Sur/vivre aux limites (1)
Sexistence et transgression dans
Plus fort que moi de Guillaume Dustan*
À Mehdi L.
Most of us are born into and raised by straight families, educated in straight schools, and socialized by straight peer groups. Our upbringing does not provide us with the social skills, information, or routes of access into non-conventional sexual lifestyles. We must find our way into those social spaces where we can meet partners, find friends, get validation, and participate in a community life which does not presuppose that we are straight.
G. Rubin, “The Leather Menace. Comments on Politics and S/M”
Je cherche des clés de survie dans les livres. Je m’accroche à la biographie de Foucault, aux Trois écologies de Guattari, à la biographie de Benjamin, à ses écrits, à Violette Leduc, Genet, Wittig de nouveau, Edmund White. Mais surtout il y a tes livres. Je ne pense pas à t’appeler quand je suis au plus mal. De temps en temps, tu laisses un message agressif sur mon répondeur. Je ne réponds pas. Jamais. Je ne sais pas de quoi tu me parles. Je ne sais pas quoi te dire. […] J’ignore que ces jours sont les derniers avant ta mort, et je ne t’appelle pas.
B. Preciado, Testo Junkie
Sur/vivre aux limites et transgresser ; d’ailleurs, s’apprendre
1Se frayer un chemin dans une sexualité qui ne serait pas celle de tout un chacun, s’y initier et, dans la prise de conscience de sa différence, “cherch[er] les clés de survie”[1] : voilà, sans doute, les défis qui s’annoncent à toute personne découvrant, souvent non sans effroi, que ses désirs – voire déjà ses pratiques – ne respectent pas les règles d’une certaine hétérosexualité univoque et fantasmatique, quoique, paradoxalement, tout à fait réelle. Cette hétérosexualité idéale, disons encore cette hétéronormativité[2], n’apprendrait, en effet, rien (si ce n’est leur non-appartenance) à celles et ceux dont elle considérerait les passions comme anormales ou obscènes, voire comme des signes de troubles psychologiques ou de “vraies” maladies mentales. On ne vit pas dans l’hétéronormativité quand, à sa marge, surgit la différence (qu’elle s’y marque et s’y remarque). On vivote, on survit. Tout au plus.
2Or, commencer, tout de go, en accolant à l’expérience des “minorités sexuelles” ce mot redoutable de “survie” aurait de quoi surprendre certains. Les sociétés occidentales ne deviendraient-elles pas de plus en plus tolérantes à l’égard de ses/ces minorités ? Leurs membres n’auraient-ils pas le droit d’être comme tout le monde ? Des lois ne sont-elles, d’ailleurs, pas promulguées ? Par exemple, les personnes de “même sexe” – défini, de façon binaire, soit comme féminin soit comme masculin – ne peuvent-elles pas maintenant se marier dans de nombreux pays européens ou aux États-Unis ? Il n’en demeure pas moins qu’en raison de leur sexualité non conformiste, de nombreuses personnes continuent de vivre dans la précarité et dans la solitude, la peur et le silence, la honte et la culpabilité, et même, parfois, avec un diagnostic clinique, psychopathologique, institutionnellement (scientifiquement, médicalement) autorisé et établi (comme celui d’ “hypersexua­lité”). Bref, dans et avec la violence (physique, morale ou politique) toujours déjà là, de l’insulte à la mort véritable, en passant par les processus de normalisation ou de pathologisation eux-mêmes. Les vies ne sont pas viables. On survit. Constamment appelé à taire les différences que l’hétéronormativité a néanmoins elle-même définies…
3Et pourtant, sans oublier la connotation mortifère et la violence qu’elle énonce, serait-il possible, de penser cette “survie” autrement ? Dans un très bel article, J. Derrida proposait de lire, d’écrire, de penser avec M. Blanchot le “survivre” notamment comme un “vivre” au-delà (d’une dialectique) de la vie et de la mort : le préfixe sur- marquant non seulement l’au-delà du “vivre” (l’allemand dit “überleben”), mais aussi et par là même une sorte de supplément, de renchérissement de vie. Certes, nous nous mourons chaque jour, à chaque instant, un peu plus à nous-mêmes, mais c’est surtout pour mieux vivre au-delà de nous-mêmes, pour mieux constamment (nous) ressusciter (selon l’étymologie : [nous] remettre en mouvement) et ce jusqu’à notre fin ultime. Aussi ne s’agit-il plus de concevoir la survie comme une vie atrophiée, moribonde, mais bien de l’appréhender comme un processus (peut-être, “une vie-différance”, une “vie-trace”) qui, conscient de sa mort continuée, se supplémente, fait advenir du sens, de l’événement (peut-être parfois de l’écriture) depuis son mouvement singulier[3]. À partir de telles considérations, il serait alors loisible d’appréhender l’expérience (sexuelle) minoritaire non plus simplement en tant que survie secrète, subalterne, honteuse face à l’oppression diffuse de l’hétéronormativité, mais en tant que situation exemplaire – une sur/vie – qui matérialise dans les corps et les types de relations à soi, aux autres et au monde, un “au-delà” de la norme (de l’hétéronorme, en l’occurrence) et des limites qu’elle impose.
4Par conséquent, la sur/vie marque également, pour les minorités sexuelles, une certaine transgression des règles hétéronormatives, laquelle se noue indistinctement au mouvement de leurs existences singulières. Or, que signifierait transgresser les normes ? En les défiant, en ne s’y conformant pas et en les enfreignant donc, passerait-on dans un monde merveilleux, utopique où chacun s’existerait comme il l’entendrait ? Si les choses étaient si simples, la question ne se poserait pas. Toujours à la suite de Blanchot, la transgression (du latin, transgredior : “je passe outre”, “je traverse”, “je franchis”) devra être comprise en tant que pas au-delà, c’est-à-dire comme l’action de dépasser (transcender) les normes – Blanchot parlerait sans doute plus volontiers de “lois” –, sans pourtant en “sortir” : le “pas” devant être entendu aussi bien comme le mouvement du pied dans la marche que comme le deuxième terme de l’adverbe de négation “ne… pas” – l’anglais traduit, d’ailleurs, les deux sens de la locution par “the step not beyond”. Il est impossible de passer outre à la norme sans à la fois la maintenir et la transformer : on répète tout en différant. En d’autres termes, sortir de la norme veut dire la redéfinir, repousser ses limites, faire du neuf avec de l’ancien. Il n’y a pas de création ex nihilo : “La transgression ne transgresse pas la loi, elle l’emporte avec elle”[4] et ce, en ouvrant un dehors au-dedans du monde que cette loi régit.
5Les personnes issues des minorités sexuelles (mais elles ne sont sans doute pas les seules) transgressent au jour le jour, depuis l’imaginaire fébrile de leurs fantasmes jusqu’à la matérialité de leurs corps et de leurs pratiques, les codes, les attentes et les déterminations de l’hétéronormativité. Ce faisant, alors qu’elles empruntent des voies alternatives pour apprivoiser le(ur)s corps ainsi que les relations avec soi et avec autrui dans la sexualité, elles devront toujours déjà apprendre d’autres codes, d’autres attentes, d’autres déterminations. En bref, chaque “groupe minoritaire” aura ses normes – ses façons de faire, ses manières d’exister (localement) – qui se définiront à la fois depuis les ressources du groupe lui-même et – dans le mouvement de la transgression – à partir de, avec et contre le cadre limitatif de l’hétéronormativité et de ses institutions[5]. Il ne faudra donc pas croire que la transgression traduit une certaine liberté absolue, anarchiste et volontariste d’un individu en pleine possession de lui-même : “To be against heteronormativity is not to be against norms”[6] comme l’observaient très bien L. Berlant et M. Warner.
6Du reste, cet apprentissage de soi et/avec des autres se poursuivra donc souvent hors des sentiers battus. On aura pu rencontrer des pairs, se lier d’amitié, trouver l’amour ou encore le simple coup d’un soir, en chair et en os : dans les bars, les associations communautaires, les boîtes de nuit, les parcs, les aires d’autoroutes, les toilettes publiques, les salles de sports et de musculation, les donjons, les saunas, les clubs libertins, etc. On aura pu profiter de l’anonymat du virtuel (sur le Minitel d’abord, puis sur Internet) en partageant des intimités tantôt éphémères tantôt durables qui se seront parfois perpétuées “IRL”. Mais on aura pu également se former à quelques us et coutumes de la minorité à laquelle on appartiendrait au travers d’autres médias : les arts plastiques, la télévision, le cinéma, les chaînes vidéos et les blogs sur la toile, mais également la littérature ou encore la philosophie (les anglo-saxons préféreraient sans doute le mot de “théorie”). Sur/vivre aura donc pu signifier socialiser dans l’ailleurs, se plonger dans la pensée, les arts, la fiction – y apprendre à transgresser et à se libérer, et, chemin faisant, à réfléchir à même ces processus (dé)formateurs de socialisation, de transgression et de libération…
Un “voyage au bout du sexe”
7Mort en 2005 d’une intoxication médicamenteuse à l’âge de 39 ans, Guillaume Dustan (né William Baranès) est probablement l’un des écrivains français homosexuels (si cette qualification a un sens autre qu’épistémologique – “minoritaires”, si l’on préfère) les plus connus de sa génération ayant mis en lumière un tel programme de sur/vie, de transgression et d’apprentissage de la sexualité. S’inscrivant dans une tendance “autobiographique” de la littérature française des années 90 – Dustan cite souvent C. Angot, F. Beigbeder, V. Despentes et M. Houellebecq comme des pairs d’écriture –, les huit livres qu’il aura publiés de 1996 à 2005, auront tous tracé, à différents niveaux, une multitude de gestes transgressifs : du recours à l’autofiction pornographique aux expérimentations formelles (assenant des coups toujours plus violents à la syntaxe et à l’orthographe et dévitalisant l’idée même de style), via une série de théorisations et de réflexions (parfois/souvent contradictoires) sur le soi, le corps, les/ses autres et la société (française, essentiellement). Autofiction, pornographie, littérature philosophisante, théorie à caractère littéraire, littérature de la transgression, work in progress (work in transit ?), l’œuvre de Dustan reste inclassable par l’impossibilité de la synthétiser. Elle croque, dans et par le procès de l’écriture, la recherche continue d’un soi – d’une compréhension sans cesse renouvelée du soi et de son rapport ([homo]sexuel) au monde. Autrement dit, son œuvre aura cherché les clés pour (s’)apprendre et (se) sur/vivre. Inlassablement.
8Ici, c’est plus particulièrement sur Plus fort que moi (1998)[7], le troisième tome de la première trilogie dustanienne, Autopornobiographie[8] (Dans ma chambre, Je sors ce soir et Plus fort que moi) que va se concentrer cet article. Dans ce roman-excès au style crû et saccadé visant à l’immédiateté, Dustan raconte les aventures sexuelles de Guillaume, son alter ego, en couchant sur le papier non seulement l’éducation de ce dernier aux plaisirs de la chair (et aux affres de l’amour qui leur sont parfois concomitants), mais aussi, fait bouleversant et d’une importance capitale, sa contamination malheureuse par le virus du sida. Il y fait le compte rendu quasi clinique, sans concession ni tabou, des événements qui auront jalonné l’histoire de sa sexualisation (donc, de sa formation à la sexualité) : une relation ambivalente au(x) corps marquée, d’une part, par la maladie et par une mort dont l’imminence semblait programmée, et, d’autre part, par des élans vers une forme d’hédonisme transgressif qui réalise la sur/vie dans l’assouvissement du désir et la rencontre des chairs et des peaux.
9Ce récit sera envisagé comme un exemple contemporain de Bildungsroman[9] “sexuel” en ce qu’il repose sur la narration d’un apprentissage de soi par soi dans la rencontre avec autrui à travers sa/ses sexualité(s). Il s’agira de s’instruire sexuellement MM@ڳ8NM@Mt de sorte à s(’)exister (peut-être) plus librement. Plus fort que moi opère ainsi un travail sur les normes et, plus généralement, sur les limites que ces normes mettent en place, en donnant à lire l’intensité d’un désir transgressif qui ne se laisse plus brimer – ou presque. Ce “devenir-soi”, ce “(dé)faire (de) soi”, dans le contact charnel avec l’autre (et avec soi comme un autre), sera ici (et ailleurs) appelé la sexistence. Cette sexistence définira de façon encore vague la reconfiguration de différentes limites ; ou pour le dire un peu plus précisément, touchant le texte qui sera lu dans cet article, il s’agira d’un processus que l’on devra appréhender au travers d’un ensemble de façons, pour le narrateur, de questionner et de comprendre ce qui le fait et le dessine : la sexualité à proprement parler (ses pratiques, ses technologies) mais aussi les relations, au corps, au temps et à l’espace, ainsi que le rapport à la maladie et, partant, à la mort.
Bildung : de l’apprentissage à la maîtrise
10Les questions de l’intempérance de la libido et de son apprentissage sont très clairement identifiées dès les premières pages du texte. Tout le programme de celui-ci y est comme annoncé : “[J]’ai voulu connaître le sexe. Le sexe était plus fort. Plus fort que la peur. Plus fort que moi”[10]. Guillaume a 16 ans. Le désir de la chair le submerge : le corps des hommes exerce un pouvoir intense et hypnotique qu’il ne peut réprimer. Il essaye. S’initie. Sa première fellation le dégoûte. Mais il ne peut résister. Il doit recommencer… Arrivé à l’université, il alterne : il a des histoires avec des filles, d’autres avec des garçons (249). Pourtant cette situation le taraude. Il est déchiré entre l’envie d’être “normal” et celle de se laisser aller à ses pulsions – de sexister en acceptant sa différence :
Je ne voulais pas arrêter de profiter de l’onde d’approbation qui m’accueillait quand j’entrais au restaurant avec Claire ou avec Laurence ou avec Nathalie, celle qui n’y était pas quand c’était avec Hervé ou Frédéric ou Christophe. Je ne voulais pas gâcher mes chances. J’étais fait pour réussir. (249)
Cependant, le nombre des amants (qu’il préfère d’abord rencontrer dans des lieux familiers, et non pas dans les espaces de “la communauté” - 250) dépasse très vite, et largement, celui des maîtresses : l’hétéronormativité ne parvient plus à faire la loi ni même à contenir l’intensité folle de son désir.
11Une première rencontre vient bouleverser la vie de Guillaume de manière décisive. Après une première expédition (ratée) dans la “backroom” d’un bar avec l’un de ses amants (251-252), Guillaume y retourne une semaine plus tard, cette fois-ci seul et y rencontre Gilles (253). Avec lui, il apprend à décupler ses sensations, à faire durer le plaisir, à l’intensifier : “Avec le poppers, le pétard, l’alcool, la musique, la baise était différente de ce dont j’avais l’habitude. Ça durait beaucoup plus longtemps. C’était beaucoup plus intense” (253). Gilles fait émerger “un monde” jusqu’alors demeuré inconnu, un monde où le sexe ne revient plus à une décharge rapide dans le “simple” rapport fébrile d’un corps avec un autre. On les altère (alcool, drogue) pour en modifier les sensations ; on approfondit l’environnement qui les entoure pour en densifier la perception (musique). Bien plus, la situation change radicalement lorsque Gilles “finit par [l]e goder” pour “la première fois de [s]a vie” et qu’il “[s]e fai[t] baiser par autre chose qu’une bite” (254) : la sexualité peut également devenir technologique, inorganique et “improductive” (voir ci-dessous). Ce moment-charnière marque la fin de sa bisexualité : “[C’était t]ellement bon, que je n’arrivais plus à bander pour baiser Nathalie, qui était pourtant de toute évidence la femme de ma vie […]. Il fallait choisir, alors je l’ai quittée […]” (254). La décision a maintenant été prise et une transformation radicale s’opère. Guillaume (veut) change(r) du tout au tout : il a “décidé de devenir une bombe sexuelle” (254) et de “vivre [s]es fantasmes” (255). Il se détache doucement de l’hétéronormativité ambiante. Commence alors pour lui une double vie : celle de l’étudiant brillant et celle de l’homosexuel avide de sensations de plus en plus intenses.
12Le sexe s’apprend. Il se dompte au fil des rencontres et des expériences. Les hommes qu’il croise le forment aux arts nombreux et délicats des sexualités non hétéronormatives (l’un d’entre eux sera celui, inattendu, du “fisting” - 260). Guillaume est curieux et ravi de ce que lui dévoilent, au fur et à mesure, toutes ces aventures : “je me sentais bien dans ma nouvelle peau. Le réel ne présentait aucune résistance” (261). Une rencontre reste néanmoins capitale, celle de celui qui deviendra son premier grand amour, la figure tutélaire de son apprentissage de la sexualité… son maître, l’Übermensch, le transgresseur par excellence : Quentin.
Il me fascinait par son aisance et sa capacité hors du commun, surhumaine, à s’organiser pour prendre son plaisir. Manger (bien). Boire (que des premiers crus). Baiser (les mecs les plus mignons). Il était fort. Il était libre. […] Des choses à m’apprendre. J’ai décidé de l’avoir. (256)
… Et il finit par le séduire. Chacun peut néanmoins coucher avec qui il veut : loin de l’image traditionnelle du couple hétérosexuel (monogame), Guillaume et Quentin sont dans une relation ouverte (une autre forme de rapport qu’il faut également apprendre). Sexuellement, Quentin l’aide à améliorer ses performances : “Je m’ouvrais toujours plus” (267). Sa force, ce n’est pas d’être “bien monté” mais d’être “hyper-technique” (267). Néanmoins, la relation semble à deux vitesses : Guillaume est fou amoureux de Quentin qui, pour sa part, semble plus préoccupé par le nombre de conquêtes qu’il pourra ramener et “baiser” à la maison. Qui plus est, dans sa position de maître, Quentin est toujours celui qui pénètre. Guillaume n’est jamais l’acteur de la sodomie, mais son récipiendaire : malgré le plaisir qu’il ressent, il n’en éprouve pas moins un sentiment de vulnérabilité, de “faiblesse” (267) – non que la “passivité” soit en elle-même un problème[11], mais bien parce que Quentin assoit dans cette configuration une certaine relation de pouvoir qui ne serait plus de l’ordre du jeu sexuel mais bien de celui (délétère) de l’asservissement émotionnel et sentimental.
13Lorsque Guillaume apprend qu’il est atteint du virus du sida, son amant ne manifeste pas la moindre empathie : “Le soir il s’est branlé couché sur le dos comme si je n’existais pas” (269). Et pourtant, Quentin reste la bouée qui lui permet de garder la tête hors de l’eau : “J’avais besoin de lui pour oublier. Fuir en avant” (270). Il y a certes des moments où la flamme renaît, des moments intenses où il se montre sous son meilleur jour, c’est-à-dire quand il “baise” Guillaume intensément, laisse brûler son désir, se laisse aller à l’excès, à l’extase et se fait technicien-artiste de la sexualité : “C’était pour ça que je l’aimais. Quentin était infernal. Quentin était le Diable” (275). Mais ces moments sont rares. La relation est toxique et moribonde :
Le sexe me donnait de plus en plus envie de mourir. Ça faisait si longtemps que Quentin m’expliquait que je n’assurais pas (“Non, pas comme ça les seins !”). Si longtemps qu’il ne me montrait jamais qu’il était content. J’ai commencé à débander. […] La conséquence, prévisible, mais que je n’avais pas prévue, avait été que, comme je ne servais plus à rien, Quentin s’était plus ou moins tiré. Il avait un amant. Il le voyait trois fois par semaine. […] Je savais très bien qu’il fallait que je le quitte mais j’avais tellement peur de ce que serait la vie sans lui. Je n’avais pas la force. Et puis quand il était gentil avec moi, j’étais tellement bien. Mais ça n’arrivait plus trop ces derniers temps, Quentin n’aimait pas baiser les mecs qui ne bandent pas, le cul n’a pas de répondant. (288-289)
La sexualité n’est plus le lieu d’un devenir-soi. Ni de l’amour d’ailleurs. Quentin l’aliène complètement et le réduit à un état de soumission sentimentale totale. Le corps ne suit pas. Le moral non plus. Ce que Guillaume va apprendre de cette situation mortifère, c’est que, pour se soigner, il va devoir s’affirmer. Sa guérison passera par une nouvelle conversion : il deviendra lui-même un “maître” et, à son tour, il “baisera”. Lui et Quentin emménagent néanmoins ensemble (avec le meilleur ami de ce dernier) et, chemin faisant, ils arrêtent tout bonnement d’avoir des relations sexuelles. C’est seulement après que Quentin “a commencé à installer son nouvel amant” (321) chez eux, que Guillaume se décide enfin à agir : il entame une psychanalyse et rompt avec le maître tant chéri.
14Guillaume rencontre alors très vite un premier amant : Terrier ; puis, un deuxième : Stéphane, duquel il devient l’instructeur. À ce dernier, il prodigue un savoir recueilli dans l’expérience : “J’ai fait ce que n’avait pas fait Quentin. Je l’ai formé. Je lui ai filé toutes mes recettes. […] Au bout de six-huit mois ça y était. J’ai commencé à m’ennuyer” (321). Ce qui manque à Stéphane, c’est la créativité de Quentin, son sens de l’excès – sa sur/vie. Guillaume cherche donc à s’extraire de cette quotidienneté trop sage, mordue par l’ennui, et continue son errance dans les paysages extrêmes de la sexualité. Il finit par trouver, un soir, “deux mecs qui montaient une touze scat […] pas loin de chez [lui]” (322). Il est plus intrigué qu’excité mais il “n’avai[t] jamais cherché à explorer ce côté sombre de [s]a personnalité”. La tentative est un fiasco... L’estime de soi reste, néanmoins, au beau fixe… ou presque.
15Guillaume a égalé le maître (voire, les maîtres, si l’on pense aussi à Gilles), aussi bien au niveau de la créativité que de la technique (voire des “technologies”) :
Techniquement je suis au top. Je suis une machine à plaisir. Je reçois en chaps en cuir, string en cuir, rangers. J’ai la musique, le matos, les drogues. J’ai le cul parfaitement clean. Je sais tout faire. J’embrasse. Je lèche. Je suce. Je pince. Je tords. J’aspire. Je tends. Je tire. Je pousse. Je caresse. Je claque. Je tiens. J’ouvre. J’écarte. Je vais. Je viens. Je plonge. Je pisse. Je bave. Je crache. […] Maintenant les mecs cherchent quasi systématiquement à remettre ça. Tout est parfaitement mis au point. C’est d’ailleurs sans doute pour ça que ça ne marche plus. Ce n’est pas le plaisir qui m’a absorbé jusqu’ici, mais l’apprentissage. (324-325)
Il se rend finalement compte que ce qui a excité son désir pendant toutes ces années, c’était le fait même d’apprendre. La fin dans le moyen. Le mystère de la découverte. Le frisson de l’inconnu qui se laisse toucher. Bref, l’éducation corporelle, sexuelle, sexistentielle à la transgression, à la sur/vie. La machine est peut-être parfaitement huilée mais elle ne fonctionne plus : le pouvoir transgressif du désir s’est amenuisé. Il quitte alors Stéphane. Il va falloir maintenant expérimenter à nouveau mais dans une nouvelle perspective : ce n’est pas le plaisir de l’apprentissage qu’il faudra rechercher, mais bien la jouissance pour elle seule. Il essaye, mais retrouve très rapidement les schémas qui ont régulé sa vie sexuelle depuis ses débuts (il renoue d’ailleurs succinctement avec Quentin). L’ennui le mord tant que, vers la fin du roman, dans l’espoir d’un léger tremblement de plaisir (et surtout par l’appât du gain), Guillaume se retrouve à vendre ses services à un quarantenaire, “débutant sm”, qui “cherche à se faire loper” (330). Les deux séances qu’ils ont ensemble ne se passent pas bien. Guillaume essaye de l’instruire mais le cœur n’y est plus.
16Tout vient à point à qui sait attendre, le hasard faisant parfois bien les choses. On lui offre, en effet, la possibilité de partir loin, “au soleil, de l’autre côté de la terre” (336), en Martinique : “Partir. Quitter Quentin. […] Quitter Paris” (336). Chance inopinée. Le départ vers cet ailleurs le sortira de la morosité, de la routine, et signe symboliquement la fin de son initiation : “Ici mon voyage était fini. Mon voyage au bout du sexe. Maintenant je connaissais tout. Tout sauf l’impossible. Les tortures sur des gosses, les partouzes au sperme. J’étais arrivé à l’impossible” (336). Il a touché des limites indépassables : l’innocence de l’enfance et la mort (quoique le cas de cette dernière reste problématique - voir ci-dessous). Bien plus, cette initiation qui s’était faite essentiellement sous la tutelle de Quentin, le maître des amours, se termine en lui disant adieu. En se dégageant de son emprise. Là-bas, en Martinique, il rencontrera Marcelo mais leur histoire, on ne la connaîtra qu’au prochain livre[12] (344).
Pratiques et technologies sexistentielles
17Plus fort que moi se construit, donc, autour d’une soif inextinguible de savoir le sexe (de le connaître dans ses multiples possibilités) et d’en dépasser les limites habituellement admises. L’une des premières étapes de ce voyage transgressif consiste à revoir les modalités corporelles, pratiques et technologiques relatives à la sexualité. Aussi le développement sexistentiel de Guillaume implique-t-il, d’une part, un certain nombre d’initiations à des pratiques juMM@ڳ8NM@M ou “déviantes”. Le lecteur trouvera ainsi évoqués et/ou décrits, entre autres choses : le baiser, la masturbation, la fellation (248), la sodomie passive (248), la sodomie active (255), le sexe en backroom (252), le triolisme (256), le “doigtage” passif (259), le “fisting” passif involontaire (260) et volontaire (263), le “doigtage” actif (282), le “fisting” actif (299), le “boxing” actif (299), les rituels sadomasochistes (en tant qu’actif, 290-292 et 330-335 ; en tant que passif, 303-314), la clystérophilie (311), l’ondinisme (312), la scatophilie (322), le “plan mollard” (329) et la double pénétration (338). À cela, il faudrait ajouter, d’autre part, toutes les technologies du sexe (le “matos” - 263) auxquelles Guillaume recourt pour décupler son plaisir, en ritualiser les situations et ouvrir les possibilités de la sexistence : pinces à seins (258), “plugs” (313), godemichés de tailles de plus en plus imposantes (254 ; 275), “cockrings” (274), “œuf en chrome” (274), “bâillon” (310), cire (310-311), “cordon de boules à cul” (312), etc. En somme, pour Guillaume, l’apprentissage du sexe passe par toutes sortes d’interactions qui engagent la corporalité dans des pratiques et l’utilisation de technologies spécifiques qui en défient les limites (et les repoussent), mais qui mettent également à l’épreuve les normes hétérosociales qui la régissent – ainsi pénétrer un anus, par exemple, avec un poing ou avec un gode (comme prothèse suppléant le corps), c’est transgresser l’une des caractéristiques de l’idéal hétéronormatif de la sexualité (coït), en érotisant le(s parties du) corps différemment (et non en vertu d’un prétendu principe de “naturalité”)[13].
Le corps (im)propre
18Y a-t-il un travail de transgression à l’œuvre au niveau du corps dans Plus fort que moi ? La question mérite d’être posée. En effet, au premier abord, en dehors de son caractère sexuel, la corporalité n’aurait rien de véritablement subversif. Guillaume semble, au contraire, davantage se/la conformer à certains discours très normatifs sur la masculinité et l’hygiène. Guillaume donne l’impression de vouloir se donner son corps (mais aussi celui des autres) en propre. En d’autres termes : se l’approprier. Il faut circonscrire le corps. Le domestiquer, le contrôler et l’aseptiser. Le scruter pour en faire disparaître toutes les imperfections. De là, analogiquement, une obsession constante pour la “propreté” de son corps et de celui des autres : combien de fois ne répète-t-il pas qu’il doit “se laver le cul” (par exemple, 263, 267 ou 317), ou que son partenaire sent, “pu[e]” (304-305) ou sue (332). Le corps doit être “parfait”… Néanmoins, il est possible de montrer que même dans cette perfectibilité du corps et de son désir d’appropriation, il demeure une trace de transgression.
19Tout commence lorsque Guillaume dit “choisir” (254) l’homosexualité et “décide[r] de devenir une bombe sexuelle” (254). Il va améliorer et peaufiner son image pour plaire et séduire ; pour pénétrer la communauté et s’y faire une place. Six ans plus tard, le pari semble réussi :
Je suis une machine à séduire. Je me lave et je huile mon corps tous les jours. Je mets des lentilles de contact. De la crème. Du facial scrub une fois par semaine. Je me rase tous les trois jours. Je taille les poils de mon nez et de mes oreilles, je taille mes sourcils, je rase mes couilles et mon cul toutes les deux semaines, au même rythme que les cheveux. Je taille tout le reste de mes poils : pubis (3mm), aisselles (5mm), dos, épaules, torse (2 mm, pour mettre en valeur les muscles), parfois les jambes aussi. Je me lave les dents trois fois par jour, je me fais détartrer tous les trois mois, je me mets du déodorant neutre. Je mange suffisamment de protéines pour rentabiliser la gym en centimètres de muscles. À part pour le boulot je ne mets que des fringues sexe. Je suis toujours en jeans moulants, t-shirt moulant ou débardeur moulant, éventuellement chemise à carreaux butch, éventuellement bomber plus veste en jeans en dessous (la mode à l’époque), ou une nouveauté classe, le manteau butch outdoors USA en toile imperméabilisée jaune-beige. Ou bien tout ce qui précède, mais avec un 501 en cuir. C’est super pour faire les courses dans le Marais. (324)
Cette attention particulière et minutieuse au corps et à son apparence – et on aura également remarqué son souci presque obsessionnel apporté au style vestimentaire, sorte de deuxième peau, comme “choisie” et stylisée, avec des énumérations répétées du type de vêtement qu’il porte et de leur marque – l’a intégré au “ghetto”: il s’est adapté aux codes qu’il a observés dans les discothèques et la communauté au sens large. L’hétéronormativité a été transgressée (puisque ces codes ne sont à l’évidence pas ceux de l’hétérosexuel lambda) pour que Guillaume puisse “se faire Gay” (“sauf pour le boulot”). Son corps et son apparence ont dépassé ce que la société attendait de lui et se sont adaptés aux réquisits du milieu dans lequel il se meut, drague et trouve ses amants.
La chrononormativité versus les temporalité(s) subversive(s)
20Une autre modalité normative qui est réévaluée dans Plus fort que moi est le rapport au temps. Il faudrait, néanmoins, ici, très vite comprendre que la temporalité n’est pas une “chose unique” mais qu’elle se définit selon le “type” de relations qu’entretiennent les existences singulières avec elles-mêmes ou de celles qui les unissent à d’autres dans des situations déterminées. De façon générale, on peut distinguer deux “types” de temporalité. D’une part, il y a un temps linéaire ou de l’horloge (celui des dates, des calendriers, mais aussi de la vie hétérosociale) qui sera nommé, après E. Freeman, la chrononormativité[14]. D’autre part, il y a les temporalités que Dustan figure : des temporalités hétérogènes. Fluides, multiples, plastiques, élastiques — proliférant au gré des rencontres et pouvant, selon les contextes, maintenir la tension, s’étirer, ou se contracter intensément dans la fugacité de l’instant. Ces temp(oralité)s queer, comme les qualifierait J. Halberstam[15], revêtent, dans Plus fort que moi, plusieurs formes.
21D’abord, il n’existe pas de laps de temps prédéfinis, prescrits, ou de moments plus adéquats pour rencontrer quelqu’un, draguer ou pour avoir des relations sexuelles. Les choses vont, dans certains cas, très vite. Un échange de regards suffit parfois : aucun besoin de se connaître, de parler... ou presque : “Il a dit Salut. J’ai dit Salut, tu penses rester longtemps ici ? Il a dit Non, on peut y aller tout de suite. [...] J’ai dit On va chez moi ? C’est à côté [...]. Il a dit O.K.” (263). Pour ce qui est du sexe ensuite, il y a un désir, tout au contraire, de faire durer le plaisir : la rencontre des corps se fait selon un temps qui s’étire. Les drogues y sont parfois pour quelque chose. Parfois encore, en fonction des niveaux de ritualisation de l’acte sexuel, sa durée peut même s’étendre sur plusieurs heures. On se souviendra, ici, entre autres, du “plan dressage” (303) au chapitre 22 (le plus long du roman).
22Ce passage marque, d’ailleurs de façon presque paradigmatique, l’inadéquation de la sexistence de Guillaume d’avec la chrononormativité. Ce dernier souligne, d’abord, le fait qu’il se soit levé “tard” (303) (probablement en début d’après-midi) – et balise, ensuite, l’épisode de quatre indications temporelles précises : a) c’est la veille du 14 juillet, jour de la Fête Nationale en France – le soir, tout le monde sera déjà en train de festoyer ; b) quand il arrive chez l’homme qui l’accueille, “la grande horloge digitale de Beaugrenelle indiquait quinze heures” (303) ; c) puis “il était neuf [vingt-et-une] heures” (313) lorsque la nuit tombe ; et enfin, d) c’est après minuit qu’il s’en va : “On entendait encore les pétards de la fête” (314). La Fête nationale et (le temps de) l’horloge matérialisent la chrononormativité : elle rappelle que le moment de la session SM ainsi que sa durée (une dizaine d’heures) restent une incongruité. Les fêtards, eux, rappellent que Guillaume appartient à un monde étranger à la République, ses valeurs et son découpage du temps : lui ne festoie pas mais rentre chez lui et se masturbe. Ce chapitre est donc important puisqu’il montre que la manière dont Guillaume temporalise sa vie le sépare irrémédiablement de l’hétérosocialité, de ses valeurs, de ses mythes.
Le “chez-soi” comme un bordel et autres pornotopies
23Il ne s’agit toutefois pas uniquement d’une question de temps ou de temporalités ; c’est aussi toute une reconfiguration de l’espace qui est à l’œuvre dans Plus fort que moi. “Se (dé)faire (de) soi”, c’est cartographier à neuf et ce, loin du découpage spatial de l’hétéronormativité. Mais que serait-ce à dire ? Tout bonnement que l’on dérègle les limites entre le “privé” et le “public”[16] et redéfinit, par là, le sens même de l’ “intimité” ; mais également, que l’on découvre de nouveaux lieux et qu’on s’initie – ou se laisse initier – à leurs arcanes mystérieux. Bref, qu’on redessine des frontières et que l’on franchit des pas.
24D’abord, à l’intérieur de la sphère dite “privée”, la chambre à coucher ne constitue plus le lieu idéalement privilégié (celui du couple victorien) de l’acte sexuel, voire reproducteur de l’hétéronormativité (HS, p. 10). C’est tout l’appartement qui s’érotise et devient le théâtre des ébats du protagoniste : du salon à la salle de bain, en passant par la cuisine, les toilettes, le hall d’entrée ou le corridor. Par ailleurs, le “chez-soi” (qui est ordinairement défini comme le lieu garant de l’intimité du couple, de la famille, celui que l’on garde sous haute surveillance et que l’on n’ouvre aux visites que selon un ensemble de conventions et de règles bien déterminées) se laisse ici envahir par des inconnus avec qui Guillaume (et/ou Quentin) partagent une intimité souvent éphémère. La condition minimale de cette hospitalité consiste uniquement en ce que les visiteurs/invités (que Guillaume peut à l’évidence lui-même devenir lorsqu’il se fait accueillir chez ses amants) soient là pour partager un moment intense de plaisir, la promesse de ce moment se faisant dans une confiance totale entre les partenaires sexuels. On ne connaît pas les lieux, on ne sait pas ce à quoi on peut s’attendre, mais on “va se faire du bien”. Du moins, on l’espère. Vers la fin du roman, alors que Guillaume est encagoulé, sans possibilité de voir où il est, l’homme chez qui il se trouve veut le faire s’allonger :
[J]e lui ai fait confiance en espérant seulement que ça n’allait pas être couvert de lames de rasoir, c’est fou ce qu’on fait avec des inconnus, jusqu’à présent je n’avais jamais eu aucun problème avec les cinq ou six cents mecs que je m’étais déjà tapés, dont quand même peut-être la moitié seul à seul, soit chez moi, soit chez eux, sans que personne ne sache où j’étais, au début je laissais les adresses à Quentin et puis j’avais fini par me dire que je m’en foutais que mon meurtrier soit puni, alors je ne l’ai plus fait […]. (PFQM, 306)
25En se réappropriant la sphère “privée”, il y a eu redéfinition totale d’un espace “connu”, familier, pour en réarticuler les limites et pour en actualiser certains possibles. Mais, d’un autre côté, la formation sexistentielle de Guillaume est également marquée par la découverte d’espaces totalement neufs qui possèdent leurs codes, règles, normes et billets d’entrée. “Pornotopie” sera le nom donné, dans les traces de B. Preciado, à ces “espaces autres”, alternatifs – ou “hétérotopies”[17] –, appartenant cette fois à la sphère dite “publique” (du moins partiellement), lesquels engagent un processus de sexualisation[18]. Aussi ces pornotopies, dans le cas de Plus fort que moi, seront-elles tous ces lieux “publics” où Guillaume va s’éduquer à la sexualité, enclencher un devenir-homo et s’intégrer à la communauté et au “ghetto”[19] (parisien).
26Trois types généraux de pornotopies peuvent être discriminés dans le roman. On trouve, premièrement, des spatialisations sexuelles “sauvages”, fugaces de l’espace public (comme quand Guillaume se fait sodomiser en pleine rue, au beau milieu de la nuit - 258). Deuxièmement, Dustan offre aussi une petite cartographie de ces lieux de drague (de “cruising”) qui jalonnent discrètement Paris (les Jardins du Trocadéro - 248, les Tuileries - 250, le Square du Vert-Galant - 257). Et troisièmement, il y a ces espaces “institutionnalisés”, avec leurs normes et leurs codes vestimentaires[20] (voire langagiers[21]) spécifiques, comme les discothèques et leurs soirées réservées aux homosexuels (le “BH”, “Le Boy” - 256, “Le Broad” - 257, le “Keller” - 329) mais aussi les bars (le “Quetzal” - 273), parfois doublés d’une ou de plusieurs backroom(s) (le “Meczone” - 280, “Les Docks” - 327), ou encore ces clubs spécialisés où se tiennent des soirées libertines – le sexe y devenant parfois une performance que les gens applaudissent (265-266). L’intime devient extime.
27Enfin, il faudrait noter que les années 90, c’est aussi la “démocratisation” du Minitel, qui devient un espace de rencontre à part entière : une réelle cyber-pornotopie (avec son idiolecte et sa codification pragmatique des échanges). L’avantage du caractère virtuel des rencontres (donc de l’anonymat des utilisateurs du réseau par le recours à des pseudonymes), la distance et la possibilité de se retirer à tout moment de l’interaction garantissent une forme de sécurité (que n’offraient pas toujours les spatialisations – partiellement – sauvages de l’espace public) et facilitent la possibilité de trouver rapidement et en abondance des partenaires sexuels – c’est un véritable “supermarché” où tout le monde est en apparence connecté pour les mêmes raisons –, mais n’assure néanmoins pas de trouver, à tous les coups, lors de la rencontre “IRL”, la personne qu’on s’était imaginée, le profil (la “cv” - 297) exagérant parfois certains traits ou étant tout à fait mensonger. Sur la base d’un témoignage, S. McGlotten résume d’ailleurs ce problème non sans humour : “You might be able to get a dick to your house faster than a pizza […], but for many the dick might be late, it might ask for an exorbitant tip, or it might not be hot anymore when it […] arrive[s]”[22].
La maladie de la mort
28Les reconfigurations des différentes modalités sexistentielles qui ont été envisagées jusqu’ici ont permis l’épanouissement de Guillaume dans une série de processus transgressifs. Elles ont fait fleurir de nouveaux possibles, de nouvelles façons d’exister (de sexister) l’espace, le temps et le corps. Néanmoins, Plus fort que moi ne pourrait pas être examiné, sans envisager l’omniprésence du sida comme ce qui aura, peut-être, épuisé et tari, très tôt dans la sexistence du protagoniste, toute éventualité de vision à long terme. En effet, alors que tout lui souriait, il découvre à 24 ans sa séropositivité et la maladie inscrit à jamais, alors qu’aucun remède viable ne semblait encore pouvoir être trouvé, l’imminence de la mort dans son corps.
J’y pensais. Dix fois par jour. Vingt fois par jour. Chaque fois que j’avais faim, chaque fois que j’avais froid, chaque fois que j’étais fatigué, chaque fois que je me sentais faible. Je pensais que le virus était en train de gagner. Ma mort était le fond de ma pensée. Chaque pensée laissait place à ça. La mort allait m’avoir. Il n’y avait rien à faire. J’étais assis dans ma cellule. J’attendais l’exécution. (269-270)[23]
La situation ne peut néanmoins pas demeurer en l’état. Sa solution : une “[f]ui[te] en avant” (270) du présent dans le présent. Une fusion totale avec l’action en cours. Il faut multiplier les possibles dans le court terme et se sentir vivre. Autrement dit: sur/vivre. Danser, boire, se droguer, faire du sport. (Et peut-être même écrire). Mais aussi, et surtout, fantasmer et assouvir son désir. Impératif hédoniste et intensité des rapports de corps.
Ivre, pétardisé, en pleine digestion, devant la télé, à la gym, en train de danser, en train de baiser, avec toujours des mecs nouveaux, ma pensée s’arrêtait. Plus exactement, elle se limitait à ce que j’étais en train de faire. J’étais absorbé. J’avais la paix. (270)
29Dans un tel contexte, le rapport à la sexualité reste assez ambivalent. D’une part, elle devient la possibilité de se sentir (sur/)vivant dans la réalisation d’un désir de plus en plus avide et intense. D’autre part, le port constant du préservatif que la maladie le force à porter pour s’engager dans cette sexualité enflammée et dont il se plaint constamment du fait qu’il l’empêche de plus en plus souvent d’avoir des érections (“La honte” - 284), lui rappelle sans cesse son statut de séropositif… et d’impuissant impotent. La maladie et le latex qui y adhère le handicapent et le castrent puisqu’ils l’empêchent de vivre totalement une certaine masculinité idéale (métonymiquement, celle du pénis en érection). De même, il ne lui est plus possible de vivre un contact sexuel anal (actif ou passif) sans qu’il ne soit pas physiquement séparé de son partenaire par une fine membrane de latex. Avec la découverte de la séropositivité, une nouvelle limite s’est donc installée.
30Le préservatif devient alors une obsession, Guillaume indiquant très régulièrement, au cours de la narration, s’il a des rapports protégés, donc “(safe)”... ou non. Parce qu’en effet, et c’est ce qui aura fait polémique, il y a de rares moments où il ne se protège pas, où il ne se limite plus. Le but : retrouver une intimité “mythique”, “bander” et jouir sans entraves “comme avant quand [il] étai[t] vivant” (285) – comme “un homme, un vrai”. Et ne plus se sentir mourir (ou déjà mort) dans le rapport sans limite avec un autre corps. Avec une autre personne. Or la présence d’un autre implique, pour Guillaume, un choix éthique, puisque cette pratique ne l’engage plus seulement lui, mais aussi son partenaire. Il est porteur de mort. Il est un “pistolet chargé” (284), et il le sait. Transgresser la limite en latex est facile, mais pas le rapport à l’autre. Le “barebacking” (ou “montée à cru”) devient la possibilité de l’impossible : celle de potentiellement inscrire la mort en autrui. La transgression ultime. Six moments peuvent ainsi être identifiés où Guillaume s’adonne (ou compte s’adonner) clairement au “barebacking”: soit il sodomise à cru (“raw”) mais jouit dans sa main, sur le visage de son partenaire ou par terre (284-285 ; 337 ; 338), soit il pénètre (toujours à cru) mais ne précise pas si ou il jouit (294), soit il admet avoir joui à l’intérieur de son partenaire (“un vieux moche” dont on ne connaît pas le statut sérologique), mais à la demande de celui-ci (338). Dans ce dernier cas apparemment unique (dans le roman), cela se passe donc dans un moment de décision concertée. Entre adultes consentants ; et ce, malgré l’angoisse suscitée par ce geste (“mais ça m’a fait flipper quand même”). Ils auront décidé pour eux, dans une intimité (entre inconnus) devenue transgressive, illimitée, puisque réarticulant à neuf tous les préjugés – valides ou non – sur la vie et la mort, le dicible et l’indicible, le permis et l’interdit. Bien plus, Guillaume se défait de cette façon des discours de prévention (souvent moralisateurs et prescriptifs, avec en tête ceux répétés par Act-Up Paris) qui dominent la communauté à laquelle il a tout fait pour appartenir. Transgresser donc, pour questionner, reformuler et, par là même, ouvrir un débat (politique) sur les normes régissant la sexualité – dans l’extrême de la mort injectée (?), donc à partir de la matérialité même des corps –, à tort ou à raison, quitte à être exclu ou à s’exclure en connaissance de cause[24]. Encore une fois : pour le meilleur ou pour le pire. C’est plus fort que lui.
S(’)exister (1) : l’espoir de l’immanence
31Plus fort que moi de Guillaume Dustan aura conté l’apprentissage d’un désir transgressif. Celui d’un protagoniste qui se sera défait de soi pour se faire soi : qui aura dépassé les limites qui lui étaient imposées pour les redéfinir. Autrement dit, sexister. Toutes sortes de pratiques sexuelles auront été tentées ; le corps aura été exploré, ses innombrables ressources exploitées, augmentées, améliorées avec une technicité d’artiste et l’aide de drogues et de technologies spécifiques ; la chrononormativité de l’hétérosocialité aura laissé place à une multitude de temporalités subversives ; la chambre à coucher du couple victorien, au dynamisme de nouvelles cartographies pornotopiques. Guillaume aura quitté le régime de l’hétéronormativité pour s’installer pourtant dans un nouveau type de système normatif : il aura transgressé mais se sera complètement “reterritorialisé”. Il aura fallu se surveiller et s’approprier (se donner en propre) sexuellement, corporellement ou socialement. Le sexe aura dû être connu dans ses moindres secrets ; le corps domestiqué, presque stérilisé (comme une “machine”), dans le seul but de plaire (et de multiplier sexuellement les partenaires et techniquement les zones de plaisirs) ; les rapports à autrui hiérarchisés et partagés entre ces autres qui sont dignes d’intérêt et ceux qui ne le sont pas. Guillaume aura fait ce qui était attendu de lui par le milieu dans lequel il baignait et aura excellé dans cette tâche.
32Et c’est ici que la position de Dustan/Guillaume est tout à fait ambiguë, puisque d’aucuns pourraient se demander s’il n’embrasse pas de la sorte toute une politique de l’exclusion, en répétant sous une autre forme le rejet de la différence et les processus d’abjection de l’hétéronormativité[25]. Il aura dû rester différent mais, sur le terrain de cette différence, respecter les us et coutumes de l’Homosexuel (du Gay) qui s’habille comme il faut, qui va à la salle de sport, qui a une sexualité libérée, etc. En d’autres termes, il aura fallu observer ce qui pourrait être encore appelé une certaine homonormativité[26]. Il aura ainsi rendu cette différence (d’avec une hétérosexualité idéale) même à elle-même – il aura immanentisé – et par là créé des hiérarchies entre ceux qui correspondent à l’homonorme (elle-même devenue idéale) et ceux qui n’y correspondent pas. Il aura universalisé et “légiféré” la différence (dans une veine très républicaine à la française) et exclu de façon souvent violente et totalisatrice (voire totalitaire). Or, sa – nouvelle – transgression des prescriptions morales entourant le sida (mentionnée presque naïvement dans le cours de la narration) le coupera finalement de sa communauté et le jettera hors de son idéal d’immanence tant convoité… Mais bien avant cela, la Bildung sexuelle de Guillaume dans Plus fort que moi se sera close par ou ouverte sur une évasion dans un autre type de dehors (la Martinique) qui n’aura plus été déterminé uniquement par un rapport au sexe. Avec ce nouveau départ, Guillaume aura été prêt à entamer un nouveau cycle qui sera raconté dans la prochaine trilogie[27] ; une trilogie qui dira ainsi adieu à la centralité du sexe et du désir pour se tourner vers d’autres aspects de la vie du protagoniste : l’amour, par exemple. Mais aussi l’éthique et la politique.
Brève prière pour un bon usage de Dustan
33Dustan nous aura donné à lire un récit de son expérience singulièrement plurielle de la sexualité dont nous, les lecteurs et les lectrices, n’aurons probablement jamais soupçonné les contingences. Il nous aura montré au travers de son autopornobiographie que sa sexualité est certes différente, mais que cette différence n’en fait pas la marque d’une quelconque psychopathologie (d’une “hypersexualité”). Aussi le texte n’est-il pas là pour titiller nos fantasmes (si ce n’est, peut-être, accessoirement) ni pour demander notre tolérance, notre approbation ou notre adhésion, mais pour élargir nos horizons et nous instruire aux différences – maintenant également à titre d’archive d’une “(sous-)culture gaie” française des années 90[28]. En fait, Guillaume nous aura fait voir son apprentissage pour que, nous aussi, nous apprenions. Que nous fussions cette jeune personne s’identifiant comme “homosexuel” qui souhaiterait trouver des “clés de survie” et explorer, par la littérature, le large éventail des options pratiques, techniques, sexistentielles dont son “orientation sexuelle” lui ouvrirait les portes ; ou que nous soyons de ces autres – les hétéro[normatif]s, au premier plan – qui n’auraient aucune idée (si ce n’est, peut-être, une vision stéréotypée où l’ “homosexualité masculine” = sodomie et effémination) des altérités qui habitent un dehors au-dedans de leur monde. Ce texte se fait ainsi la voix de certaines communautés et engage à une Bildung qui fut celle de son protagoniste et de son auteur, mais qui sera également la nôtre. Il devient un manifeste post-pornographique (contra-sexuel[29], pornoterroriste[30]) en puissance appelant, comme malgré lui, une éthique et une politique sexistentielles.
34Le roman nous aura demandé de muter avec ses personnages, de faire textuellement le “voyage au bout du sexe”, d’apprendre à connaître des autres – nos autres – et de faire preuve de générosité envers l’altérité. Pour( )quoi ? Afin que nous puissions sur/vivre dans un monde pluriel qui serait certes plus inclusif mais qui, simultanément, permettrait l’ouverture du champ des possibles et la potentialité de laisser émerger, de façon transgressive, des événements… impondérables. (Pour nous. Pour celles et ceux. Pour lui, G.D.)
Ârash Aminian Tabrizi
Wadham College (University of Oxford)

Notes


* Cet article se voudrait l’entame d’une série intitulée “Sur/vivre aux limites”. Versant littéraire d’un projet plus généralement philosophique (“Trans–”), cette étude séquencée tentera d’approcher la question de la “sexistence” chez différents écrivains contemporains (entre autres, J.-B. Del Amo ou É. Rémès), telle qu’elle va commencer à se profiler dans cette lecture de Plus fort que moi de G. Dustan. (Que l’on ne s’étonne donc pas de ce mystérieux numéro entre parenthèses). Par ailleurs, pour leurs remarques, leurs recommandations et leurs encouragements, voire, dans certains cas, pour leur confiance et leur aide précieuse, que Ivan Arickx, Éric Bordas, Chantal Delhez, Antoine Delval, Nicolas Duriau, François Fekete de vàri, Adam Freeman, Owen Heathcote, Marie-Chantal Killeen, Sophie Soukias et Charly Verstraet soient, ici, toutes et tous très chaleureusement remerciés.

[1] Beatriz Preciado, Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique, Paris, Grasset, 2008, p. 122 ; désormais TJ.

[2] Pour le dire grossièrement, la notion d’ “hétéronormativité” entend signifier une certaine hétérosexualité idéale obligatoire et son “système” naturalisant et diffus (de discours, de normes et de relations de pouvoirs), lequel intime et régule des manières de vivre un corps en le liant à un sexe et un genre spécifiques (définis de façon exclusivement binaire : pénis/vagin, masculinité/féminité, etc.) et qui enjoint à n’avoir des relations sexuelles que d’un certain type (le coït vaginal, visant, à terme, la reproduction). Le mot serait de Michael Warner (“Introduction”, dans Warner éd., Fear of a Queer Planet: Queer Politics and Social Theory, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1993, p. xxi), et aurait été proposé, entre autres choses, dans la suite des travaux de M. Foucault, de M. Wittig et de E. K. Sedgwick. Voir, à ce propos, Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 248, <Tel>, 1994 [1976], p. 10 et p. 175-211 (désormais HS) ; Monique Wittig, “La pensée straight”, La Pensée straight, Paris, Amsterdam, 2013, p. 57-67 ; Eve Kosofsky Sedgwick, Epistemology of the Closet, Berkeley, University of California Press, 1990 ; Judith Butler, Gender Trouble, Londres, Routledge, 2006, <Classics> (désormais GT) ; Beatriz Preciado, “Qu’est-ce que la contra-sexualité ?”, Manifeste contra-sexuel, Paris, Balland, 2000, <Modernes>, p. 20-21 (désormais MCS) et “Le crépuscule de l’hétérosexualité comme nature”, TJ, p. 111-115. Quoique la notion d’hétéronormativité soit encore maintenue dans cet article (à l’instar de celle d’ “hétérosocialité” qui décrirait le “contrat social” – et les rapports entre “hommes” et “femmes” qu’elle définit – comme normativement hétérosexuel), elle sera retravaillée ailleurs, notamment en raison du contresens étymologique, voire philosophique, que le terme fait émerger. Celui-ci aurait en effet dû marquer une normativité autre (différente, alternative, hétérogène) alors qu’il dénote, dans les discours dits “théoriques”, celle du même (du substantiel, de l’identique, de l’homogène) : autrement dit, une certaine immanence systémique et idéale et ce, uniquement, pour évoquer la normativité hétérosexuelle. Or cette dernière aurait dû être qualifiée d’ “homonormative” à l’instar, en fait, de tous ces autres groupes qui délimitent les frontières de leur prétendue “essence” en propre – souvent avec violence – que leurs membres se reconnaissent comme “hétérosexuels”, “gays”, “lesbiennes”, ou selon toute autre catégorie identitaire (sexuelle, ethnique, etc.) (voir notes 25 et 26).

[3] Jacques Derrida, “Survivre”, dans Parages, Paris, Galilée, 1986, <La philosophie en effet>, passim ; notamment p. 153.

[4] Maurice Blanchot, Le pas au-delà, Paris, Gallimard, 1973, <Blanche>, p. 139.

[5] Et il ne faudrait pas ici oublier les histoires singulières et plurielles de ces différents groupes et des rapports (transgressifs) complexes qu’ils ont entretenus – et entretiennent encore – avec le régime hétéronormatif.

[6] Laurent Berlant et Micheal Warner, “Sex in Public” [1998], in PC, p. 197.

[7] Guillaume Dustan, “Plus fort que moi” [1998], Œuvres 1 [Dans ma chambre, Je sors ce soir et Plus fort que moi], Paris, P.O.L., 2013, p. 243-349 ; désormais PFQM.

[8] Voir la liste des œuvres (à moitié réelle, à moitié imaginaire) que l’auteur donne dans Génie divin (Paris, J’ai Lu, 2002 [2001], <Nouvelle génération>, p. 2).

[9] Id., Œuvres 1, op. cit., p. 357.

[10] PFQM, p. 248. Dorénavant, les références à ce texte se feront, dans le corps de l’article, par le simple numéro de page.

[11] “The terms ‘actif’ and ‘passif’, and their American counterparts ‘top’ and ‘bottom’, bear some discussion, due to their multiple implications in gay culture. ‘Top’ and ‘bottom’ are by no means simple, discrete categories, nor is there even any general agreement on exactly what the terms imply. They are used, particularly within SM culture, to refer to general ideas of dominance and submission, often bearing little or no relation to specific sexual activities. The sense in which they are most widely used, however, is […] to indicate the role taken in anal sex” (Daniel Hendrickson et Marc Siegel, “The Ghetto Novels of Guillaume Dustan”, Paroles Gelées 16 (1998), p. 107 ; désormais GNGD). Pour Guillaume (Dustan), il ne faut pas choisir mais bien embrasser les multiples possibilités qu’offre la sexualité (PFQM, p. 331), au risque de répéter le schéma univoque de l’hétéronormativité (“homme actif” versus “femme passive”), ce qui semble être davantage le cas de Quentin.

[12] Guillaume Dustan, Nicolas Pages, Paris, J’ai Lu, 2001 [1999], <Nouvelle génération>.

[13] Voir MCS.

[14] Elizabeth Freeman, “Introduction: Queer and Not Now”, Time Binds: Queer Temporalities, Queer Histories, Durham, Duke UP, 2010, p. 3. Précisons que pour Freeman, la chrononormativité tend à définir, plus spécifiquement, la régulation des corps et des processus corporels (comme, par exemple, l’âge requis pour une femme d’avoir des enfants).

[15] Judith Halberstam, “Queer Temporality and Postmodern Geographies”, In a Queer Time and Place: Transgender Bodies, Subcultural Lives, Londres, New York UP, 2005, p. 6.

[16] La distinction supposément franche (en réalité, poreuse) entre le “privé” et le “public” est à l’évidence idéale (et même hétéronormative). Voir Michael Warner, “Public and Private”, PC, p. 21-63.

[17] Michel Foucault, “Des espaces autres” [1984 (1967)], Dits et écrits II. 1976-1988, Paris, Gallimard, 2001, <Quarto>, p. 1571-1581 ; “Les hétérotopies”, Le corps utopique, Les hétérotopies, Paris, Lignes, 2009, p. 21-36.

[18] Voir Beatriz Preciado, Pornotopie : Playboy et l’invention de la sexualité multimédia, Paris, Flammarion, 2011, <Climats>, p. 118-119.

[19] Le “ghetto” doit, d’ailleurs, être lui-même considéré comme une pornotopie, et plus exactement, selon la cartographie théorique de Preciado, comme une pornotopie “subalterne” (ibid., p. 119). Sur le “ghetto” chez/de Dustan, voir GNGD, p. 97-119.

[20] Un exemple particulièrement frappant de cette normativité vestimentaire que seuls des habitués peuvent comprendre et “lire” : “Il portait un bandana rouge autour du cou, ce qui voulait dire branché fist, et un cockring sur son perf, à l’épaule droite, donc passif. Un 501 moulant délavé, déchiré au-dessous du cul. Des Fryes. […] C’était visiblement une grosse salope” (PFQM, p. 280).

[21] GNGD, p. 104-106.

[22] Shaka McGlotten, Virtual Intimacies: Media, Affect, and Queer Sociality, Albany, SUNY Press, 2013, p. 3.

[23] Les choses changent légèrement avec le temps. La mort est toujours omniprésente mais de façon moins prégnante. Et non sans une forme d’humour macabre, il note ainsi : “Je ne pensais plus à ma mort qu’environ une fois par jour. L’espérance de vie moyenne après la contamination était montée à sept ans. Moins trois ans et demi depuis la mienne, restaient trois ans et demi. En défalquant un an et demi de maladie, je projetais encore deux ans et demi de bon fonctionnement. Je pourrais me faire la Leather party à Hambourg l’année prochaine. Cette année je n’avais plus de fric, donc c’était raté” (PFQM, p. 315).

[24]Notons, néanmoins, que dans Plus fort que moi, il n’élucubre nullement sur le sujet du “barebacking”. C’est lorsque Dustan devra se défendre de ces pratiques qu’il précisera, entre autres déclarations incendiaires, que selon lui : “Pour tout le monde, la responsabilité, c’est pour soi, pas pour les autres. La responsabilité pour autrui, c’est de la blague. Et même la responsabilité pour soi, c’est très difficile. Si bien que le seul discours réaliste en matière de prévention, ce n’est pas d’essayer d’imposer la capote: ça ne marchera jamais. C’est de dire: ‘Baisez sans capote et sans risques: entre séropos, ou bien entre séronegs.’ C’est tout” (Guillaume Dustan, “La capote n’a jamais existé”, Libération, mis en ligne le 21/10/2000). Sur le rapport complexe de Dustan à la question du “barebacking”, voir l’excellent article d’O. Davis : “Leading by example: A queer critique of personalization and coercive community governance in Act-Up-Paris’s operation against the bareback writers”, Sexualities 18 (2015), p. 141-157.

[25] Pour le dire vite, J. Kristeva définirait l’ “abjection” comme le processus d’exclusion ou de rejet qui permet de déterminer, délimiter, circonscrire le corps, en propre. L’abject apparaît comme cette forme de “supplément” qui doit être exclu ou rejeté (donc caché et effacé) pour limiter : “Ce n’est […] pas l’absence de propreté ou de santé qui rend abject, mais ce qui perturbe une identité, un système, un ordre. Ce qui ne respecte pas les limites, les places, les règles” (“Approche de l’abjection”, Pouvoir de l’horreur. Essai sur l’abjection, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 12). Butler propose, dans la continuité des travaux d’I. M. Young, de se réapproprier politiquement le concept de Kristeva et d’en élargir le sens pour montrer que l’idéal (régulateur) de l’hétérosexualité – son régime – chasse ses/ces autres, les exclut pour se définir et s’affirmer en propre. (Voir Iris M. Young, “The Scaling of Bodies and the Politics of Identity”, Justice and the Politics of Difference, Princeton, Princeton UP, 1990, p. 142-146 ; GT, p. 182.).

[26] L’ “homonormativité” continuerait à désigner, dans cet article, la normativité d’une certaine “homosexualité idéale”. Pourtant, comme indiqué plus haut (voir note 2), le terme pose problème et devra être redéfini, ailleurs, dans un contexte plus large.

[27] La deuxième trilogie, intitulée Bordelmonstrepartout, rassemble Nicolas Pages (Paris, J’ai Lu, 2001 [1999] , <Nouvelle génération>), Génie Divin et LXiR (Paris, Balland, 2002, <Le Rayon>) – toujours selon la liste des œuvres que l’on trouve dans Génie Divin (voir note 8).

[28] Oliver Davis, “Guillaume Dustan’s ‘autopornobiographie’: Is There Room for Trash in the Queer Subcultural Archive”, Vassalio et Cooke éds, Alienation and Alterity: Otherness in Modern and Contemporary Francophone Contexts, Berne, Peter Lang, p. 59-74.

[29] Voir MCS.

[30] Voir Diana J. Torres, Pornoterrorisme, Hartzea Lopez Arana trad., Azkaine, Gatuzain, 2012.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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