dire même après la mort de son scripteur[22]. Vers la fin du roman, l’artiste Jed Martin en fin de vie, rouvre d’ailleurs le portail de son domaine pour y découvrir une France “devenue un pays surtout agricole et touristique” et qui plus est “une destination privilégiée du tourisme sexuel[23] en écho direct à la mise à disposition touristique des espaces naturels. Nous voyons ici que l’organisation socio-culturelle du pays est directement liée – intertextuellement – à la récréation sexuelle déjà à l’œuvre plusieurs décennies auparavant dans la dystopie houellebecquienne.
18Cela permet à l’auteur de montrer cette infiltration inédite du domaine naturel et topographique dans la gestion même des corps, dans la mise à disposition ou non d’affects délimités. Ce faisant, Houellebecq souligne aussi et surtout une modification en marche du rapport multiple du sujet à son corps et à son environnement, sa conception du temps dans le paradigme de cette annexion technoscientifique de l’espace. On a affaire en fait à “des processus de mise à l’être[24] qui font de plus en plus intervenir un rapport d’altérité avec l’environnement. On saisit d’emblée ce que cette notion a de viscéralement problématique lorsqu’elle apparaît magnifiée chez Houellebecq. Car ce processus permanent de découverte d’une conscience à elle-même n’apparaît jamais plus dans l’œuvre houellebecquienne comme une entreprise d’individuation solitaire et réussie ; avec l’extinction à terme de l’humanité et la destruction totale de la nature, l’avenir de toute l’espèce est en jeu dans chaque acte ré-créatif individuel. Mais Guattari ne justifiait-il pas son propos grâce à l’image d’une pieuvre habituée aux eaux polluées de Marseille, que l’on plongea dans une eau pure lors d’une expérience télévisée, ce qui eut pour effet de la tuer en l’espace d’un instant ? En retranscrivant ce moment anecdotique de l’argumentation de Guattari, nous voulons évidemment suggérer, à la suite de ce critique, que conserver l’étalon évidé de l’anthropocentrisme pour se saisir soi-même mène à la ruine. Il faut au contraire procéder à cette écosophie que le critique appelle de se vœux dans son essai – c’est-à-dire adopter une posture critique capable de penser ensemble l’environnement, la subjectivité humaine et les rapports sociaux. C’est ici que la dimension écopoétique de l’œuvre rentre plus explicitement en jeu. Cette nouvelle articulation ressort comme un état de fait et non plus comme une programmatique dans la dystopie houellebecquienne. La porosité de ces trois registres va jusqu’à se refléter de manière on ne peut plus probante dans le titre d’un des derniers romans de Houellebecq, La carte et le territoire. L’annexion technoscientifique des territoires écologiques prend une tout autre envergure lorsqu’elle influe sur le mode de relation des sujets à la fois avec l’espace écologique et avec leur espace mental. Le protagoniste du roman, Jed Martin, accède à la célébrité artistique lorsqu’il décide de prendre des clichés de cartes Michelin selon un angle et un focus particuliers. Dans cette reconfiguration artistique, ses spectateurs perdent d’abord le sens d’un lien historique entre la carte et le véritable territoire représenté ; aussi et surtout ils trouvent dans la mise en scène duchampienne de cette déterritorialisation (au sens propre du terme) des percepts propres à les subjectiver. À l’image de la pieuvre de Guattari, les sujets houellebecquiens sont dans une situation inédite : celle de ne plus pouvoir se constituer individuellement et en connaissance de cause en rapport ou contre ces éléments extérieurs, mais d’être au contraire traversés, sculptés par eux en masse.
Écosophie et “espace-tampon” du texte littéraire
19Dès La possibilité d’une île, la question de la mise à l’être se fait pressante du fait même de l’entrecroisement radical des trois registres écosophiques[25]. Dans le roman, l’accomplissement parfait de la ré-création suppose en effet une organisation sociale, spatiale et des pratiques individuelles rodées à la seconde près. Une fois réglé le problème de l’usure liée à la reproduction, il n’est plus besoin que les corps se mélangent : les clones sont assignés à résidence dans l’habitation originelle de l’individu dont ils sont les copies, ils ne sont en contact avec d’autres clones que via un système de vidéoconférence. L’Église des Élohimites, l’organisation religieuse qui a compilé les prélèvements génétiques originels de ses membres, se charge d’entretenir le lieu et de fournir sans mot dire tout ce dont on peut avoir besoin. La seule activité réclamée à nos clones est en fait de se subjectiver ou plutôt de se re-subjectiver dans la personnalité originelle du corps-source. Ce réapprentissage de soi prend la forme paradoxale du “récit de vie”[26].
20La nécessité du “récit de vie”, celui du premier narrateur humain Daniel1, est légitimée grâce à la vraisemblance qu’impose une réflexion futurologique. Il faut bien comprendre que si le clonage du corps est définitivement entériné comme domaine du réel et non plus du possible, le transfert de subjectivité d’un clone à un autre est quant à lui virtuellement toujours impossible dans l’avenir imaginé par Houellebecq. D’où le recours, presque prosaïque, aux vues de la direction que prend la technoscience, à ce que nous considérons être aujourd’hui le genre autobiographique.
21Daniel24 puis Daniel25, quelques milliers d’années après la mort de leur premier exemplaire, utilisent donc le “récit de vie” de Daniel1 pour se saisir de nouveau dans une même personnalité jusqu’à leur propre fin, sans pour autant jamais y parvenir. Ils sont ensuite remplacés. Leurs commentaires n’ajoutent rien aux expériences de Daniel1, si ce n’est le désarroi de plus en plus grand d’être impuissants face à leur extinction prochaine. N’étant plus véritablement Daniel1, mais ne se connaissant que par lui, ces narrateurs néo-humains sont forcés de rejouer ce rôle radicalement étranger à leur personne qui les prédestine à n’être pas.
22Le processus de formation intellectuelle et subjective auquel ils se soumettent consciemment, loin de les “individuer”, est dès ces prémices destiné à les mener dans l’impasse car “les souvenirs limités, avouables que nous gardons d’existences aux contours identiques, n’ont nullement la prégnance nécessaire pour que la fiction individuelle puisse y prendre appui”[27]. En conférant une dimension littéraire à la mise à l’être des clones de La possibilité d’une île, Houellebecq montre en quelque sorte comment l’état des lieux écosophique de notre modernité nécessite l’intervention de microrécits subjectivants pour parer à la perte de repères due à l’annexion technoscientifique des territoires.
23C’est en effet radicaliser l’idée de Roger-Pol Droit selon laquelle l’oikos, la maisonnée est avant tout “foyer d’identité traversé d’altérité, un lieu ouvert aux échanges – à l’opposé d’un chez-soi uniforme”[28]. Il est intéressant ici de noter que Daniel1 décide d’accepter la proposition de l’Église élohimite d’écrire le premier récit de vie de la secte après une expérience esthétique faisant intervenir la nature comme multitude :
Je n’entendais même plus ma propre respiration, et je compris alors que j’étais devenu l’espace; j’étais l’univers et j’étais l’existence phénoménale, les microstructures étincelantes qui apparaissaient, se figeaient, puis se dissolvaient dans l’espace, faisaient partie de moi-même, et je sentais miennes, se produisant à l’intérieur de mon corps, chacune de leurs apparitions comme chacune de leurs cessations [...]. L’espace autour de moi sembla exploser et se diffracter en parcelles de lumière, mais il ne s’agissait pas d’un espace au sens habituel du terme, il comportait des dimensions multiples et toute autre perception avait disparu – cet espace ne contenait, au sens habituel du terme, rien.[29]
24On voit bien ici que la dissolution du moi de Daniel1 va de pair avec un espace vide (“ne contenait […] rien”), dont le rapprochement inédit produit chez le personnage une altérité radicale. L’espace devient à ce moment précis le protagoniste mais à travers une multitude de “microstructures étincelantes“ comme autant de potentialités d’altérité.
25Si les corps sont de simples réceptacles d’altérité, de par leur environnement immédiat dans l’avenir imaginé par Houellebecq, alors la forme narrative acquiert la plus haute importance. De matériau nécessaire au bon fonctionnement de la société spectaculaire (comme “information”), le texte littéraire (et plus généralement l’art) devient littéralement l’événement[30] du paradigme écosophique, qui ordonnance la vie humaine dans ses moindres actions et développements. Par événement, nous pensons à la définition qu’en donne Deleuze: “l’événement n’est pas ce qui arrive (accident), il est dans ce qui arrive le pur exprimé qui nous fait signe et nous attend”[31]. C’est ce “pur exprimé” présent en même temps et comme au-dehors de l’être des clones, que l’on cherche à atteindre par le texte littéraire.
26Le récit de l’apprentissage de soi devient effectivement une expérience de contre-effectuation[32] : on doit le mettre en acte via le groupe, comme pour parvenir, à force d’itération, à un savoir commun – que l’intellection du simple commentaire personnel n’est pas en mesure de saisir. Ici il faut bien saisir tout ce que cette réitération actée possède d’insensé (c’est-à-dire de l’ordre de l’impensé). En tant que répétition active, l’enregistrement en soi d’un texte narratif – autobiographique qui plus est – pourrait-il nous subjectiver? En fait ici le microrécit change de statut. Il devient un de ces “vecteurs dissidents [de subjectivation] [qui] se trouvent dessaisis de leurs fonctions de dénotation et de signification, pour œuvrer en tant que matériaux existentiels décorporéisés”[33].
27On a déjà pu remarquer que Daniel25 n’est pas dupe de la dimension fictive de son activité d’individuation. C’est seulement dans la logique du groupe, celui des clones successifs à venir, que cette contre-effectuation du microrécit prend tout son sens. La tentative de redevenir un individu déterminé (Daniel1 en l’occurrence) dans la chaîne sérielle des corps est vaine mais ce processus est pourtant mené à son terme. Cela signifie obligatoirement que le microrécit original n’a de sens que s’il préempte pour ainsi dire la chaîne des sujets à venir. Il est lui-même acte de subjectivation, processus en train de s’effectuer dans l’événement, et n’a pas qualité à devenir simple chronique. C’est en cela qu’il devient événement, qu’il acquiert une dimension ontologique propre et comme en excès : c’est avant tout un “espace-tampon” où la mise à l’être de chaque clone se réalise et non plus un objet de savoir neutre et inerte.
28Car ce texte-événement dépasse alors la barrière entre fiction et référentialité : il y a une mise en correspondance entre un groupe de sujets successifs, infinis et un groupe de (même) texte, toujours plus commenté pour en faire ressortir la qualité de contre-effectuation. On a véritablement affaire à la constitution, par le texte, de ce que Guattari appellerait un “groupe-sujet”[34] pour indiquer ce processus d’accès à soi qui ne s’achève que dans le multiple indéterminé d’un groupe d’individus. Dans le cas présent, nous sommes en face d’un groupe-sujet qui postule l’infini comme temporalité de subjectivation, avec comme espace (cognitif) de propagation le microrécit. Daniel1, l’auteur du microrécit houellebecquien, y inscrit, à travers sa recherche d’immortalité, le fait de ne plus être un individu à part entière, d’être déjà en manque de ses chaînons successifs – car il ne peut saisir la brillance de sa propre contre-effectuation, tout comme les clones ne peuvent pas percevoir la leur.
29C’est d’ailleurs pour cela que la fin du roman, presque in medias res, laisse également à désirer[35], pour indiquer que la tâche littéraire de la contre-effectuation est encore à prolonger dans et par le groupe-sujet. À charge pour le lecteur de perpétuer dans le roman ultérieur l’observation du processus littéraire de développement de soi inachevé. Il lui faudra alors accueillir en son for intérieur cet espace-tampon littéraire pointant vers le fait qu’ “il y aurait toujours des autres chez soi et de soi chez les autres”[36]. L’œuvre houellebecquienne fait en ce cas preuve d’écopoétique en reconfigurant son lecteur comme “foyer” ouvert à l’altérité du groupe-sujet.
Cartographier la nature et le groupe-sujet houellebecquien en juxtaposition
30Parce qu’il poursuit l’inflexion futurologique du roman précédent, La carte et le territoire se prête également à une lecture de la vie de l’artiste Jed comme subjectivation permanente en lien direct avec les transformations écosophiques repérées dans le texte précédent. Cependant, ce roman se déroule dans une période beaucoup plus proche et en partie contiguë à la nôtre; il nous propose donc un état (généralisé) beaucoup moins avancé de la triple détérioration mentale, sociale et environnementale. Il ne s’agira dans ce roman pas moins que de vérifier si Houellebecq suppose déjà une nouvelle cartographie des sujets dans l’immanence événementielle propre à la dystopie houellebecquienne.
31Comme pour faire écho à la mise à l’être du microrécit du roman précédent, Jed va faire un portrait de l’auteur où “Houellebecq est debout face à un bureau recouvert de feuilles écrites ou demi-écrites”[37]. La forme scripturale, vue comme espace-tampon d’apprentissage de soi, contient donc une puissance perceptuelle assez importante, pour qu’elle soit digne de figurer dans son tableau ; surtout qu’ “ironiquement, notent les historiens d’art, Jed Martin semble accorder une énorme importance au texte, se polariser sur le texte détaché de toute référence réelle”[38]. Cette insistance sur un texte qui ne signifie rien, prend un sens nouveau au regard des œuvres photographiques précédentes du protagoniste. Tout comme les couleurs et les formes des cartes Michelin, le texte est déterritorialisé ou plutôt ici vidé de sa qualité de dénotation (à l’instar du microrécit de Daniel1). Ce faisant Jed arrive à saisir cette qualité du texte devenant ce matériau existentiel dont faisait mention Guattari ; l’artiste considère Houellebecq comme un ensemble textuel – composé de son corpus et de lui-même – à réutiliser de manière critique non pas sur mais via la toile.
32Ce surgissement, qui n’est autre que la mise en événement de la portée subjectivante du texte littéraire, suppose une lecture, parfois même une relecture horizontale – il faut considérer le texte comme plan (presque surface plane) d’immanence, c’est-à-dire comme un espace pictural. Cette vision est corroborée explicitement par ce commentaire aussi concis que désaffecté du personnage Houellebecq :
Un chien porte déjà en soi un destin individuel et une représentation du monde, mais son drame a quelque chose d’indifférencié, il n’est ni historique ni véritablement narratif, et je crois que j’en ai à peu près fini avec le monde comme narration – le monde des romans et des films. Le monde de la musique aussi. Je ne m’intéresse plus qu’au monde comme juxtaposition – celui de la poésie de la peinture.[39]
33Le lecteur, doutant de l’équivalence entre le personnage et l’auteur, ne peut pourtant pas ignorer cette rare intervention métatextuelle de l’écrivain via son double fictionnel. Si la subjectivation est apparue dans la sérialité du groupe-sujet, il faudra désormais la chercher en “juxtaposition” horizontale – à commencer par la relation particulière entre deux artistes dont les disciplines s’entrecroisent sans jamais ne faire qu’une, entre Jed et le personnage Houellebecq.
34Les contacts entre Jed et le personnage de Houellebecq sont assez espacés et rares (trois ou quatre rencontres en tout et pour tout), mais il semble que cela ait suffi à façonner le mode de pensée caractéristique de notre auteur. Après le meurtre du personnage de Houellebecq, Jed va aider la police car il était malgré tout la personne la plus proche du défunt. Tout comme Daniel1 et son expérience esthétique déréalisante de l’espace, l’artiste déclare de concert que “d’un tableau à l’autre j’essaie de construire un espace artificiel, symbolique où je puisse représenter des situations qui aient un sens pour le groupe”[40]. Cela signifie que Jed préempte lui aussi toujours le groupe dans l’exercice de transformation de soi qu’est son art. Il devient ce qu’il est parce que, dans la séquence de ses tableaux, il cherche par là même à faire surgir des éléments de subjectivation pour le groupe. Tant sa personne que ses œuvres sont la preuve que le destin individuel n’a de valeur qu’à l’intérieur du groupe-sujet.
35Une nouvelle cartographie des sujets apparaît ainsi dans La carte et le territoire selon un mode de compréhension dont nous avons indiqué qu’il était horizontal. Celui-ci se constitue au contact d’une interdisciplinarité qui résulte directement des transformations écosophiques actuelles, ainsi que de la perte de valeur et de vitesse de la notion d’individus. C’est parce que les individus houellebecquiens sont sur le chemin commun de leur extinction – ce qui orchestre leur environnement, leur socialisation, et leur univers de référence mental – qu’ils se tournent malgré eux vers la possibilité d’une transformation mentale collective par le biais artistique. Il en résulte comme “une ligne de fuite processuelle”[41] au sein même du domaine artistique.
36C’est ainsi que l’on peut expliquer pleinement les dernières œuvres de Jed, qui se détournent, des années après la mort de l’écrivain, de la représentation de sujets purement humains et reviennent de manière inédite à la nature :
Mais c’est bel et bien un montage qui lui permet d’obtenir ces trames végétales mouvantes, à la souplesse carnassière, paisibles et impitoyables en même temps, qui constituent sans nul doute la tentative la plus aboutie, dans l’art occidental, pour représenter le point de vue végétal sur le monde.[42]
On notera ici la qualité animale de la nature, c’est-à-dire une poéticité en décalage avec le reproche que l’on fait souvent à Houellebecq. Mais surtout ce qui retient l’attention c’est “le point de vue végétal sur le monde” qui admet un sujet pensant/ jugeant de la nature… et ce par le biais de l’artifice le plus forcé – le montage. Ici un cercle commence à se boucler : la tension vers le groupe-sujet tend à montrer que le végétal, et par extension l’espace, traverse le groupe de sa pensée : c’est une autre voix à ajouter au groupe-sujet.
37Une fois cette ligne de fuite repérée, l’attention du lecteur se détourne des individus houellebecquiens pour se diriger vers l’observation des conditions d’apparition et de concaténation de groupes-sujets dans ce dernier roman. Le paradoxe est pourtant que ce roman suit seulement Jed et les contacts réduits qu’il peut avoir avec ses congénères. Cela invite le lecteur à aller lui aussi au-delà du monde houellebecquien comme narration, et à considérer l’événement textuel d’un monde comme juxtaposition. Or, cette juxtaposition apparaît perceptuellement dans la toute dernière œuvre de Jed, un film qui suit la dégradation progressive de figurines playmobil au beau milieu de la végétation :
Les représentations des êtres humains qui avaient accompagné Jed Martin au cours de sa vie terrestre se délitent sous l’effet des intempéries, puis se décomposent et partent en lambeaux, semblant dans les dernières vidéos se faire le symbole de l’anéantissement général de l’espèce humaine. Elles s’enfoncent, semblent un instant se débattre avant d’être étouffées par les couches superposées de plantes. Puis tout se calme, il n’y a plus que des herbes agitées par le vent. Le triomphe de la végétation est total.[43]
38Bien que les critiques d’art de la diégèse y voient “un triomphe de la végétation”, nous savons désormais qu’il faut également considérer ces figurines comme représentant des chaînons d’un groupe-sujet horizontal en juxtaposition… avec la nature même. Autrement dit, l’œuvre d’art telle qu’elle est représentée dans La carte et le territoire, “doit également être [décrite] du point de vue de son insertion dans l’univers bio-physico-chimique, en ce qu’elle produit du milieu, lequel détermine pour partie la qualité de sa réception”[44]. La nature revient donc à la charge via la production artistique, même après été évacuée par l’homme. Elle devient alors une des composantes de subjectivation du groupe-sujet – et en fin de compte de tout un chacun dans l’univers houellebecquien.
Conclusion
39On s’en rend compte désormais, La possibilité d’une île et La carte et le territoire délimitent les contours d’une nouvelle organisation de l’être – ou du devenir-sujet – qui remet complètement en cause la façon dont on conçoit le rôle et la marge d’action des sujets dans les domaines ontologique, sociopolitique, voire psychiatrique, et cela grâce à une écopoétique d’ordre paralogique. Ce n’est ni plus ni moins qu’une transformation croisée de notre perception de l’espace (naturel ou non) et de celle de la réception de l’œuvre qui se joue sous nos yeux. On assiste ainsi à une stratégie écopoétique de reconfiguration de l’espace à plusieurs échelles – espaces naturels ruinés et déréalisants, puis espace-tampon littéraire où la spatialité même se déplace vers le “foyer” d’altérité du lecteur, et enfin plan d’immanence de juxtaposition artistique des sujets … avec la nature comme ce qui pense dans et avec le groupe-sujet.
40Un fort soupçon est toujours présent qui fait que ces deux romans sont peut–être déjà en train de réarticuler ces espaces-tampons vecteurs de subjectivation. Le texte littéraire et la production artistique doivent, chez Houellebecq, être conçus davantage comme des pratiques de mise à l’être, d’une reconfiguration permanente de sa psyché et de ses potentialités d’action (sociale) qui ne sont plus régies selon une compréhension anthropocentriste. À la vue des transformations écosophiques qui influent jusque sur notre propre simulation futurologique, on peut se demander à quel point de la chaîne correspondent ces deux romans : puisque ses réflexes de lecture sont désormais perturbés, le lecteur participe-t-il lui aussi au groupe-sujet houellebecquien ?
41Quant à la question de savoir si ce cercle de pratiques subjectivantes – visiblement repérables comme telles ou non – est vertueux ou au contraire mortifère, elle sera laissée au lecteur, désormais interrogé en tant qu’individu. Car si le propre de l’écopoétique à la Houellebecq est en fin de compte d’en appeler à notre simulation cognitive pour lier l’instant personnel du lecteur à une “immanence perpétuelle” de l’espace naturel, pouvons-nous encore nous penser comme sujets individuels après avoir lu ces textes ? Penser que nous maîtrisons la nature matériellement et conceptuellement ? Avec ces deux romans, l’auteur nous présente l’actualisation déjà consommée que “la nature ne peut être séparée de la culture et il nous faut apprendre à penser transversalement les interactions entre écosystèmes, mécanosphère et Univers de référence sociaux et individuels”[45].
Sylvain Montalbano
Washington University in Saint Louis

Notes


[1] On lira avec intérêt Houellebecq au laser : la faute à mai 68 (éds. Ovadia, 2008) de Bruno Viard au sujet de la portée sociale des textes houellebecquiens.

[2] Stephanie Posthumus et Stefan Sinclair, “L’inscription de la nature et de la technologie dans La possibilite d’une île de Michel Houellebecq”, Contemporary French & Francophone Studies 15, no. 3, 2011, p. 349.

[3] Stéphanie Posthumus, qui travaille depuis quelque temps sur Houellebecq et son lien à la nature, vient d’ailleurs de publier en 2014 un excellent article sur la question animale, “Les enjeux des animaux (humains) chez Michel Houellebecq, du darwinisme au post-humanisme” dans la revue French Studies 68 (3), 2014.

[4] Greg Garrard, Ecocriticism, Abingdon, Oxon; New York, Routledge, 2012, p. 114.

[5] À propos de ce terme, très récent en critique littéraire, on consultera la toute première monographie qui lui est consacrée, Ce qui a lieu : essai d’écopoétique de Pierre Schoentjes (Paris, Wildproject, 2015).

[6] Pierre Schoentjes, “Littérature et environnement: écrire la nature,” dans Bruno Blanckeman et Barbara Havercroft (éds), Narrations d’un nouveau siècle: romans et récits français (2001-2010), Colloque de Cerisy, Paris, Sorbonne Nouvelle, 2012, p. 128.

[7] Nathalie Blanc, Denis Chartier et Thomas Pughe, “Littérature et écologie : vers une écopoétique”, Écologie & politique 36, no. 2 (2008), p. 22.

[8]Pierre Schoentjes, “Texte de la nature et nature du texte”, Poétique 164 (2010), p. 480.

[9] Nathalie Blanc, Chartier, and Pughe, art. cité, p. 22.

[10]Ibid., p. 23.

[11]Félix Guattari, Les trois écologies, Éditions Galilée, 2008, p. 11.

[12]À la fin des Particules élémentaires, on apprend ainsi que les écrits de Foucault et de Deleuze sont directement responsables de la chute de l’espèce humaine. Dans le même roman, Deleuze devient un des personnages de la diégèse et son suicide annonce déjà une certaine faillite enclenchée de la direction prise par ses congénères. A minina, donc, Houellebecq, bien au fait des textes et de la vie de Deleuze, n’est pas sans connaître l’essai de Guattari.

[13]Nathalie Blanc, Chartier and Pughe, art. cité, p. 24.

[14]Guattari, Les trois écologies, p. 24. Idem pour les autres citations dans ce paragraphe.

[15]Dans l’Usage des plaisirs, Foucault fait apparaître très tôt la notion en parlant de “formes de subjectivation”. Dans notre perspective, notons avec intérêt que, si la notion a été inventée par Foucault, elle a été développée par Deleuze et Guattari. C’est ensuite dans L’herméneutique du sujet, la collection de cours qu’il a publiée ultérieurement, que Foucault revient en détail sur la notion.

[16]Ce concept, qui apparaît pour la première fois chez Sartre, est librement interprété par Guattari qui en fait l’une des lignes de force de sa pensée critique. Le groupe-sujet se distingue de la conception de la subjectivité qui veut qu’à un individu on assigne une subjectivité.

[17]Guattari, Les trois écologies, p. 12-13.

[18]Michel Houellebecq, Lanzarote, Éditions 84, 1997, p. 31.

[19]Ibid., p. 19.

[20]Alain Suberchicot, Littérature et environnement: pour une écocritique comparée, Paris, H. Champion, 2012, p. 250.

[21] Michel Houellebecq, La possibilite d’une île, Paris, Fayard, 2005, p. 413.

[22]Ici, Houellebecq se joue en quelque sorte du lecteur en opposant l’aspect futurologique du texte à sa dimension référentielle, allant pourtant de pair, nous forçant ainsi à une lecture plus ambiguë.

[23]Michel Houellebecq, La carte et le territoire, op. cit., p. 415.

[24]Guattari, Les trois écologies, p. 36.

[25]Nous comprenons parfaitement l’idée de philosophie présente dans la deuxième partie du terme. Toutefois parce que cette programmatique se réifie au sein de la dystopie houellebecquienne, nous utiliserons le néologisme écosophique dans un sens plus neutre – pour qualifier des éléments qui ne peuvent être compris en dehors d’une articulation théorique entre écologie, socius et espace mental.

[26]Michel Houellebecq, La possibilite d’une île, p. 27.

[27]Ibid., p. 426.

[28]Roger-Pol Droit, “Chez soi ou chez les autres - variations autour de l’oïkos”, dans Figures de l’altérité, Paris, Presses universitaires de France, 2014,p. 169.

[29]Michel Houellebecq, La possibilite d’une île, p. 411.

[30]Ce concept, qui ébranle la philosophie depuis au moins l’apparition d’Heidegger, ne peut pas être étranger à l’amateur de philosophie qu’est Houellebecq. Nous aurions pu nous référer plutôt à Alain Badiou, le penseur actuel de ce concept. Celui-ci considère que l’événement est un point d’excès qui devance toute vérité. C’est dans une analyse pour ainsi dire “post-événementielle” que le sujet peut saisir une part de vérité dans ce pur produit exempt de toute causalité. C’est parce que le sujet perçoit cette vérité de l’événement, qu’il est fidèle à l’événement dirait Badiou, qu’il peut accéder de manière provisoire à un référent propre à le subjectiver ; le sujet est alors dans l’inachèvement.

[31]Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de Minuit, 1969, p. 175.

[32]Voici ce que Deleuze écrit au sujet de la contre-effectuation, au regard du concept de l’événement : “L’acteur effectue donc l’événement, mais d’une tout autre manière que l’événement s’effectue dans la profondeur des choses. Ou plutôt cette effectuation cosmique, physique, il la double d’une autre à sa façon, singulièrement superficielle, d’autant plus nette, tranchante, et pure pour cela, qui vient délimiter la première, en dégage une ligne abstraite et ne garde de l’événement que le contour ou la splendeur : devenir le comédien de ses propres événements, contre-effectuation” (ibid., p. 176).

[33]Guattari, Les trois écologies, p. 37.

[34]Ibid., p. 36.

[35]À la fin de la Possibilité d’une île, Daniel25 s’échappe dans une nature hostile, et se fait attaquer par des humains ataviques, tout comme Daniel1 s’était fait attaquer par des ouvriers espagnols jaloux et rustres. Cette délivrance douce-amère prouve en fait que la “vie était réelle” à la page 474, c’est-à-dire, dans notre cas précis, que le microrécit a littéralement imprégné les corps au point de (re-)devenir un événement de la diégèse.

[36]Roger-Pol Droit, “Chez soi ou chez les autres - variations autour de l’oïkos”, art. cité, p. 170.

[37]Houellebecq, La carte et le territoire, p. 184.

[38]Ibid., p. 184.

[39]Ibid., p. 258-59.

[40]Ibid., p. 149.

[41]Guattari, Les trois écologies, p. 37.

[42]Houellebecq, La carte et le territoire, p. 423.

[43]Ibid., p. 428.

[44]Nathalie Blanc, Denis Chartier et Thomas Pughe, art. cité, p. 26.

[45] Guattari, Les trois écologies, p. 34.






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