TRAVAUX
C’est un livre en train de se faire, autrement dit un chantier en cours ; et depuis longtemps ; la première tranche de travaux a donné lieu à la publication, au printemps 2012, d’une longue nouvelle intitulée Gordana dont le sujet serait une histoire d’amour qui n’a pas lieu au Franprix du 93 de la rue du Rendez-vous, la mal nommée, dans le douzième arrondissement de Paris. C’est un texte du bitume, de la ville, de la grande ville, où l’on ne sait pas qui est qui dans son quartier, voire dans son immeuble ; le lieu séminal en est un supermarché et le personnage éponyme une caissière dont on eût dit dans le milieu rural et confiné où se situent la plupart de mes précédents livres que l’on ne sait même pas d’où elle sort. Pour la deuxième fois, après Mo, publié en 2005, je m’extrais du territoire paysan, et rural, les deux ne se confondant pas, et travaille une matière citadine qui, d’un point de vue sociologique, n’est pas tout à fait la même que celle de Mo ; Mo vivait dans la banlieue d’Avignon tandis qu’avec Gordana, nous entrons dans Paris, Gordana et Mo, pour Mohamed, ayant évidemment en commun d’être des étrangers, pas des Gaulois, pas des Français de souche depuis huit, cinq ou même deux générations, pas des natifs ; et pas des paysans. Cette question des lieux, et des milieux, d’où l’on vient et où se situent les minces histoires que je raconte, si tant est que je raconte des histoires, n’est évidemment pas anecdotique, elle est prégnante, ce que pose d’emblée l’expression lieu séminal.
Le lieu séminal est premier, le texte part de lui, commence avec lui ; j’entends par là que, dans le lieu, je commence à penser au texte, plus exactement à le flairer, à me dire que ça va faire texte, c’est-à-dire, au sens étymologique du terme, tissu de mots ; j’ai dit texte, pas livre. Le lieu donne l’impulsion, l’élan et il commande. Il commande les corps, les gestes, les façons de manger, de se vêtir, de se tenir, de marcher, de penser, d’aimer, de se souvenir, d’être seul, d’espérer, d’attendre. Ici, en l’occurrence, pour cette nouvelle publiée en 2012, l’impulsion, je n’emploie pas inspiration et lui préfère infiniment impulsion, plus physique, plus charnel, comme une main à l’épaule ; l’impulsion donc est venue d’un lieu, réel, un petit supermarché de quartier dans le douzième arrondissement de Paris, et d’une femme, non moins réelle, de son corps, magistral, de ses façons d’être, rugueuses, et de son prénom singulier, rugissant, vrombissant et guttural, lequel prénom s’est imposé comme titre du texte.
Dans la nouvelle de 2012, ils sont trois, deux femmes et un homme ; l’une des deux femmes, la femme éponyme, est jeune, même si on ne sait pas précisément son âge, on comprend qu’elle est jeune, elle est rêche et rogue, elle vient d’ailleurs, de l’Est de l’Europe sans doute, elle a le cheveu jaune, elle est donc caissière au Franprix de la rue du rendez-vous et s’appelle Gordana ; elle est le personnage central de la nouvelle, mais, quand j’écris la nouvelle publiée en 2012, je sens déjà que, plus tard, ce texte pourrait devenir un roman, changer de distance comme un coureur passerait du dix mille mètres au marathon, auquel cas le titre changerait aussi et Gordana ne serait peut-être plus au centre du terrain. Je sens ces choses, on les sent à l’établi, ça bouge, ça fermente. L’homme est encore jeune, autour de la quarantaine, et client ponctuel de Gordana avec qui il s’applique à passer en caisse quatre, chaque vendredi en fin de matinée, l’homme n’a pas de nom, pas encore ; celle qui les regarde, l’autre femme, n’est plus jeune, ni même encore jeune, elle est à la retraite depuis une petite année et a remarqué celui qu’elle appelle l’homme sombre, son assiduité en caisse quatre, les courses qu’il fait, comment il les fait, avec quels gestes. Cette femme qui regarde est celle qui dit je, elle est le troisième personnage et celle par qui tout existe puisque l’espace du texte est celui de sa conscience de regardeuse, et/ou de voyeuse appliquée depuis l’enfance à soulever les jupons de la vie des autres pour inventer ce qui se passe dessous ; appliquée en pensée, à l’abri de sa peau, de son silence, de son retrait ; elle ne pose pas de questions, elle n’aborde pas ceux qu’elle regarde, elle les effleure à peine, si l’occasion en est donnée, occasion qu’elle ne provoque pas ; elle ne provoque rien, aucune péripétie romanesque, elle ne fomente rien et n’intervient pas ; elle est un regard, qui nous est donné et nous donne à voir ; elle imagine, elle suppute et suppose, une vie, des vies, au présent, au futur et au passé, pour Gordana et pour l’homme sombre, mais creuse aussi des galeries dans sa propre vie qu’elle revisite et recompose, sans que l’on sache toujours au juste, dans les trois vies, ce qui a vraiment eu lieu, ce qui eût été désiré, ou redouté, ce qui a été manqué, ou réussi, accompli. On sait cependant, par exemple, que cette femme est fille de commerçants de province, a eu une grand-mère aveugle, a exercé le métier de comptable, a aimé un homme et que cet homme est parti.
Quand, en juillet 2014, la deuxième tranche de travaux commence, et c’est ce que vous allez lire, quelque chose vient de se produire qui était le point d’orgue de la nouvelle publiée en 2012 : Gordana, femme tronc aux seins glorieux et aux appâts certains en dépit de ses manières abruptes, encalminée en sa caisse et à l’abri d’elle, a été contrainte d’en sortir sous les yeux de l’homme sombre et de la femme qui raconte ; or Gordana boite, elle est bancale, terriblement estropiée, difficile à regarder dans l’acte de propulsion. Dois-je préciser ici que la vraie Gordana ne boitait pas ; et sais-je, sait-on encore qui est la vraie Gordana ; brouiller les pistes, nouer et dénouer et renouer les fils, coudre et découdre, jusqu’au délicieux vertige de la démiurgie, c’est le travail de chantier.
1En sortant l’homme s’est assis, il avait du mal à partir, ça se voyait, je l’ai vu ; moi aussi j’avais du mal, j’ai attendu en fourrageant dans mon caddie ; il s’est assis trois minutes, sur un banc, juste à la sortie du magasin, il regardait devant lui, il ne bougeait pas, ensuite il est reparti, raide et serré. Il s’appelle Horacio. Horacio Fortunato, ça ne s’invente pas, ça ne se devine pas, quarante-cinq ans, né à Paris fils unique de parents portugais, gardien et gardienne d’immeuble dans le quatorzième, rue Adolphe Focillon. On n’invente pas non plus Adolphe Focillon et je connais cette rue, entre Alésia et la Porte d’Orléans, c’est coquet et cossu à la fois, Christine et son mari y ont habité, ils s’y plaisaient beaucoup, ils ont loué pendant onze ans au rez-de-chaussée du numéro huit un deux-pièces qui est vraiment devenu trop petit à la naissance des jumelles, ils sont partis, ils ont acheté loin dans les Yvelines, à Verrières, une grande maison avec un vrai jardin, et de la belle banlieue, mais loin. On s’entendait avec Christine, on aurait pu nous croire cousines ou même soeurs, elle était plus jeune, de neuf ans, mais on se ressemblait presque, elle était comme moi fille de commerçants, bouchers charcutiers traiteurs, à Guéret, une dynastie, les mains dans la viande depuis quatre générations, elle avait trois frères aînés, elle avait trahi pour la comptabilité, elle racontait avec ces mots, on riait beaucoup, on était jeunes. Une ou deux fois par semaine, je rentrais avec elle quand Jean-Jacques était aux cours, il préparait l’expertise comptable, on prenait les enfants à la crèche et à la maternelle et je l’aidais pour tout. C’était après Karim, Christine et Jean-Jacques ne l’ont pas connu. Je remplissais des soirs avec ces gestes et toutes les choses à faire avec des enfants petits, je restais deux ou trois heures, je partais avant le retour de Jean-Jacques ; en rentrant je me couchais sans manger, sans allumer la lumière, je me lavais les dents et les mains, longuement, dans le noir. Christine comprenait que j’avais de la grosse peine à avaler, et que ça ne passait pas, elle ne posait pas de questions.
2Pour l’homme j’ai su à la pharmacie. Après avoir quitté le banc devant le Franprix, il est entré dans la pharmacie du carrefour et je l’ai suivi. Je n’avais jamais fait ça, suivre quelqu’un ; c’est facile, je ne suis pas connue dans cette pharmacie, personne ne m’a rien demandé, on ne m’a pas vue, c’est facile de faire semblant de choisir un lait pour le corps ou une crème de jour et d’écouter ce qui se dit. Une femme est entrée tout de suite après moi, une petite femme courte et vive qui parlait fort, elle s’est exclamée, ils se sont embrassés, il m’a paru soudain plus grand que je ne pensais parce qu’il a dû se baisser pour embrasser la femme, c’était la première fois que je le voyais en dehors du Franprix et il m’a semblé ne plus avoir le même corps. La petite femme l’a appelé par son prénom, elle répétait, ton père dit toujours Horacio c’est mon soleil, c’est mon soleil, Horacio viendra, je suis comme un oiseau sur la branche maintenant, Horacio viendra, il arrangera ça, il s’en occupera, il est plus patient qu’une femme, je demanderai à Horacio ; la femme a dit tous les parents n’ont pas cette chance. La pharmacienne ne s’impatientait pas, elle opinait du bonnet et semblait connaître cette femme et le vieux père à qui étaient destinés les médicaments que venait chercher le fils. La pharmacienne a dit au revoir Monsieur Fortunato à vendredi prochain, et j’ai su pour le nom ; ensuite elle a continué à parler avec la femme, mais moins fort et je n’entendais pas tout ; j’ai tout de même compris que cette femme avait aussi été gardienne rue Focillon, à cette époque tous les gardiens de ce quartier venaient du même coin du Portugal, elle a dit un nom que je n’ai pas compris, sa fille unique, Lydia, était de l’âge d’Horacio, quarante-cinq ans, devenu fils unique aussi après la mort d’une soeur aînée beaucoup plus âgée, la mère ne s’était jamais bien remise de ça, elle était partie tôt, juste après la retraite, de maladie, et fallait voir comment ses deux hommes l’avaient soignée ; sa fille, Lydia, et Horacio, le r roulait doux dans la gorge de cette femme, avaient fait toute la petite école ensemble, et le collège aussi, mais il apprenait mieux, il était plus sérieux, il avait du bagage, elle répétait les prénoms, Lydia Horacio, et ce mot, du bagage, il avait une bonne situation, un vrai métier, Horacio ; mais pas d’enfant, comme Lydia, et pour elle maintenant à quarante-cinq ans, elle insistait sur l’âge, c’était trop tard, pas de famille, pas d’enfant, c’était peut-être aussi pour ça qu’il pouvait s’occuper si bien de son père ; un veuf de cet âge, rester chez soi, ne pas aller dans une maison, ça faisait plaisir à voir de nos jours.
3Horacio et Gordana, Gordana et Horacio, c’est une musique, ça chante, à cause des voyelles, Horacio adoucirait presque Gordana qui rugit moins. Plus tard j’ai réfléchi, j’ai fait des calculs, Christine la rue Focillon Jean-Jacques et les garçons petits c’était il y a plus de vingt ans, vingt-quatre exactement, les jumelles viennent d’avoir vingt-quatre ans, j’en avais trente-neuf, Christine trente, et j’aurais pu croiser rue Focillon un Horacio de vingt ou vingt et un ans qui soignait sa mère. Je n’ai pas soigné ma mère, elle disait je partirai comme un coup de fusil et elle avait raison. Mon père l’a trouvée, il revenait du jardin avec les derniers haricots, vraiment les derniers, juste un plat pour le soir pour eux deux, pas un de plus, au téléphone il m’avait donné des détails sur ces haricots de septembre ; elle avait l’air de dormir, la tête penchée sur le côté, les médecins ont parlé d’une rupture d’anévrisme ; c’était l’après-midi du mardi 11 septembre 2001, à 14h30, mon père se souvenait que la demie avait sonné au carillon, dans le couloir, juste comme il entrait dans la cuisine ; elle n’a pas su pour l’attentat, les tours, les 3214 morts, elle n’a pas vu les images des gens qui se jetaient du 122e étage, elle en aurait parlé pendant des jours, elle s’était toujours beaucoup intéressée à l’actualité, aux informations, elle aurait prié pour tous ces morts d’Amérique, elle les aurait appelés comme ça, les morts d’Amérique. Elle était assise à la table de la cuisine avec ses lunettes sur le nez et La Montagne ouverte devant elle à la page des mots croisés, étalée sur la toile cirée impeccable, le crayon à papier bien taillé à droite et la gomme blanche à gauche ; ils s’y étaient mis à la retraite, après avoir arrêté le magasin, elle commençait seule, elle appelait ça débrouiller la grille, elle débrouillait la grille au crayon et ils terminaient ensemble au stylo bleu, sans le dictionnaire qu’ils n’ouvraient qu’en toute dernière extrémité, après maints atermoiements, avoir besoin du dictionnaire était une défaite, ils cherchaient ensemble, ils essayaient des solutions, ils gommaient et recommençaient, ils ne se disputaient pas, pas pour les mots croisés, ils disaient qu’ils se régalaient, les deux le disaient, ils étaient d’accord, ils se régalaient assis l’un à côté de l’autre, la cuisinière dans le dos et face à la fenêtre qui donnait sur rien. À la fermeture du magasin, ils avaient vendu le bâtiment, avec la boutique, le logement attenant, l’entrepôt, la cour cimentée et même les deux garages, tout était parti en bloc et à un prix décent alors que de belles maisons du bourg, avec jardin et dépendances, restaient fermées depuis des années et s’abîmaient sans trouver preneur. Un couple de Parisiens avaient acheté, des écrivains, avec trois enfants adolescents, la femme était très célèbre, elle avait eu des prix, en France et partout dans le monde, elle passait à la télévision, elle écrivait aussi du théâtre, de la poésie, de tout, elle était grande et belle comme une actrice, elle avait un nom suédois, le mari était noir et tout le pays les appelait les Suédois. Des voitures venaient de Paris, souvent ; les trois enfants étaient pensionnaires à Nevers mais rentraient le mercredi après-midi et chaque fin de semaine, ma mère n’a jamais utilisé le mot week-end ; c’était une famille très unie, ma mère disait qu’ils vivaient en autarcie, ils n’avaient pas besoin des autres, ils ne se mélangeaient pas avec les gens mais on sentait que le magasin était bien habité, la lumière restait allumée tard le soir dans la grande pièce du haut qui avait été la chambre de mes frères, peut-être qu’ils travaillaient la nuit, la nuit c’était peut-être mieux pour écrire, on n’était pas dérangé, comment savoir avec les écrivains qui étaient des artistes aussi ; elle continuait à parler du magasin pour désigner tout le bâtiment et précisait que les nouveaux propriétaires avaient gardé l’enseigne qui datait du temps des grands-parents, À la Providence Maison Santoire et fils.
4Gordana sait que j’ai vu, et donc que nous avons vu, l’homme du vendredi et moi. Il y a quelque chose de vaincu en elle, elle a été humiliée, elle nous en voudrait presque, elle préférerait que nous ne passions plus avec elle mais elle ne peut pas nous le dire, elle n’a pas les moyens de choisir ses clients. Elle préférerait des clients neufs, vierges, des clients intacts qui n’auraient rien vu, ne sauraient rien, ne pourraient pas avoir pitié, n’auraient aucun pouvoir sur elle, des clients transparents et sidérés de l’autre côté du rempart laiteux de ses seins. Elle a changé de caisse, elle est en caisse huit, c’est la dernière, en bout de ligne, la plus mal placée, en face de la porte coulissante et en plein courant d’air, mais la plus éloignée des deux armoires vitrées fermées à clef où se trouvent les alcools et les piles électriques. Elle a dû vouloir réduire au minimum les risques de récidive, elle a dû négocier ferme, les courants d’air contre le droit de ne pas avoir à se déplacer devant la clientèle, sauf en cas de force majeure, parce que le client est roi et que l’on ne peut pas tout prévoir. Gordana a de l’orgueil et de la rage, on doit le lui faire payer, elle ne s’entend pas avec les autres qui se ressemblent toutes, ont l’air de venir du même endroit du monde, ni l’Afrique noire, ni le Maghreb, ni l’Asie, je dirais l’Indonésie, ou l’Inde, ou les Philippines ; elles sont menues et vives, elles portent de minuscules boucles très dorées qui rutilent sur le lobe charnu et légèrement bombé de leurs oreilles bien collées, elles ont les mêmes dents éclatantes dans leurs bouches roses et charnues, les mêmes peaux sombres et lisses, des mains petites et de petits pieds, leurs cheveux sont longs, souples, d’un noir opaque et luisant, nattés pour les plus jeunes ou roulés sur la nuque en chignons raisonnables pour les deux plus âgées, leurs yeux sont grands, brillants et noirs, elles sourient, leurs yeux et leurs bouches sourient, on ne saisit pas leur regard toujours en mouvement, on les entend parfois rire, on ne comprend pas ce qu’elles se disent entre elles, d’une caisse à l’autre, en une langue labile, rapide, sonore et efficace, elles prononcent avec soin en français les formules apprises et nécessaires, leur accent est impénétrable, ni chantant ni rugueux, leur blouse est fermée, elles sont très disponibles pour la clientèle, elles se mettent en quatre, mon père aurait dit ça ces femmes se mettent en quatre, elles aident elles se penchent, se tournent sur leur siège, pivotent, s’appliquent et Gordana est au milieu d’elles comme un grand corps blanc, jaune, rêche, raide et étranger.
5Hier ma voisine de palier est morte. Il y a comme ça des périodes où les choses se mettent en mouvement, où les coutures des jours craquent, où l’ordinaire sort de ses gonds ; ensuite le décor se recompose et on continue ; c’est plus ou moins grave, on en parle parfois à la télévision, à la radio, dans les journaux, ou ça ne sort pas du cercle de la famille, des amis et du voisinage ; ça survient, ça arrive, ça entre dans la cage du temps pour n’en plus ressortir ; rien ne pourra faire que ça n’ait pas existé, que Madame Jaladis ne soit pas morte, que Gordana n’ait pas un pied bot, que ma mère n’ait pas élégamment déserté le jour des attentats du 11 septembre, que Karim ne soit pas revenu d’Algérie ; c’est de la mort, de la maladie, de la perte, de la trahison, de l’absence qui commence pour toujours ou pour longtemps, on ne sait pas, on tient, on fait face, on commence à attendre et on s’arrange plus ou moins, on vieillit, on dure. Madame Jaladis avait 93 ans, exactement trente ans de plus que moi, et un fils de mon âge qu’elle avait élevé seule dans cet appartement où elle a vécu soixante-dix ans ; Madame Jaladis était veuve et disait de son fils qu’il était bon fils bon père et bon époux, dans cet ordre ; elle a jusqu’à sa mort fait les chemises de ce fils magnanime, elle ne disait jamais autrement que faire les chemises, le fils en avait deux jeux de six, toutes blanches et de belle facture, il venait passer chaque matin un moment avec sa mère, entre 7h45 et 8h15, l’échange des chemises avait lieu après le café, il revêtait celle du jour, fraîche, immaculée, et choisissait avec soin ses boutons de manchette dont les écrins carrés, bleu nuit, s’alignaient sur le marbre de la coquette cheminée de Madame Jaladis ; la chemise attendait le fils, suspendue à un cintre sous une housse d’étamine dans le petit salon qui avait été sa chambre d’enfant et de jeune homme. Madame Jaladis aimait à dire que François se fournissait chez un excellent faiseur, près de son bureau, dans le beau dix-septième, l’adjectif beau s’arrondissait dans sa bouche, elle répétait la mauvaise qualité coûte cher Madame Santoire. Elle avait été veuve à trente-huit et semblait en vouloir sourdement à cet époux cardiaque d’avoir si tôt déserté la place. Le ponctuel François, orphelin de ses chemises et de ses matins, a glissé dans ma boîte une lettre émue, les obsèques de sa mère auront lieu dans le Cantal, où sont enterrés les siens, où elle était née et avait passé sa jeunesse, il est convaincu que je serai présente par la pensée et ne sait comment me remercier de la qualité, il écrit ce mot, de ma présence auprès de sa mère depuis vingt-trois ans.
6Je n’apprivoise pas le nom de l’homme sombre, il est trop chamarré, trop solaire, c’est un nom d’été, de saisons claires, de soirs blonds, un nom pour danser. Horacio Fortunato danserait comme on respire, tout lui serait bon, valse, tango, java et autres fantaisies de salon, danses folkloriques, rock plus ou moins acrobatique, jerk, salsa, biguine ; il fréquenterait avec bonheur et assiduité une association de son quartier vouée à la pratique des danses de salon, suscitant l’engouement unanime des dames et un dépit mâtiné d’envie chez les messieurs. L’homme sombre ne danse pas ; sa nuque, ses mains, son dos ne dansent pas ; il ne caresse pas et n’est pas caressé ; il sue la solitude haute. À la pharmacie j’ai à peine entendu sa voix que couvraient les mots et les phrases de la petite femme et de la pharmacienne ; je l’imagine feutrée, veloutée, sourde et parfois rauque. La voix de l’homme sombre serait rauque s’il fallait répondre à Gordana qui lui demanderait, vous avez la carte Franprix Monsieur, ou vous n’avez pas la monnaie Monsieur cinquante centimes cinq euros ça m’arrangerait, ou vous n’avez pas pesé les fruits Monsieur allez-y je mets vos affaires de côté en attendant ; il lui faudrait se rassembler pour extraire sa voix et répondre à Gordana, elle l’aurait regardé aux yeux pour lui parler, lui parler enfin, elle n’aurait plus rien à cacher, puisqu’il serait quand même revenu, dès le vendredi suivant, pour passer en caisse avec elle un peu avant onze heures ; elle y aurait pensé pendant la semaine, elle aurait pensé qu’il changerait de magasin, qu’il irait rue Sibuet ou avenue du Docteur Arnold Netter ; elle aurait remarqué l’homme sombre depuis le début, bien avant moi, elle aurait remarqué ses mains soignées, sa nuque, son assiduité, la puissance de son corps contenu, et sa violente dévotion ; Gordana est jeune, quelque chose d’organique en elle est à l’affût muet des mâles, elle a l’habitude du regard des hommes avant, et après, avant le pied et après le pied bot, elle sait comment ça se passe, comment ils ont peur, comment ils ont pitié, comment ils se disent qu’à l’horizontale c’est pas gênant et que d’être aussi bancale ça doit la rendre plus accommodante même si elle a toujours l’air mal lunée les boiteuses sont des chaudes c’est bien connu des nichons pareils on en voit pas tous les jours et ça doit faire oublier le reste.
7Gordana aurait eu peur que l’enfant naisse comme ça, comme elle, empêchée comme elle, affublée, infirme, handicapée, mal formée, mal fichue, mal foutue, de traviole, avec une patte folle un pied pas fini bouffi impossible à regarder un pied de bête un sabot rose. Elle aurait voulu ne pas garder l’enfant, surtout s’il était comme elle, mais elle avait compris trop tard qu’elle était enceinte, beaucoup trop tard, ça ne s’était pas vu avant le sixième mois, l’enfant était trop bien accroché, on ne connaissait pas de médecin qui aurait peut-être pu arranger les choses mais c’était trop cher, on ne connaissait rien, on laissait faire, elle avait laissé faire. Elle avait dix-huit ans, elle vivait à la sauvage, elle se jetait partout, elle voulait partir, seulement partir, elle aurait fait n’importe quoi pour ça et celui qui était le père de l’enfant, un type de quarante ans, marié, lui avait promis de l’aider, ensuite il avait disparu, elle savait plus ou moins où il était, elle s’en fichait, il avait plusieurs enfants avec toutes sortes de femmes en plus de la sienne, elle n’était même pas certaine qu’il soit le père, elle hésitait avec un autre, plus jeune, qui vivait maintenant au Brésil, en Argentine ou en Colombie, elle confondait ces pays. Elle était sûre sûre sûre et certaine que ce serait une fille, elle attendait une fille, elle avait une fille dans le ventre, dans le coffre, dans le tiroir, une femelle comme elle, comme sa mère ses grands-mères ses soeurs ses tantes ses cousines, une pisseuse, une fendue à mamelle, une boiteuse, une bimbo bancale. Il n’y avait pas d’homme dans la tribu, sauf son frère, les pères partaient tous ou mouraient tôt de boisson ou d’autre chose. Elle aurait eu dix-neuf ans à la naissance de son fils, elle aurait été émerveillée, elle l’avait allaité, on disait autour d’elle qu’elle était très maternelle, elle était une très bonne mère, on s’en étonnait, on s’en réjouissait mais on pensait que ça serait difficile pour elle de se séparer de l’enfant pour partir travailler en France ou ailleurs quand il faudrait partir. On n’emmenait pas les enfants si on partait, si on avait la chance de partir, on les laissait. Quand elle pouvait être seule avec lui, sans sa mère, ou sa soeur, ou une autre des femmes de la famille qui vivaient ou passaient à la maison, elle regardait les pieds parfaits de l’enfant endormi, elle les touchait, elle les caressait du bout de ses doigts longs, elle comptait et recomptait les orteils mais elle ne jouait pas à les manger ou à les croquer, elle ne les embrassait pas non plus comme elle avait souvent vu d’autres femmes le faire. Jamais.
8Parfois je m’assois dans les églises pour penser à ma mère ; je lui parlerais presque. Je ne crois en rien, nous sommes seuls et nous ne serons pas consolés, mais j’aime les églises alanguies dans le creux des après-midi. Je ne parle ni des cathédrales orgueilleuses ni des basiliques perchées, ni de La Madeleine ni de Saint-Germain-des-Près ni de Saint-Étienne-du-Mont ni de Saint-Sulpice, je parle des églises sans qualités, des églises de semaine, assoupies, à peine frottées de catéchèse par des dames de bonne volonté que chapeaute de loin un prêtre encore jeune, expéditif et souriant. Même dans les villes, même à Paris, la trépidance ordinaire reflue dans le ventre des modestes églises de quartier au creux des après-midi ; le température y est à peu près constante, la lumière aussi, le temps s’y oublie, on y chuchote à bas bruit, on y berce des douleurs irrémédiables, personne ne demande rien à personne, le confessionnal est vide, les araignées s’affairent, ça sent la poussière froide, ça sent gris, c’est assez laid, on ne sera ni dérangé ni bousculé. Je pousse de lourdes portes capitonnées, je surprends des silences, je hume des ferveurs muettes qui me sont interdites, je me rassemble. La première fois c’était le 31 octobre 2001, un mercredi, le jour de l’anniversaire de ma mère, elle n’aurait pas soixante-dix-sept ans, je ne lui téléphonerais pas vers midi et demi, à l’heure qui avait été celle de la fermeture du magasin, elle ne me dirait pas que c’était gentil de l’aider à encaisser une année de plus, elle disait ce mot, encaisser ; quelque chose manquait, quelque chose était perdu. En sortant du bureau, sans y avoir réfléchi, je n’avais pas pris le métro, j’avais marché longtemps dans le crépuscule transparent de la ville stridente, l’air était doux, on appelle ça l’été indien et j’aime bien cette expression qui me fait toujours penser à une chanson de Joe Dassin que j’ai sue par cœur. Je m’étais retrouvée au carrefour d’Alésia et j’étais entrée dans l’église Saint-Pierre de Montrouge, je connais son nom parce que j’y retourne chaque année ce jour-là. Je ne m’étais pas assise, j’avais allumé cinq cierges, un pour mon père, un pour chacun de mes frères, un pour moi, j’avais glissé un billet de dix euros dans le tronc et j’avais pleuré pour la première fois depuis l’enterrement.
9Horacio Fortunato est un homme qui continue. Il sait pour Gordana, il sait ce que cachent les seins glorieux, il sait cette disgrâce sauvage et il continue ; il ne manque pas un vendredi, en caisse huit, nuque têtue et main ouverte en conque pour recevoir la monnaie que Gordana dépose dans la coque de plastique. Mon père avait un mot pour ça, s’enroutiner ; il s’était enroutiné dans l’épicerie de ses parents, à la mort de son père il avait repris le magasin que sa mère ne pouvait pas tenir toute seule, surtout à cause des tournées, il aurait fallu payer quelqu’un pour les faire et l’affaire n’aurait plus été rentable avec un salaire à sortir tous les mois pour l’employé. Mon père avait vingt-trois ans, après son service, il avait trouvé une bonne place dans un garage à Nantes où travaillait déjà Georges Demy, son meilleur copain de régiment ; le patron lui faisait confiance, il se passionnait pour la mécanique, avec Georges ils auraient repris cette grosse boîte, le patron n’avait pas d’héritier et voulait se retirer, Georges se serait occupé des ventes, il était très bon pour ça, et mon père de toute la mécanique. Mais les choses s’étaient passées autrement, il faisait besoin à sa mère, il était revenu, et il était resté, il s’était enroutiné à Saint Florent. Je n’ai jamais entendu personne d’autre employer ce mot, mais j’y ai pensé souvent, pour moi ici à Paris après le départ de Karim et dans d’autres circonstances. Mon père le disait sans violence et sans amertume ; il y a de la douceur dans les routines qui font passer le temps, les douleurs, et la vie ; les gestes du matin, par exemple, les premiers au sortir du lit, la radio en sourdine la ceinture du peignoir le rond bleu du gaz sous la casserole le capiton usé des pantoufles les cheveux que l’on démêle avec les doigts, les gestes du matin font entrer dans les jours, ils ordonnent le monde, ils manquent si quelque chose les empêche, on est dérangé, et ils sont plus que tous les autres difficiles à partager. Je ne sais pas si Horacio Fortunato a jamais partagé ses gestes du matin avec quelqu’un ; il pourrait habiter avec son père, il ne le fait pas, il vient tous les vendredis, il est en vigie, proche et lointain à la fois, il attend, il continue, il tient et il attend.
10J’ai sept neveux ; pas de nièce ; mes trois frères ont eu sept garçons ; le nom de Santoire est répandu, sauvé, multiplié. Mes neveux sont des hommes maintenant, ils portent de jolis prénoms, des prénoms d’apôtres, d’évangélistes, ou de monuments aux morts, Pierre, Louis, Paul, Jean, Luc, Mathieu et Thomas. Ils ont tous plus de trente ans, ils vivent à Lyon, à Grenoble, à Bordeaux, à Marseille et à Clermont-Ferrand, ils n’aiment pas Paris, ils disent que tout est compliqué à Paris, tout coûte très cher, tout est loin, on fait la queue pour acheter son pain ou pour retirer de l’argent, les Parisiens s’endorment dans le métro et vivent comme des fous ou comme des fourmis ; cette comparaison avec des fourmis les fait beaucoup rire parce que Pierre, l’aîné des cousins, qu’ils appellent le grand manitou, est un spécialiste des fourmis reconnu dans le monde entier. Depuis quelques années, à l’initiative de Pierre et de Bénédicte, sa compagne, pharmacienne, cavalière émérite et mère de famille nombreuse, blonde et radieuse, tous se retrouvent pendant trois ou quatre jours au moment de l’Ascension dans une grande maison louée à cet effet dans la campagne bourbonnaise ; ces retrouvailles sont baptisées du vilain nom de cousinade et les ancêtres sont invités à y participer. J’y passe, je m’y prête pour une soirée et la journée du lendemain, on m’y embrasse d’abondance, on s’inquiète de ma retraite, on me trouve rajeunie, on me présente des nourrissons aux yeux laiteux, une Louise, une Irène, un Ulysse, on me remercie pour les cadeaux de naissance toujours si bien choisis alors que les gens qui n’ont pas eu d’enfant, parfois, on sait ce que c’est, enfin ils sont souvent à côté de la plaque, ils achètent des vêtements déjà trop petits, ou pas pratiques du tout du tout, ou décalés dans les saisons eu égard à l’âge du bébé. Mes neveux changent les couches et donnent les biberons quand leurs épouses ou compagnes n’allaitent pas, mes belles-sœurs pouponnent sous l’œil plus ou moins amène de leurs belles-filles, mes frères s’activent au barbecue et jouent interminablement au scrabble, aux boules ou à la belote, voire aux trois, selon le moment et les caprices de la météo. Ils sont en tribu, ils sont ensemble, personne n’a encore divorcé, personne n’est homosexuel, Mathieu, Paul et Valérie, la femme de Louis, ont déjà été au chômage mais ont retrouvé du travail, et dans leur branche, alors, on s’estime heureux, très heureux, très gâté par la vie, on a de la chance. Je suppose que mes neveux ou mes belles-sœurs ont dû raconter aux néophytes et autres pièces rapportées que je ne me suis jamais tout à fait remise d’une terrible déception sentimentale, Jeanne aura été la femme d’un seul homme mais elle est solide elle sait se tenir et organiser sa vie. À la mort de mon père je me suis sentie dégarnie pour toujours, je n’étais plus enveloppée par une famille.
11Ils se trompent quand ils disent que j’ai été la femme d’un seul homme, j’entends l’expression s’arrondir dans la bouche de Pierre sous l’œil attendri de Bénédicte ; la femme d’un seul homme, assaisonné de latin ça pourrait devenir le nom savant d’une espèce rare de fourmi d’altitude dont les rites nuptiaux tiendraient la communauté scientifique internationale en haleine depuis des décennies. Ils se trompent, ils ne peuvent pas savoir pour Lionel, c’était juste après mon arrivée à Paris et Lionel voulait absolument rester le plus discret possible jusqu’à ce que je sois sûre de mes sentiments, il employait cette expression déjà un peu désuète en 1970, et il sentait que je ne l’étais pas, sûre de mes sentiments, pas encore. Il était sûr des siens, sûr et certain, c’était tout tracé, il me connaissait depuis toujours, il m’avait quasiment vu naître et grandir, il avait douze ans de plus que moi et vingt-deux de moins que son frère, Georges Demy, l’ami de régiment que mon père avait laissé choir pour s’enterrer dans l’épicerie de campagne, Lionel disait ça aussi et à vingt ans je pensais qu’il avait raison. Georges Demy et mon père étaient restés très liés, les Demy venaient nous voir une fois par an, le 15 août, c’était le jour des Demy ; le magasin et le garage étaient fermés, on en parlait et on y pensait longtemps avant et longtemps après, le menu était énorme et immuable, melon au porto, notre melon et le porto des Demy, terrine de poisson de Suzanne Demy qui était fille de marin et savait de quoi elle parlait, côte de bœuf au barbecue, le triomphe de mon père, haricots verts de notre jardin, fromages des Demy, salade des Santoire, et duo de desserts, autrement dit le double Suzanne, ma mère et Madame Demy partageant ce même prénom alerte et pimpant, baba au rhum pour l’une et œufs à la neige pour l’autre. Ils arrivaient vers onze heures et repartaient à la nuit, ils n’arrivaient pas, ils déboulaient, dans une voiture différente chaque année et chaque année plus rutilante, puissante, remarquable et remarquée. Mon père flattait le véhicule d’une main caressante, les hommes s’abîmaient dans des considérations mécaniques tandis que les femmes s’évertuaient en cuisine. Le jour des Demy est un jour de soleil dans ma mémoire, chaque année le 15 août dans la grande torpeur des étés vides je pense à eux ; ils riaient, on riait, je ne sais plus de quoi, je ne comprenais pas tout, les Demy étaient joyeux. Je les ai toujours connus, ils ont toujours fait partie de mon paysage, j’étais la petite, ils m’appelaient comme ça, Suzanne Demy choisissait pour moi dans une excellente maison de Nantes une robe parfaite que j’arborais aussitôt et qui serait ma plus belle toilette de l’année à venir. Je les revois tous les trois à l’enterrement de grand-mère Lucie et aussi devant la tombe de ma mère. Ils n’ont jamais pu avoir d’enfant, c’était leur plaie de chaque jour, Lionel était venu vivre avec eux quand ses parents, la veille de son sixième anniversaire, s’étaient malencontreusement écrasés contre un poids lourd qui roulait à contre-sens sur la nouvelle bretelle d’accès à l’autoroute Nantes-Paris, ils avaient élevé Lionel qui leur vouait une dévotion totale et ne voulait pas les décevoir en bricolant avec moi, c’était son mot, bricoler, surtout avec moi ; Georges et Suzanne, Lionel les appelait par leur prénom, auraient été tellement contents, ils auraient tellement voulu ça, pour eux je n’avais qu’un défaut, dont je n’étais pas responsable, mon prénom, mon prénom de mémé. La première fois c’était avec Lionel, dans ma chambre à Paris ; il était assez beau et très doux, je l’aimais comme un grand frère et le trouvais un peu vieux mais il ne me faisait pas peur. Il venait de Nantes une fois par semaine pour des raisons officiellement très professionnelles, leurs affaires prenaient de l’ampleur, ils avaient des fournisseurs en région parisienne ; la comptabilité du garage n’attendait que moi, on n’attendait que moi à Nantes, on m’attendait trop, même si l’on ne savait encore rien. Lionel avait une amie à Paris, on se réjouissait qu’il fréquente enfin, on le pressait de présenter l’élue. Ensuite, le 1er octobre 1971, j’ai rencontré Karim.
12J’ai vu Gordana dans le métro, sur la ligne 6, direction Charles de Gaulle-Étoile ; je suis montée à Bel-Air, dans le wagon de tête, il était un peu plus de 19 heures et j’allais au cinéma, je descendrais à Raspail et continuerais à pied jusqu’au boulevard Montparnasse comme je fais toujours. Je me suis assise et je l’ai vue, j’ai d’abord reconnu le jaune de ses cheveux, ses crins têtus penchés sur un livre, la tête très penchée, comme enfoncée dans un livre long et mince à couverture dure et cartonnée ; c’était elle, sans la blouse, ses seins formidables emballés dans un blouson de cuir épais, à col montant et fermeture éclair, un blouson vert sombre, luisant, sans fioritures d’aucune sorte, un grand blouson d’homme, curieusement fermé, cadenassé jusqu’en haut. On voyait sa peau très blanche, ses pommettes hautes, et, contre le pointu de son menton, l’anneau plat et métallique de sa fermeture éclair. Elle lisait voracement, tournait les pages avec une sorte de brutalité, de sa main gauche aux ongles roses qui dépassait à peine des manches trop longues du blouson ; elle est certainement gauchère et je ne m’en étais jamais aperçue au magasin parce qu’elle doit se contrarier, on disait comme ça quand j’avais appris à écrire à l’école primaire, contrarier les gauchers, grand-mère Lucie était gauchère et avait été contrariée, elle me répétait en riant, ne te laisse pas contrarier ma poulette ne te laisse pas faire ; l’équipement de la caisse du Franprix doit être conçu pour des droitiers et Gordana s’est adaptée ; je me suis sentie presque vexée de ne pas m’en être aperçue plus tôt, moi qui croyais avoir l’œil à tout. Du strapontin où j’étais assise, je voyais que le titre du livre de Gordana n’était pas écrit en français, des couleurs criardes éclataient sur la couverture, du bleu du vert du jaune, les caractères orange qui se détachaient sur un fond blanc auraient pu être du russe, ou quelque chose comme ça, j’ai regretté de ne pas en savoir assez sur les alphabets de toutes ces langues des anciens pays soviétiques, au-dessus de ce qui devait être le titre du livre, de ma place je distinguais nettement un grand chapeau de paille, piqué d’une énorme fleur de tournesol et comme posé en équilibre sur une barrière en bois marron. Si Gordana était sortie avant moi, je crois que je l’aurais suivie, au risque d’être reconnue, j’aurais manqué ma séance. Je suis descendue à Raspail, comme prévu, le coeur battant et les mains un peu moites.
13En septembre 1989 Karim n’est pas revenu d’Algérie. Il ne m’a pas téléphoné, il ne m’a pas écrit, il ne m’a rien fait savoir, il n’est pas revenu et c’est tout ; le silence a commencé, l’absence a commencé, son silence son absence ; j’ai tenu et j’ai continué et j’ai commencé à sousvivre. Après, plus tard, j’ai trouvé ce verbe qui n’existe pas, il m’est venu pour dire cette façon d’être juste au ras des gestes et des choses, à peine à la surface, à peine la tête hors de l’eau, qui a été la mienne pendant des années. Karim et moi avons vécu ensemble pendant dix-huit ans, il avait cinq ans de plus que moi, il était né en France, avait passé son enfance entre la France et l’Algérie au gré de tribulations familiales dont il ne parlait jamais, il n’avait aucun souvenir de son père qui était déjà vieux au moment de sa naissance, je lui supposais, au moins de ce côté, des demi-frères et sœurs beaucoup plus âgés mais j’avais compris très tôt qu’il valait mieux ne pas lui poser de questions. Il disait qu’il fallait laisser dormir les vieilles douleurs et j’étais d’accord avec lui. Nous étions d’accord à peu près sur tout, nous ne nous disputions pas, nous ne nous sommes jamais disputés, nous nous sommes souvent tus ensemble et j’avais tant de confiance. J’ai bien connu sa mère, elle venait en France une année sur deux pendant trois semaines au mois de juillet et l’année suivante Karim allait passer trois semaines chez elle à Oran ; il ne disait pas chez elle, il disait auprès d’elle, comme si elle avait été malade. On n’aurait pas su lui donner un âge, elle aurait pu avoir quarante-cinq ans ou soixante, je n’ai jamais demandé, elle aurait pu être ma mère ou ma grand-mère. Elle avait vécu à Lyon et à Grenoble par intermittences mais parlait un français sommaire et rauque, rugueux, peu propice aux confidences. Elle ne me dérangeait pas, même si elle dormait dans le canapé du salon, elle épousait notre rythme et cuisinait merveilleusement ; nous prenions une semaine de congé et nous allions visiter des châteaux, Versailles, Vaux-le-Vicomte, Fontainebleau, Chambord, Azay-le-Rideau, Chenonceaux ; nous partions pour la journée avec le pique-nique, elle aimait rouler, elle aimait les façades orgueilleuses, les escaliers monumentaux, les boiseries travaillées, les dorures, les chambres princières tendues de soies chamarrées, les fenêtres hautes garnies de volets intérieurs, les parquets au point de Hongrie et jusqu’aux cordons de passementerie bordeaux qui contenaient le flot des visiteurs ; les jardins l’ennuyaient et les forêts d’Ile-de-France aussi, elle disait que c’était trop de verdure. Après cette semaine je les laissais seuls et j’allais passer une dizaine de jours chez mes parents ; c’était simple, ça s’était arrangé comme ça, sans négociations oiseuses. J’aimais bien sa façon de m’embrasser, de me prendre aux bras, en partant, en arrivant ; elle sentait bon le citron, la menthe, le foin sec peut-être, un parfum d’herbe en tout cas ; elle s’habillait à l’européenne, Karim employait ce mot, ne faisait pas ses prières, mais ne buvait pas d’alcool et ne mangeait pas de porc. Karim ne changeait pas ses habitudes devant elle. Aujourd’hui encore il m’arrive de me demander si cette femme était vraiment sa mère.
14Horacio Fortunato grisonne aux tempes, nettement plus à gauche qu’à droite. Je l’ai vu aujourd’hui, je l’ai croisé deux fois dans les rayons avant de passer en caisse huit derrière lui, il faisait des courses plus importantes et avait pris un panier à roulettes à l’entrée du magasin. Il se penchait sur les produits d’entretien, lisait des étiquettes au dos des flacons, sans lunettes, et j’ai pensé que son profil gauche était doux, presque tendre. Quand il prenait les produits en mains, il avait l’air de les caresser, de les envelopper, c’était quasiment incongru ; on aurait dit une cérémonie, il a dû servir la messe dans son enfance, peut-être à Saint-Pierre de Montrouge qui est justement l’église la plus proche de la rue Focillon ; on l’imagine en surplis, les cheveux bruns très drus impeccablement coupés sur la nuque, les oreilles et le front, les pieds chaussés de souliers marron cirés par sa mère qui lui aurait aussi appris les gestes parce qu’un homme doit savoir s’occuper de ses affaires ; des souliers marron, pas noirs, le noir fait deuil et appelle la mort, c’est trop sérieux pour un enfant ou un jeune, le marron est mieux et va avec tout ; ses souliers auraient à peine dépassé, il a toujours été petit, plus petit que les autres, mais solide, costaud, vif et râblé, et jamais malade, aucune de ces maladies infantiles qui font faire du souci aux parents, les mères passent les nuits les pères ne savent pas que devenir, pas de scarlatine pas de rougeole ni d’appendicite, jamais d’angines ni d’otites, jamais enrhumé ou fiévreux au moment de partir à l’école, toujours d’attaque Horacio, et de bon vouloir ; peut-être pas tout à fait content, on n’aurait pas su vraiment dire s’il était content parce qu’il ne parlait pas beaucoup et souriait trop sagement pour que l’on se fasse vraiment une idée. La maîtresse du CE2 qui s’occupait bien des enfants avait écrit dans l’appréciation de fin d’année qu’il était réservé et ce mot lui allait, réservé mais pas mou, pas lent, pas endormi, ni paresseux, ni distrait, ni étourdi, ni chochotte, on disait chochotte quand j’étais petite pour les enfants délicats qui faisaient toujours des manières ou des histoires, et ça n’était pas un compliment, surtout pour les garçons. J’imagine très bien Horacio Fortunato en enfant de chœur, impeccable, mais pas tout à fait fervent ; on a tort de dire enfant de chœur, garçon de chœur irait mieux puisque les filles ne peuvent pas servir la messe, en tout cas elles ne le pouvaient pas dans mon enfance ni, je suppose, dans celle d’Horacio Fortunato, même s’il est beaucoup plus jeune que moi. Grand-mère Lucie, qui était pieuse, s’en indignait beaucoup et trouvait que j’aurais été parfaite en surplis, elle ne m’aurait pas vue mais elle en rêvait, elle était encore là pour ma communion solennelle et je me souviens de ses mains légères sur le petit col montant de l’aube, qui la ravissait, sur les plis plats, quatre plis plats deux sur la poitrine deux dans le dos, sur le nœud de la cordelette souple et soyeuse, sur les revers larges des manches; elle avait exigé que nous achetions cette aube, avec son argent, elle n’en avait pas démordu, on ne louerait pas d’aube pour moi comme tout le monde faisait toujours, sauf dans certaines familles cossues, les gens penseraient et diraient ce qu’ils voulaient. J’avais dix-neuf ans quand elle est morte, je venais de partir à Paris, ma mère et moi avons placé cette aube sur elle, dans son cercueil, sur sa poitrine, avec la cordelette ; nous avons croisé, elle et moi, les mains de grand-mère Lucie sur l’aube que ma mère avait lavée plusieurs fois pour effacer les traces jaunes des plis.
15Je pourrais être la mère d’Horacio Fortunato. De Gordana plus encore, mais je ne me vois pas en mère de Gordana dans les faubourgs de Cracovie, Gdansk, Bratislava ou Brno ; je ne me vois pas embarrassée de cette enfant empêchée, très tôt barricadée, néanmoins rose et blonde, qu’a dû être Gordana. L’enfance des autres est un royaume lointain, on n’a pas accès, ça se dérobe ça échappe. Je n’imagine pas les premières chaussures de Gordana, le cordonnier du coin aurait bricolé dans une chute de cuir fauve un chausson montant souple et enveloppant, quelque chose qui tenait du sac de la housse de l’étui ; on aurait fait des essais, on aurait craint de blesser les chairs mais il fallait bien inventer une solution, la fillette trottait, galopait, se traînait quand elle ne pouvait pas faire autrement, se propulsait ; on avait du mal à trouver un mot pour le dire, on ne s’habituait pas tellement à la regarder, on la regardait même le moins possible depuis qu’elle avait commencé à marcher, à vouloir jouer avec les autres enfants dans la cour, frères soeurs cousins voisins, elle était vive et même un peu sauvage, elle aurait été jolie, elle n’était pas joyeuse et se montrait acharnée jusque dans le jeu, elle se serait facilement battue si on la bousculait, elle ne voulait déjà plus du tout du tout se laisser transporter dans la poussette qui était pourtant bien pratique, elle criait dès qu’elle voyait la poussette et on ne lui résistait pas tant elle était dure et difficile, on la plaignait aussi ; elle parlait peu, elle ne pleurait pas, elle comprenait tout. Elle sortirait du cercle de la famille et du quartier, elle irait à l’école, on ne pouvait pas la laisser avec son pied ficelé dans un manchon marron de laine épaisse solidement noué autour du moignon avec un élastique qui ne gênait pas la circulation, la grand-mère avait eu cette idée parce qu’elle avait encore porté dans sa jeunesse des bas fixés comme ça et elle faisait aussi des conserves de légumes dans des bocaux fermés avec ce genre d’élastiques orange, larges et plats. On supposait plus ou moins qu’il existait ailleurs des médecins, des services spécialisés, on aurait peut-être pu l’opérer, on avait vaguement entendu parler d’un garçon qui avait été bien amélioré, la sœur de la voisine qui était aide-soignante disait que le garçon avait été amélioré donc mais pas guéri ça ne se guérissait pas, après plusieurs opérations compliquées, au moins deux ou trois, et de longues périodes de rééducation ; on n’aurait pas su où aller pour ces opérations, ni à qui s’adresser, et le transport, les déplacements, on n’avait pas les moyens ni le temps, on travaillait à droite et à gauche, on passait sa vie à courir, on s’usait, on s’en sortait à peine avec tous ces enfants. Si encore on n’avait eu que celle-là, et heureusement dans un sens que l’on n’avait pas que celle-là, on ne connaissait pas d’autre cas dans la famille et le fils qui était venu juste après elle, vingt mois après, était bien droit, bien d’aplomb, il avait tout ce qu’il fallait, c’était la première chose que la sage-femme avait criée au moment de l’accouchement, il a tout il a tout, avant même de dire que c’était un garçon, et on avait compris que cette fois, c’était bon.
C’était la deuxième tranche ; j’en suis, ce 26 août 2015, à la troisième, ouverte au début du mois de juillet. Ce livre, si livre il y a un jour, aurait pour sujet les solitudes urbaines et le formidable potentiel narratif du conditionnel. Les motifs fourmillent et les départs de pistes foisonnent, dans le sillage de Gordana, de l’homme sombre qui a un nom tout de lumière dansante, Horacio Fortunato, et de la femme qui dit je, Jeanne Santoire. Ce nom de Santoire résurge comme une rivière dans l’espace urbain de ce texte et le travaille au corps, intimement ; c’est en effet un nom de rivière qui, nommée ou non, court et coule dans tous mes livres ; elle borne le pré de mes parents et le territoire des enfances, sa vallée infime fut, est, reste pour moi le lieu séminal où tout le travail d’écriture commencé en 1996 prend source et élan ; vallée infime et glaciaire creusée en pays volcanique dans les replis du vieux Massif central. On n’a pas impunément commencé d’être sur un volcan, fût-il réputé éteint ; l’épicentre du séisme textuel se déplace, constamment, les dates ne sont pas fixées, les durées non plus, ça bouge, ça tremble ; plus j’avance en écriture et en âge et plus les chantiers s’avèrent sismiques, comme on dit d’une zone qu’elle est sismique, remuée en profondeur par des forces telluriques, souterraines, éruptives et patientes à la fois, lentes, sourdes, sûres, et violemment irrésistibles. On travaille, on attend, on tient, on recommence, on guette, on produit du texte, on continue, ça continue.
Marie-Hélène Lafon
Écrivain





2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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