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Michel Murat relit Le présage de Pierre Gascar
1Longtemps Pierre Gascar n’a été pour moi que la couverture du Livre de Poche : Les bêtes, suivi de Le temps des morts : un petit groupe de détenus qui s’avançait vers nous jusqu’à envahir l’image[1]. On voyait bien qu’il s’agissait des camps ; mais ce qui résonnait de façon plus énigmatique, c’était le rapport entre les deux titres. Ce rapport maintenant nous apparaît avec évidence : il va de la maison des morts à la demeure des vivants, celle que nous partageons en règnes – ici les bêtes, plus tard, en 1981, Le règne végétal[2]. Dans ce livre c’est encore du camp de Rawa-Ruska, où il servit comme fossoyeur, que part toute la trajectoire de Gascar ; c’est dans cette terre que sa réflexion s’enracine. Le fossoyeur, nous dit Hamlet, exerce la profession d’Adam, le plus vieux métier du monde, et les demeures qu’il bâtit durent jusqu’au jugement denier. Gascar (qui portait encore le nom de Pierre Fournier) a dû penser qu’à Rawa-Ruska il avait touché le fond, et que puisqu’il en avait réchappé, son devoir était là-dessus de bâtir : reconstruire, c’était bien le travail de sa génération. Nous parlons à ce propos, avec un peu de condescendance, de néo-humanisme. En 1953, l’année du temps des morts et de la mort de Staline, le mot était controversé, mais il n’avait rien de ridicule – et la tâche rien de facile.
2Le monde naturel était l’environnement du camp. Aux prisonniers il offrait une ressource, par exemple, celle des litières de fougères, qui protègent de l’humidité et éloignent les puces. Et bien davantage une ressource morale : l’élan du végétal vers la lumière, inchangé depuis les temps les plus anciens, était capable de nier la guerre, sans en occulter le tragique, puisque ce même élan se fossilise et “accompagne les morts de ses larges palmes figées” (RV 31). Quant à la forêt pleine de cerfs invisibles dans laquelle Gascar et ses deux compagnons évadés se réfugient, elle forme un écosystème aménagé par l’homme (ils observent des traces de débroussaillement ; ils croisent un garde-chasse qui les observe avec suspicion, sans les dénoncer), mais dont leur intrusion perturbe l’équilibre ; la forêt les égare, se referme sur eux comme un piège – jusqu’au moment où le narrateur, blessé aux pieds, s’adosse contre un arbre et s’abandonne à une passivité heureuse (RV 155). Cette relation consolante n’a rien d’immédiat ; elle ne se dégage que lorsqu’un désarroi extrême arrache l’homme à sa volonté de puissance et l’ouvre à la tendre indifférence du monde.
3J’ai cité Camus, car je crois que chez lui ce romantisme du bout de tout se nourrit de la même expérience de dépouillement. Cependant l’éthique de Camus, même si elle prend appui sur la terre méditerranéenne, se retourne entièrement vers l’homme, et se convertit en politique. La singularité de Gascar est qu’il a retourné ce souci vers la terre, comme si la tâche la plus urgente était qu’elle parvienne à se penser à travers lui, en tant qu’il est un écrivain – et non un savant, ni un intellectuel. De là cette absence d’admonestation, ce ton neutre et presque effacé, assombri parfois de pressentiments. De là aussi ce sentiment d’aporie que donnent parfois ses livres lorsqu’il constate le conflit de forces impossibles à départager moralement. C’est ainsi qu’il dit des lichens, dont Le présage fait un emblème de ce que nous appelons l’entrée dans l’anthropocène, que “leur mort est inscrite jusque dans ce que le progrès a de plus sage, de plus justifié”[3]. C’est une des questions auxquelles nous sommes confrontés à l’heure où j’écris ces lignes, alors que se tient à Paris la conférence sur le climat. Elle se posait déjà en 1972, et j’apprécie qu’il s’abstienne de conclure.
4Pourtant j’ai eu du mal à lire Gascar. Peut-être ai-je eu tort de commencer par Le présage, où cette clé n’est pas donnée. Mais c’est le livre le plus ambitieux de Gascar ; il aurait dû se soutenir tout seul et s’arracher à l’inattention. Je l’ai relu quelques mois plus tard, au moment d’écrire cet article, avec davantage d’intérêt ; mais mon attention était requise.
5Le présage est le livre des lichens. Le thème de la mort des lichens, cette forme de vie archaïque, adhérente au sol dont ils semblent émaner directement, sous l’effet de diverses formes de pollution – radioactive en Sibérie, ailleurs industrielle –, forme le fil conducteur d’une méditation sur le rapport de l’homme à la nature dont la portée écologique est manifeste, même si le mot n’est pas prononcé. Mais c’est aussi un livre de voyages ; de longs passages du premier chapitre évoquent le Transsibérien, un haut-lieu du voyage moderne. Il nous conduit de la Transbaïkalie à Venise, dans le Goudjerat au contact des derniers lions d’Asie, en Thaïlande au milieu des lépreux, avant de revenir à la maison, dans le Jura français – près d’une combe où l’on voit planer les derniers circaètes – et à la collection de lichens que l’auteur a rassemblée sur ses étagères. Les lichens interviennent dans le fil d’une réflexion variée, parfois accrochée à des motifs symboliques, comme le cerf-volant tenu par un enfant mongol au milieu de la steppe vide, et qui relie la terre et le ciel, plus souvent à des détails qui prennent une valeur de symptôme. À Venise, l’agressivité des pigeons affamés après la saison des touristes (il y a une scène avec une petite fille, droit sortie de Oiseaux de Hitchcock), les employés en pantoufles de feutre qui veillent sur les toits de la basilique et décrochent au marteau les ornements corrodés pour qu’ils ne choient pas sur les passants, les meubles accrochés à des cordes en prévision de l’aqua alta, les tableaux exposés au soleil dans les jardins des couvents pour qu’ils retrouvent leurs couleurs, la destruction des talus d’herbes, les barene, qui faisaient de la lagune un labyrinthe végétal et un repaire d’oiseaux : tous ces signes de déséquilibre d’un système fragile ramènent aux lichens, dont la mort à Venise résonne comme un avertissement qui nous serait donné “par la nature, principe de toute raison” (LP 67). Mais ils ne laissent pas d’être pittoresques ; ils forment une collection de souvenirs originaux, dont l’évocation ne va pas sans complaisance : la décrépitude de Venise hors saison est vue comme un “musée vivant”, et pour la vieille prostituée qui vocifère à San Pietro pendant que l’eau monte, Gascar convoque Carpaccio et la Bible, et proclame : “C’était un grand moment” (LP 59). Ici se loge une des contradictions qui arrêtent le lecteur mais qui peuvent, lorsqu’on y revient, rendre le livre attachant.
6Chacune des étapes de ce parcours est associée à une question anthrolopogique. En Sibérie, le nomadisme (mongol) et la sédentarité (chinoise), sur fond d’une Révolution à laquelle Gascar a cru (et dit-il, croit à nouveau) mais dont la dégradation du monde rend la promesse dérisoire. À Venise, la culture, qui fait l’objet d’une méditation assez malrucienne : l’art exprimait “le vieil espoir de l’espèce”, mais cet espoir a été étouffé par notre appétit et notre manque de foi ; l’exemple de Venise montre qu’il s’est alors inversé en négation souveraine. Il profère une malédiction contre la ville dont il prophétise la fin ; il se retourne dans un esprit de “dérision suprême” contre la commande officielle dont il est issu, à l’image du saint Jérôme de Carpaccio dont le lion met en fuite les petits moines, capes au vent ; bref, il figure le Jugement Dernier. Dans le Goudjerat, c’est la faim : la faim comme solitude et séparation du monde, avec son rêve compensatoire d’une satiété parfaite, à l’image des lions constamment rassasiés parce qu’ils portent en eux les gazelles qu’ils mangent, et dont ils prennent mythologiquement le nom. Le rêve d’un monde qui nous rassasie conduit à la figure de la manne : on peut y reconnaître un lichen comestible (lecanora esculenta), mais celui-ci n’en offre qu’une image dégradée, au goût devenu amer, comme si l’air, bien avant la pollution, avait été empoisonné par les fautes et les vices hérités du péché originel. Gascar en conclut, de façon assez provocante, à la revendication d’un âge d’or pour les pays pauvres : l’Inde “a droit à la manne” (LP 114), elle mérite de passer de la nature à l’art directement, sans connaître les affres du développement. Depuis quarante ans cette manne n’a cessé de se déverser, sous forme d’aide alimentaire, sur les pays “en développement” ; on en voit les effets. En nous ramenant à un moment antérieur, le livre de Gascar pouvait nous faire réfléchir sur les politiques que nous avons engagées ; mais il retourne un peu trop vite à la littérature, aux belles images, et à la satisfaction qu’il se donne de répandre “la manne des mots” (LP 116).
7Le mal pour Gascar, c’est la coupure avec ce monde : mais c’est de la coupure avec ce monde que nous sommes issus. Nous ne sommes pas l’émanation directe du monde, comme les lichens ; nous en sommes plutôt l’écho douloureux. Les états limites, comme la faim et la maladie – la lèpre familière en Thaïlande, qui donne au visage humain l’allure d’une statue corrodée – avivent en nous la conscience de cette séparation, et nous rapprochent de la vérité de notre condition. La conscience de cette ambivalence première ôte au livre sa naïveté. Elle débouche cependant sur cette aporie que j’ai déjà mentionnée. Seules la pauvreté et l’ignorance, dit Gascar, “peuvent maintenir l’être humain dans l’intimité de la matière et dans celle des ses semblables” (LP 135). Il ne dit pas que la pauvreté et l’ignorance soient un bien. Ce qui est en cause, c’est la disparition inéluctable de la primitivité, seule pierre de touche de la “vérité naturelle”. Mais il n’est pas question pour lui d’un retour à la nature.
8L’art, évidemment, est la seule réponse à ce genre d’aporie. Le seul endroit où le monde primitif puisse se reformer et s’offrir à la contemplation, c’est la collection : “Dès que je les avais arrachés à leur support, tous les lichens tendaient à constituer une flore du rêve. […] Placés sur une étagère, ils se révolutaient, sans doute à cause de la sécheresse de l’atmosphère, et soulevaient sur le pourtour de leurs thalles les ailes-nageoires des anciens reptiles volants. Les fruticuleux se hérissaient, dressant une infinité de langues bifides semblables aux étamines préhensiles des certaines anémones de mer. En rapprochant tous ces lichens les uns des autres, même sans aucun souci de composition, on créait, à l’échelle d’un insecte, une sorte de paysage antédiluvien ou de paysage des abysses (les lichens ressemblant parfois aux oneirophantes, limaces des grandes profondeurs, couvertes de pailles et d’yeux)” (LP 151). Les lichens arrachés, desséchés, arbitrairement assemblés, reprennent une vie fantastique et pathétique ; c’est le dernier refuge de l’anthropomorphisme.
9En le résumant ainsi, je dois convenir que le livre de Gascar est plus qu’intéressant. Pourquoi donc ai-je eu du mal à le lire ? Cela vient sans doute des attentes que je projetais sur lui, et plus largement sur l’écopoétique. Deux lectures m’ont introduit dans ce domaine. La première, à huit ou neuf ans, est celle de James-Oliver Curwood, un contemporain un peu oublié de Jack London, dont Les chasseurs de loups et Les chasseurs d’or m’ont donné à jamais une vision épique et fraternelle, whitmanienne, du Grand Nord – sentiment que j’ai retrouvé dans le film de Pollack, Jeremiah Johnson ; l’anthologie de Teri Mc Luhan, Pieds nus sur la terre sacrée, allait donner à ce primitivisme un début de signification écologique et politique. La seconde, beaucoup plus tard, est celle de Gracq, mon auteur de thèse. Gracq a écrit des pages magnifiques sur notre rapport au monde : rapport sensoriel, cénesthésique, mais aussi intellectuel, du fait de sa formation de géographe. Entre toutes, je mentionnerai La sieste en Flandre hollandaise, cette expérience d’extase osmotique dont se dégage, à travers une fascinante description phénoménologique, quelque chose comme une mystique de l’immanence. Gracq se prolongeait dans les poètes qu’il cite, Rimbaud, Baudelaire : cieux déchirés comme des grèves, soleil rayonnant sur la mer. À ces livres j’ajoute la nouvelle de Tchékhov, Dans la steppe, qui est le récit de voyage d’un enfant ; je ne connais rien de plus profondément évocateur (c’est le livre d’adulte qui me rend le mieux ce que j’éprouvais à huit ans en lisant Curwood). Je vois bien ce qui m’a manqué dans Le présage : c’est l’intensité d’un point de vue subjectif qui entraîne le lecteur dans son propre mouvement. Cette intensité, qui abonde chez Nicolas Bouvier ou George Orwell, manque à la plupart des récits de voyage, et les rend d’autant plus ennuyeux qu’ils décrivent des choses plus extraordinaires. Il ne suffit pas de dire “je” ; que Gascar ne le fasse qu’avec discrétion n’a rien de gênant, au contraire. Mais il faut entraîner le lecteur dans sa pensée, le convaincre et l’émouvoir, comme le préconisait la rhétorique.
10En lisant Le présage on est souvent convaincu par la pertinence d’une pensée unitaire. Mais il n’est pas certain que les thématiques propres aux lichens – la relation au support tellurique, l’émanation immédiate, la primitivité – soient susceptibles d’orienter une conduite pragmatique. Or l’écologie est entrée dans une phase d’organisation économique, d’innovation technique et d’arbitrage politique qui éloigne ce livre de nous, et le repousse vers un arrière-fond romantique dont il est nécessaire que nous nous dégagions. Le monde que Gascar évoque, ce monde unique fait de diversités irréductibles, est antérieur à la globalisation : le Goudjerat, où il voit une enclave hors du temps, abrite aujourd’hui le plus grand chantier naval du monde ; la Venise qu’il décrit n’a pas commencé à restaurer son patrimoine pour assumer son statut de monument mondial ; elle a encore une saison hivernale, sans tourisme de masse. Ce sont des images de l’ancien temps. Au moment où Gascar écrivait, de telles images avaient quelque chose d’exotique. Elles étaient parées de cette séduction dont Lévi-Strauss se défait violemment au début de Tristes tropiques lorsqu’il déclare : “Je hais les voyages et les explorateurs”. Mais Gascar ne tranche pas. De son livre ne se dégage pas un point de vue critique qui pourrait faire référence aujourd’hui. Il est vrai qu’en 1972, à la veille du premier choc pétrolier, les lichens étaient hors de saison ; mais cela ne suffit pas pour donner au livre une valeur intempestive. Comme le dit son titre, il résonne à la manière d’un présage, mais en arrière de nous ; c’est une vue dans le rétroviseur.
11Littérairement, ce n’est pas non plus un objet abouti. Il est d’une bonne tenue, comme les lignes que j’ai citées le montrent ; et dans l’ensemble, il conserve une agréable sobriété. Pourtant – comment le dire ? – il vibre à sec. Les expériences qu’il relate se déroulent devant nous comme des spectacles qui donnent à penser, mais cette pensée reste la sienne ; elle ne devient pas tout à fait la nôtre, et ne nous donne pas accès à l’autre humain ; elle ne nous fait même pas comprendre que cet accès est difficile. Voici les lépreux, qu’un médecin en Thaïlande ausculte en comparant la couleur de leur peau à celle d’un tesson de brique : “En voyant le médecin consulter, devant un enfant à moitié nu, un éclat de terre cuite, chacun pensait comme malgré lui (et l’enfant le premier) que cet homme, sans le savoir, recherchait à travers la vérité une autre vérité, archéologique, et que, en fin de compte, il ne vérifierait dans le mal que la couleur de la poussière dont nous sommes pétris” (LP 121). Que de gens qui pensent sans le savoir ! Heureusement, l’auteur pense pour eux. Mais nous n’y trouvons pas tout à fait notre compte. Il manque à ce livre un peu de désarroi, un peu d’impuissance, un peu de non-savoir, pour devenir pleinement un essai, c’est-à-dire un drame de la pensée. Il lui manque d’être assez profondément dans son monde, ou d’écrire assez bien, ce qui est la même chose puisque le style n’est jamais que le fond qui remonte à la surface, pour que nous acceptions sans réserve d’y voir notre monde, et de l’y accompagner.
Michel Murat

Notes


[1]Pierre Gascar, Les bêtes, suivi de Le temps des morts, Paris, Gallimard, 1953. Ce livre a obtenu le Prix Goncourt.

[2]Pierre Gascar, Le règne végétal, Paris, Gallimard, 1981 ; dorénavant abrégé en RV.

[3]Pierre Gascar, Le présage, Paris, Gallimard, 1972 ; rééd., 2015, <L’Imaginaire>, p. 182; dorénavant abrégé en LP.






2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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