La représentation de l’esprit dans la narratologie postclassique : un bref état de l’art
 
1La narratologie cognitive représente aujourd’hui l’une des tendances les plus importantes et les plus productives de la narratologie postclassique. Une partie des travaux réalisés dans ce domaine s’est concentrée sur la représentation de l’esprit des personnages dans les récits fictionnels et sur les réponses des lecteurs confron­tés à ce type de représentation. Il s’agit de travaux plus ou moins coordonnés, mais on verra qu’au-delà de certains points qui font consensus, il existe des lignes de fracture qui apparaissent en particulier dans des articles. Il existe aussi des formulations plus ou moins radicales des mêmes propositions. Une des difficultés que rencontre l’analyste est liée aux divergences terminologiques entre les différentes contributions[1].
2Remarque : on a choisi comme terme englobant le terme “esprit” (à la place de “conscience”, qui aurait été possible aussi, dans une large mesure, ou d’ “intério­rité”, qui est le terme utilisé dans le titre de ce numéro de FiXXIon). La raison principale est qu’ “esprit” (mind) est le terme choisi par Alan Palmer dans la première contribution analysée ici. Palmer affirme clairement sa préférence pour “esprit” au détriment de “conscience” (consciousness) ou de “pensée” (thought), l’emploi de ces derniers termes étant trop lié aux approches antérieures dont il s’efforce de se démarquer. Palmer critique également l’assimilation fréquente de “conscience” à “conscience réflexive” (self-consciousness), qui détourne l’attention de la “non-conscience” et des états mentaux latents. Marco Caracciolo reproche cependant à Palmer d’utiliser “esprit” et “conscience” de façon interchangeable (Caracciolo, lui, entend établir une vraie différence conceptuelle entre les deux termes). On verra que le terme “pensée” est également très présent chez Palmer. En revanche, aucun des auteurs considérés n’utilise le terme “intériorité” de manière extensive, et celui-ci n’est jamais synonyme d’ “esprit”, de “conscience” ou de “pensée” : il désigne plutôt un certain aspect de l’esprit, ou l’esprit envisagé dans une certaine perspective, qui n’est généralement pas celle des auteurs considérés. Il faudrait faire un sort également au terme “expérientialité” (experientiality), dû à Monika Fludernik[2]. Palmer signale qu’il considère “esprits fictionnels” (fictional minds) ou “fonctionnement mental fictionnel” (fictional mental functioning) et “expérientialité” comme synonymes. On retrouve le terme “experientialité”, largement redéfini et désynonymisé de l’esprit ou de la conscience fictionnels, dans l’ouvrage de Caracciolo.
L’invention des esprits fictionnels
3Les deux ouvrages d’Alan Palmer, Fictional Minds (2004) et Social Minds in the Novel (2010), forment un diptyque. Dans le premier, l’auteur s’appuie sur les travaux de la philosophie de l’esprit, de la psychologie, de la psycholinguistique et d’autres disciplines des sciences cognitives, consacrées au fonctionnement des esprits réels, pour construire un cadre théorique propice à l’étude des esprits fictionnels, i.e. des esprits des personnages des récits fictionnels. Dans le deuxième, il s’efforce d’appliquer ce cadre théorique à quelques grands romans anglais du XIXe siècle, ainsi qu’à deux romans du XXe siècle, plus rapidement traités (cet ouvrage reprend notamment la série d’articles publiés par l’auteur sur Middlemarch de George Eliot). Le deuxième ouvrage fait également ressortir une des idées maîtresses exposées dans le premier : l’idée de la nature sociale des esprits, dans les récits fictionnels comme dans la vie réelle.
4Palmer entend d’abord se démarquer des approches antérieures, en particulier celle de Dorrit Cohn et de ses continuateurs, à laquelle il reproche de s’être trop focalisée sur le “discours intérieur” (inner speech), au détriment d’autres aspects, selon lui beaucoup plus importants, du fonctionnement des esprits fictionnels. For this reason, it does not do justice to the complexity of the types of evidence for the workings of fictional minds that are available in narrative discourse ; it pays little attention to states of mind such as beliefs, intentions, purposes, and dispositions ; and it does not analyze the whole of the social mind in action”[3]. Palmer énumère les principaux problèmes posés par l’usage des catégories ou des types de discours (speech categories) pour rendre compte des esprits fictionnels : 1) privilège donné à la “pensée directe” et à la “pensée indirecte libre” (direct thought, free indirect thought) sur le “compte rendu de pensée” (thought report)[4] ; 2) surestimation de la composante verbale de la pensée ; 3) sous-estimation corollaire du “compte rendu psychologique portant sur les états d’esprit des personnages” (thought report of characters’ states of mind). Palmer mentionne par exemple les humeurs, désirs, émotions, sensations, images visuelles. Il ajoute que les esprits des personnages peuvent aussi contenir des états mentaux latents, comme les attitudes, jugements, croyances, traits de caractère, habitudes de pensée. L’approche par les catégories de discours (speech category approach) tend également 4) à privilégier certains romans et certaines scènes dans ces romans, et 5) à donner l’impression que les esprits des personnages ne consistent qu’en un flux de conscience caractérisé par sa double nature passive et privée (Palmer signale que ce dernier problème est peut-être le plus important). Palmer ne conclut pas pour autant que l’approche par les catégories de discours doit être abandonnée. Il propose simplement qu’elle soit considérée comme une perspective parmi d’autres, sachant que des aberrations apparaissent lorsqu’elle est considérée comme l’unique perspective sur les esprits fictionnels. Palmer s’emploie également tout au long de son ouvrage à relativiser l’idée de l’accessibilité directe des esprits fictionnels, qui conduit à négliger une part importante de la construction de ces esprits par les lecteurs : Just as in real life the individual constructs the minds of others from their behavior and speech, so the reader infers the workings of fictional minds and sees these minds in action from observation of characters’ behavior and speech” ; “This ability to decode other minds without having direct access to them is not confined to fictional characters. It is a vitally important element in the reading process” ; “Direct access to inner speech and states of mind is only a small part of the process of building up the sense of a mind in action”, etc.[5].
5Par opposition à l’approche par les catégories de discours, Palmer présente une approche des esprits fictionnels qui se veut, premièrement, plus complète, plus holistique (s’occupant de l’esprit dans sa totalité, the whole mind), deuxièmement, plus orientée vers le contexte social d’action et d’interaction entre les personnages. Dans cette approche, c’est le compte rendu de pensée qui est privilégié, pour sa capacité à représenter une grande variété d’activités, d’événements, de phéno­mènes ou d’états mentaux, ainsi que pour sa capacité à représenter ce que Palmer appelle la “pensée intermentale” (intermental thought), i.e. la pensée commune, groupale, partagée ou collective, par opposition à la “pensée intramentale” (intra­mental thought), individuelle ou privée. Palmer propose que les descriptions d’actions soient considérées, au moins en partie, “as descriptions of the network of mental states and events such as intentions, beliefs, and decisions that lie behind the physical behavior and form part of the philosophical concept of action”[6]. Il souligne l’importance des émotions dans toute analyse de l’esprit fictionnel envisagé dans sa totalité, les émotions devant elles aussi être considérées comme des “tendances à l’action” (action tendencies). Ces propositions sont résumées dans le concept de continuum pensée-action. La progression de l’ouvrage reflète l’avantage donné par Palmer à la perspective externaliste sur les esprits fictionnels, sur la perspective internaliste caractéristique des approches narratologiques traditionnelles. Palmer montre en quel sens et dans quelle mesure on peut dire que l’esprit est un phénomène social, public et observable. Il s’arrête ensuite sur quatre point essentiels : l’ascription ou attribution d’états mentaux à des tiers (third-person ascription), le développement de la pensée orientée vers un but (the development of purposive thought), le dialogisme comme condition de l’esprit humain (dialogic thought), la pensée socialement située (situated thought). Le deuxième ouvrage, Social Minds in the Novel, rappelle l’opposition entre les perspectives internaliste et externaliste sur l’esprit : la première “stresses those aspects that are inner, introspective, private, solitary, individual, psychological, mysterious, and detached” ; la seconde, “those aspects that are outer, active, public, social, behavioral, evident, embodied, and engaged”[7]. Il introduit une typologie de l’intermentalité, qui distingue : les “rencontres intermentales” (intermental encounters), qui correspondent aux dialogues entre des personnages, quels qu’ils soient ; les “petites unités intermentales” (small intermental units), comme les couples, les amitiés étroites, les familles nucléaires ; les “unités intermentales de taille moyenne” (medium-sized intermental units), qui incluent les collègues de travail, les voisins, les amis ; les “unités intermentales vastes” (large intermental units), comme les villes ou les sociétés ; enfin, les “esprits intermentaux” (intermental minds), ou les “esprits de groupe” (group minds), comme celui de la ville de Middlemarch dans le roman d’Eliot. Dans les études de cas qui occupent la majeure partie de cet ouvrage, Palmer insiste sur l’importance de l’attribution d’états mentaux à autrui, que ce soit dans l’interaction lecteur-personnages ou dans les relations entre les personnages.
6De l’un à l’autre ouvrage, on retrouve un certain nombre de concepts : le cadre de la conscience continue (continuing-consciousness frame), qui permet au lecteur d’attribuer à un personnage une conscience qui existe continûment dans le monde de l’histoire, y compris entre les moments où le récit fait explicitement référence à cette conscience ; le récit enchâssé (embedded narrative), rebaptisé récit cognitif (cognitive narrative) dans le deuxième ouvrage, qui désigne l’ensemble des points de vue, perceptif, cognitif, éthique, idéologique, qu’un personnage peut avoir sur le monde de l’histoire[8]. Palmer appelle récit doublement enchâssé ou à double enchâssement (double embedded narrative), rebaptisé récit doublement cognitif dans le deuxième ouvrage, les représentations des esprits des personnages qui se trouvent contenues dans les esprits d’autres personnages. Une façon intéressante d’envisager les récits fictionnels, selon Palmer, est d’examiner les relations entre la conception par un personnage de son propre récit cognitif et les récits doublement cognitifs des autres personnages à son sujet.
Les ouvrages de Palmer sont très connus dans le monde anglo-saxon. Ils ont suscité des réactions généralement positives, mais aussi des remarques critiques, qui se sont exprimées notamment dans deux numéros spéciaux de revue[9].
Pourquoi lisons-nous de la fiction ? La contribution de la théorie de l’esprit
7Lisa Zunshine, auteure de Why We Read Fiction : Theory of Mind and the Novel (2006), partage avec Palmer l’idée que ce sont les mêmes mécanismes qui nous permettent de construire le contenu de l’esprit des autres personnes dans la vie réelle et d’inférer les fonctionnements mentaux des personnages dans les récits fictionnels. Son ouvrage s’ouvre sur une question : pourquoi Peter Walsh tremble- t-il au moment de revoir Clarissa dans Mrs Dalloway de Virginia Woolf ? Autrement dit : comment savons-nous que ce tremblement est lié à une réaction émotionnelle du personnage et non à un début de maladie de Parkinson par exemple ? Les psychologues ont un terme spécial pour désigner ce savoir intuitif et implicite : ils l’appellent “théorie de l’esprit” (theory of mind). Zunshine précise que le terme peut être utilisé de façon interchangeable avec “lecture de l’esprit” (ou “lecture d’états mentaux”, ou encore “lecture mentale”, mind-reading)[10].
8L’ouvrage est composé de trois parties. La première, “Attributing Minds”, introduit le premier concept-clé de l’ouvrage : celui de lecture de l’esprit. La thèse développée par Zunshine dans cette partie et dans l’ensemble de l’ouvrage est que la fiction “engages, teases, and pushes to its tentative limits our mind-reading capacity”[11]. La démonstration s’appuie en particulier sur l’analyse d’un passage de Mrs Dalloway, extrait de la séquence du déjeuner chez Lady Bruton (dans ce passage, Hugh Whitbread apporte son concours à Lady Bruton pour rédiger une lettre destinée au Times). Ce passage représente, selon Zunshine, des esprits multiplement enchâssés : l’esprit des fabricants de stylographes est enchâssé dans l’esprit de Hugh Whitbread, qui est lui-même enchâssé dans celui de Richard Dalloway, etc. – jusqu’à atteindre un enchâssement de sixième niveau[12]. Zunshine rappelle que la théorie de l’esprit se définit formellement comme un enchâssement de deuxième niveau (“je crois que vous pensez X”) et qu’elle nous permet ordinairement de traiter jusqu’à quatre niveaux (“je crois que vous pensez qu’elle croit qu’il pense X”). L’analyse du passage mentionné montre que “Mrs Dalloway at times pushes our ability to process embedded intentionalities beyond our cognitive zone of comfort (i.e., beyond the fourth level)[13].
9La deuxième partie de l’ouvrage, “Tracking Minds”, présente le second concept fondamental : celui de “métareprésentationalité” (metarepresentationality). À la suite des travaux de Leda Cosmides et John Tooby, Zunshine définit la capacité métareprésentationnelle comme la capacité à reconnaître et à mémoriser la source d’une représentation mentale (correspondant à la partie “je crois” dans “je crois que vous pensez X”). Cette capacité peut être altérée chez certaines personnes atteintes de schizophrénie par exemple. Zunshine établit un lien explicite entre la lecture de l’esprit et la métareprésentationalité : “[…] whereas our Theory of Mind makes it possible for us to invest literary characters with a potential for a broad array of thoughts, desires, intentions, and feelings […], our metarepresentational ability allows us to discriminate among the streams of information coming at us via all this mind-reading. It allows us to assign differently weighed truth-values to representations originating from different sources (that is, characters, including the narrator) under specific circumstances[14]. Elle montre ensuite que les recherches sur la métareprésentationalité permettent d’éclairer d’un jour nouveau des romans comme Clarissa de Samuel Richardson et Lolita de Vladimir Nabokov, qui ont donné lieu à de nombreuses lectures critiques, en raison notamment de la présence d’un narrateur non fiable (Zunshine propose d’étendre cette qualification au personnage de Lovelace dans le roman de Richardson). Dans sa perspective, Lovelace est un narrateur non fiable parce qu’il échoue à reconnaître le fait qu’il est lui-même la source de certaines de ses représentations mentales (en particulier de ses représentations de l’esprit de Clarissa), ce qui rend très difficile au lecteur de distinguer entre les représentations qui doivent être considérées comme vraies dans le monde de l’histoire et celles qui doivent rester des métareprésentations, avec indication de la source. Zunshine a des formulations comparables, renvoyant aussi à des problèmes de reconnaissance de la source (source-monitoring), à propos du narrateur de Lolita.
10La troisième partie est intitulée “Concealing Minds”. Elle poursuit l’exploration entreprise dans la deuxième partie, mais en se focalisant cette fois sur le genre du roman policier. Selon Zunshine, “[d]etective stories […], play a slightly different game with our metarepresentational ability. Rather than encouraging us to believe what a given protagonist (e.g., Lovelace or Humbert) is saying, only then to slap us with a revelation that we should not have trusted him in the first place, the detective stories want us to disbelieve, from the very beginning and for as long as possible, the words of pretty much every personage we encounter”[15]. Dans cette partie, elle s’efforce à nouveau de mettre en relation des universaux cognitifs (la théorie de l’esprit, la métareprésentationalité) et un phénomène historique et culturel particulier, en l’occurrence le roman policier. Au passage, elle propose une réponse à la question de savoir pourquoi le roman policier est généralement perçu comme peu compatible avec l’intrigue amoureuse (romance chez Zunshine).
L’accent mis sur la fiction narrative en tant qu’expérimentation avec les compé­tences cognitives associées à la théorie de l’esprit et à la métareprésentationalité conduit Zunshine, d’abord implicitement puis explicitement dans la conclusion de son ouvrage, à se rapprocher du modèle holistique de l’esprit, adopté également par Palmer, selon lequel l’émotion et la cognition sont inextricablement liées.
Une approche diachronique de la représentation des esprits fictionnels
11L’ouvrage collectif dirigé par David Herman, The Emergence of Mind : Represen­tations of Consciousness in Narrative Discourse in English (2011), s’efforce de dégager les grandes tendances de la représentation de l’esprit dans le récit de 700 à nos jours (domaine britannique). Il est divisé en quatre parties, regroupant chacune deux ou trois chapitres (“Part I : Representing Minds in Old and Middle English Narrative”, “Part II : Sixteenth- and Seventeenth-Century Narrative”, “Part III : Contexts for Consciousness in the Eighteenth and Nineteenth Centuries”, “Part IV : Remodeling the Mind in Modernist and Postmodernist Narrative”). À l’intérieur des parties, les chapitres, numérotés de 1 à 9, portent tous une indication de période précédant le titre proprement dit : chapitre 1, “700-1050 : Embodiment, Metaphor, and the Mind in Old English Narrative” ; chapitre 2, “1050-1500 : Through a Glass Darkly ; or, the Emergence of Mind in Medieval Narrative” ; chapitre 3, “1500-1620 : Reading, Consciousness, and Romance in the Sixteenth Century”, etc. L’intention est claire : il s’agit de montrer l’exhaustivité (toutes les périodes sont couvertes) et l’intérêt du travail collaboratif (chaque période est confiée à un spécialiste). Cependant, on a beau chercher, on ne trouve ni dans l’introduction générale, ni dans les introductions des chapitres, d’informations sur les choix qui ont présidé au découpage des périodes[16]. En l’absence de ces informations, l’organisation du livre peut paraître naïve et maladroite. On peut aussi penser, que sur une matière telle que la représentation de l’esprit dans le récit, une série de coupes synchroniques, montrant comment ces questions et ces pratiques s’articulent à tel ou tel moment de l’histoire des îles Britanniques, aurait été plus pertinente. D’autre part, malgré l’utilisation répétée des termes “récit” ou “discours narratif”, en particulier dans les titres, l’ouvrage se concentre presque exclusivement sur les récits fictionnels[17] [18].
12La majeure partie de l’introduction de Herman est consacrée à la réfutation de ce qu’il appelle la “Thèse de l’Exceptionalité” (the Exceptionality Thesis). La thèse de l’exceptionalité, sous-entendu des esprits fictionnels, est la thèse selon laquelle “readers’ experiences of fictional minds are different in kind from their experiences of the minds they encounter outside the domain of narrative fiction”[19]. Herman précise qu’il ne conteste pas l’existence, établie par les travaux de Käte Hamburger et à sa suite de Cohn[20], de certaines caractéristiques linguistiques et discursives propres aux récits fictionnels. Ce qu’il conteste, c’est “the further inference […] that only fictional narratives can give us direct, ‘inside’ views of characters minds, and that fictional minds are therefore sui generis”[21]. La réfutation de la thèse de l’exceptionalité est conduite en deux moments, d’abord à propos des expériences des lecteurs confrontés aux esprits fictionnels et aux esprits réels, quotidiens et ordinaires (everyday minds), puis à propos de l’accessibilité des esprits ordinaires.
13Le premier argument, ou argument de la médiation (Mediation argument), consiste à dire que “encounters with fictional minds are mediated by the same heuristics used to interpret everyday minds”[22]. Ces heuristiques sont notamment celles qui nous permettent d’attribuer des états mentaux à autrui, de les voir comme possiblement différents des nôtres et d’en tirer les conséquences. Elles correspondent à ce qu’il est convenu d’appeler la “psychologie populaire” ou “psycho­logie du sens commun” (folk psychology), ou la “théorie de l’esprit”. Herman rappelle les deux positions qui s’opposent concernant la nature de la théorie de l’esprit : celle de la “théorie-théorie” (theory-theory), qui insiste sur l’organisation proto-scientifique de la théorie de l’esprit, et celle de la théorie de la simulation, qui ne fait pas appel à des lois et à des déductions, mais insiste sur la capacité à simuler, c’est-à-dire à recréer, répliquer, imiter à l’intérieur de soi les états mentaux d’autrui.
14Le second argument, ou argument de l’accessibilité (Accessibility argument), concerne les esprits ordinaires. Certains travaux en philosophie de l’esprit et en psychologie du développement soulignent la nature incarnée, interactive, située de la compréhension de l’esprit des autres personnes. Dans cette perspective, les esprits sont accessibles directement, dans l’engagement corporel et l’interaction sociale, sans qu’il soit nécessaire de recourir à des opérations de théorisation ou de simulation (opérations qualifiées de “détachées” ou de “spectatoriales”, ou encore “à la troisième personne”). Le problème qui se pose ici est que les travaux sur lesquels s’appuie le second argument sont radicalement opposés à ceux qui soutiennent le premier dans leur champ disciplinaire d’origine. Herman ne cherche d’ailleurs pas à le cacher. Il n’empêche que, du point de vue de la stricte cohérence logique, le premier argument, ou argument de la médiation, est non pas renforcé mais fragilisé par la présentation du second, l’argument de l’accessibilité. Il en va de même de la tentative d’établir une théorie unifiée de la compréhension des esprits sur la base de la notion de théorie de l’esprit[23]. On peut ajouter que le second argument ne dit rien sur les esprits fictionnels, une des caractéristiques essentielles de ces esprits étant précisément le fait qu’ils ne sont pas rencontrés dans des contextes d’interaction à la deuxième personne.
15Herman radicalise sa position au point de la rendre inacceptable. Tout se passe comme s’il n’y avait aucune différence de nature entre les esprits réels et fictionnels, ou comme si ces différences n’étaient que des différences secondaires. Herman aurait pu écrire simplement qu’un ensemble de travaux, parfois contradictoires entre eux, invite à nuancer l’opposition entre l’inaccessibilité des états mentaux d’autrui et la transparence des états mentaux des personnages pour les lecteurs des récits fictionnels. Il aurait pu également s’en tenir à certaines propositions acceptables, sinon consensuelles, qu’on trouve aussi dans son introduction (par exemple, “A binarized model that makes fictional minds external and accessible and actual minds internal and hidden gives way to a scalar or gradualist model, according to which minds of all sorts can be more or less directly encountered or experienced – depending on the circumstances”[24]). Mais cela aurait empêché la radicalisation du propos et n’aurait pas débouché sur l’affirmation de la nature foncièrement non exceptionnelle des esprits fictionnels. “The Exceptionality Thesis”, “the Mediation argument”, “the Accessibility argument” : tous ces termes sont faits pour être repris, commentés, éventuellement discutés. L’introduction contient également une provocation à l’égard de certains chercheurs regroupés sous la bannière de la “narratologie non naturelle” (unnatural narratology)[25].
16L’ouvrage dans son ensemble enregistre les critiques formulées par Palmer contre l’approche par les catégories de discours. Le chapitre de Fludernik, “1050-1500 : Through a Glass Darkly ; or, the Emergence of Mind in Medieval Narrative”, s’appuie également sur les travaux de Palmer. Fludernik propose une typologie qui s’étend des pensées, entendues comme des unités mentales verbalisées, aux idées et aux souvenirs, en passant par les émotions, qui échappent au domaine de la verbalisation (même si elles sont verbalisables). Elle étudie ensuite les modes de représentation de ces différents états et processus mentaux, verbaux et non verbaux, dans les récits en moyen anglais. Un de ses principaux apports concerne les descriptions de gestes et de comportements indicatifs d’états émotionnels, en particulier d’états de trouble ou de bouleversement, qu’elle propose d’appeler “indices narratifs d’intériorité” (narrative indexes of interiority). L’influence de Palmer est également sensible dans l’intérêt porté par certains auteurs à l’idée d’un esprit collectif ou interpersonnel, par opposition aux esprits individuels des personnages. C’est le cas dans le chapitre de Fludernik, qui consacre une section à la “Collective or Group Consciousness” dans le récit médiéval[26]. C’est le cas également dans le chapitre d’Elizabeth Hart, “1500-1620 : Reading, Consciousness, and Romance in the Sixteenth Century”, même si l’auteure insiste surtout sur les éléments de différenciation historique.
17Les chapitres de Zunshine, “1700-1775 : Theory of Mind, Social Hierarchy, and the Emergence of Narrative Subjectivity”, et de Palmer, “1945-… : Ontologies of Consciousness”, peuvent être rapprochés par l’usage qu’ils font de la théorie de l’esprit (théorie de l’attribution chez Palmer). Le chapitre de Zunshine s’intéresse à un scénario récurrent dans le roman anglais du XVIIIe siècle : un personnage vient en aide à un étranger apparemment tombé dans la pauvreté, sous le regard d’un troisième personnage, admirateur secret, parent ou ami du premier (Zunshine parle de scènes de charité observée, réenvisagées sous l’angle de la “lecture mentale triangulée”, triangulated mind reading). Le chapitre de Palmer s’appuie sur un corpus de quatre romans des XXe et XXIe siècles, considérés comme représen­tatifs du néoréalisme ou de l’antimodernisme, du modernisme et du postmoder­nisme dans le cas des deux derniers (Le Troisième policier de Flann O’Brien et Expiation de Ian McEwan). Il utilise l’approche par la théorie de l’attribution, croisée avec une approche en termes de mondes. L’enjeu est de déterminer “whether texts with an ontological dominant present particular challenges to attribution theory since processes of attribution operate in fundamentally different ways for texts that foreground the making and unmaking of worlds”[27] .
18Le chapitre de Herman, “1880-1945 : Re-minding Modernism”, se distingue des précédents en ce qu’il s’appuie sur un autre paradigme au sein des sciences cognitives, le paradigme énactiviste (qui, on l’a vu, propose une explication de la cognition sociale toute différente et même opposée à celle de la théorie de l’esprit). L’approche énactive de la cognition donne toute son importance à l’incarnation des processus cognitifs. Le principe directeur général de l’énaction est que le monde de l’expérience vécue est constitué dans le couplage sensorimoteur entre les agents intelligents et leur environnement social et matériel. Cette approche permet à Herman de reconsidérer certaines particularités du roman moderniste. D’un côté, il conteste la caractérisation commune de cette période comme un “tournant vers l’intérieur” (inward turn), i.e. une façon de se détourner de l’environnement extérieur, matériel et social, au profit de l’exploration de l’intériorité. De l’autre, il propose ce qu’on peut appeler une reconceptualisation intégrante du roman moderniste, basée sur l’idée d’un continuum entre deux situations de couplage, un couplage serré et un couplage lâche, entre agents et environnements : dans cette perspective, “rather than being interpreted as signs of an inward turn […], modernist techniques for representing consciousness can be seen as an attempt to highlight how minds at once shape and are shaped by larger experiential environments, via the particular affordances or opportunities for action that those environments provide”[28].
Des esprits non naturels
19Dans ce nouveau domaine de recherches, on peut distinguer un petit groupe de chercheurs qui collaborent régulièrement et se différencient des autres narrato­logues par leur insistance sur la singularité “non naturelle” (unnatural) des récits ou de certains récits fictionnels. Ils ont suscité un débat qui s’est développé à partir d’un certain nombre d’articles.
20Dans “Possible Minds : Constructing – and Reading – Another Consciousness in Fiction” (2006), Maria Mäkelä critique le biais référentiel partagé par la narratologie classique et la narratologie cognitive postclassique dans leur approche des esprits fictionnels : la première cherchant à atteindre une représentation “fiable” du monde fictionnel à travers une différenciation minutieuse des voix et des points de vue (approche par les catégories de discours) ; la seconde construi­sant des modèles des esprits fictionnels en les alignant sur ceux des esprits réels, à partir du postulat que les uns et les autres sont basés sur les mêmes schémas cognitifs (approche cognitive). L’article de Mäkelä entend attirer l’attention sur le paradoxe que constituent les “personnages fictionnels qui représentent les perceptions, pensées et sentiments les uns des autres” (fictional characters representing each other’s perceptions, thoughts and feelings, en italique dans le texte)[29], pour les approches classique et cognitive des esprits fictionnels : “[…] fictional agents – not only narrators but focalizers as well – may take advantage of precisely the same techniques of constructing the minds of others as are used in omniscient narration […]” ; “[…] this feature of literary representation inherently problematizes the ‘naturalizing’ of (fictional) mental functioning”[30]. Ses exemples sont empruntés à des récits à la première personne (Le Bon soldat de Ford Madox Ford, la nouvelle “Intimité” de Richard Ford), puis à des récits à la troisième personne avec représentation du point de vue d’un ou de plusieurs personnages (notamment Sa femme d’Emmanuèle Bernheim, étudié en anglais et en français). C’est la même idée de représentation spécifiquement littéraire qui est reprise et développée dans “Cycles of Narrative Necessity : Suspect Tellers and the Textuality of Fictional Minds” (2013), en partie à propos des mêmes exemples ou d’exemples similaires.
21Mäkelä et les autres représentants de la narratologie non naturelle, cosignataires de l’article “Unnatural Narratives, Unnatural Narratology : Beyond Mimetic Models” (2010), qui contient une section intitulée “Unnatural Minds”, n’ont pas la même définition des esprits non naturels. Pour Mäkelä, tous les esprits fictionnels sont potentiellement non naturels dans la mesure où ils sont artificiels, construits par un texte littéraire (elle évoque dans le deuxième article “the potential unnatural­ness – or the peculiarly literary type of cognitive challenge – [which] is always already there in textual representations of consciousness”[31]). Jan Alber et ses cosignataires s’appuient sur une définition plus étroite des esprits non naturels, définition qui s’accorde aussi avec celle des autres éléments non naturels répertoriés (mondes diégétiques non naturels [unnatural storyworlds], actes de narration non naturels [unnatural acts of narration]). Selon eux, les différentes formes d’esprits non naturels peuvent être placées le long d’un continuum allant des cas les plus connus, donc les plus conventionnalisés, aux cas les plus bizarres et déconcertants qui se rencontrent dans les récits expérimentaux. Entre ces deux extrêmes, “we find a wide range of narratives that clearly facilitates the reader’s inference of a mind while at the same time either imbuing this mind with abilities that transgress those of human minds or deconstructing one or more of the key elements of a working human mind”[32]. L’étude des esprits non naturels est spécifiquement attachée au nom de Stefan Iversen[33].
22L’article intitulé “Unnatural Minds” (2013) se présente en partie comme une réponse à l’introduction de Herman. Iversen y renvoie dos à dos la “Thèse de l’Exceptionalité” et ce qu’il appelle pour sa part la “Thèse de la Similarité” (Similarity Thesis), sous-entendu des esprits réels et fictionnels. Dans cet article, Iversen précise et modifie quelque peu la définition des esprits non naturels : “[…] an unnatural mind is a presented consciousness that in its functions or realizations violates the rules governing the possible world it is part of in a way that resists naturalization or conventional­ization”[34] (autrement dit, un certain nombre de cas sortent du cadre de la non-naturalité stricte). Ses exemples sont empruntés à des récits de métamorphose animale : La Métamorphose de Kafka, Le Festin nu de William Burroughs et surtout Truismes de Marie Darrieussecq, étudié dans sa traduction anglaise. Iversen montre que ce type de récits brouille la distinction entre l’esprit en tant que phénomène intermental et l’esprit en tant que phénomène social : là où on s’attendrait à trouver des pensées, des sentiments, des motivations intérieures, on rencontre un langage public, une phraséologie commune, l’expres­sion de la doxa ; réciproquement, là où on s’attendrait à trouver des esprits en interaction, des inférences sur les expressions faciales, les gestes et les mouvements des personnages, on rencontre des réactions de peur et de rejet qui s’expliquent par l’apparence physique étrange des personnages. Iversen conclut à l’intérêt de certains concepts mis en place par la narratologie cognitive pour rendre compte du caractère non naturel de ces récits, tout en insistant sur le fait que “cognitive concepts will not save us from the unknown, will not undo the haunting feelings some narratives produce”[35].
23Marco Caracciolo, qui ne fait pas partie du groupe des narratologues non naturels, a pris position dans le débat, dans “Beyond Other Minds : Fictional Characters, Mental Simulation, and ‘Unnatural’ Experiences” (2014). Il commence par distinguer deux questions : premièrement, celle de l’identité ou de la différence entre les expériences des lecteurs confrontés aux esprits réels et aux esprits fictionnels ; deuxièmement, celle du statut des esprits non naturels. Tout en plaidant pour une continuité entre les expériences des lecteurs, il souligne le fait que la fiction en général (qui ne peut pas produire d’assertions fausses ou ambiguës, dont les assertions sont toujours vraies[36]) et certaines techniques narratives-fictionnelles en particulier (la “focalisation interne” ou la construction du point de vue d’un ou de plusieurs personnages) rendent l’identification empathique avec les personnages beaucoup plus forte qu’avec les autres personnes dans les interactions de la vie réelle. Dans la seconde partie de son article, Caracciolo s’appuie sur une nouvelle de Julio Cortázar (“La nuit face au ciel”, étudiée dans sa traduction anglaise), pour montrer que certains récits invitent les lecteurs à empathiser avec des esprits radicalement différents des leurs, qui défient leurs assomptions fondamentales, y compris celles qui sont rassemblées sous le terme de “psychologie populaire”.
De l’attribution à l’énactement
24L’ouvrage de Caracciolo, The Experientiality of Narrative : An Enactivist Approach (2014), contient un chapitre intitulé “Fictional Consciousness : From Attribution to Enactment”, qui intéresse directement notre propos. L’ouvrage dans son ensemble constitue un effort pour repenser les fondements représentationnalistes de la narratologie. Une de ses affirmations majeures est que les esprits (Caracciolo préfère parler de consciences) que les lecteurs rencontrent dans les récits fiction­nels ne sont pas seulement représentés, mais “énactés” imaginativement[37]. Dans le chapitre en question, Caracciolo distingue ce qu’il appelle “l’attribution de conscience” (consciousness-attribution) et “l’énactement de conscience” (consciousness-enactment). L’attribution de conscience est la stratégie de base utilisée par les lecteurs confrontés aux esprits fictionnels. “[C]onsciousness-attributions to fictional characters are an inevitable consequence of our tendency to interpret some bodily and verbal signs as expressive of consciousness”[38]. L’énactement de conscience est un processus plus complexe et plus aléatoire. Caracciolo le définit comme “an overlap between readers’ story-driven experience and the experience that they attribute to a character”[39]. L’énactement de conscience implique toujours l’attribution de conscience (alors que l’inverse n’est pas vrai). Si ce n’était pas le cas, si l’attribution de conscience ne jouait pas un rôle important dans le processus, on serait amené à dire que la conscience du lecteur peut devenir celle d’un personnage : affirmation évidemment trop forte. L’énactement de conscience peut se réaliser au niveau perceptuel ou à d’autres niveaux (corporel, émotionnel, cognitif, socio-culturel), sans impliquer l’ensemble des niveaux expérientiels.
25L’énactement de conscience connaît également des degrés : “[…] the extent of the overlap between readers’ story-driven experience and the experience attributed to a character varies as a function both of their experiential background and of the textual design […]”[40]. Deux facteurs semblent opérer ici. Le premier est le degré de similitude ou de consonance entre l’expérience influencée par l’histoire ou “story-driven” (le terme est utilisé, y compris en français, pour caractériser certains jeux vidéo) des lecteurs et l’expérience qui est attribuée à un personnage. Il est plus facile à un lecteur d’énacter l’expérience d’un personnage si cette expérience éveille un écho dans son arrière-plan expérientiel, soit que le lecteur se soit déjà trouvé dans la situation du personnage, soit qu’il partage certaines de ses évaluations. (À l’inverse, si les évaluations du personnage, dans le domaine éthique par exemple, sont trop éloignées de celles du lecteur, l’énactement de conscience s’avère plus difficile, voire impossible.) L’autre facteur qui contribue à l’intensité de l’énacte­ment de conscience est le niveau de détail ou la granularité du texte. Caracciolo recense également un certain nombre d’éléments susceptibles de favoriser l’énactement de conscience : les noms propres, les pronoms, les verbes expérien­tiels (qui invitent les lecteurs à attribuer une expérience à un être fictionnel, condition nécessaire à l’énactement de conscience) ; la ponctuation et certains choix typographiques (dont l’accumulation tend à prédisposer le lecteur à l’énactement de conscience) ; un lexique emprunté à l’idiolecte des personnages, l’usage de métaphores et de “psycho-analogies”, selon le terme de Cohn ; enfin, l’usage de la focalisation interne, prise au sens large de la focalisation sur (ou de la thématisation de) l’expérience d’un personnage et qui peut être réalisée à l’aide de différents procédés textuels.
26Selon Caracciolo, la simulation mentale et plus précisément le mécanisme connu en philosophie et en psychologie sous le nom d’ “empathie” est la base cognitive de l’énactement de conscience[41]. “Consciousness-enactment as a reading strategy builds on our real-world empathetic skills, even if fictional texts can invite readers to empathize with characters more often (and more intensely) than with other people in everyday interactions. In turn, this invitation may create a sense that we can be ‘closer’ to characters – or have a more direct access to their mental life – than to flesh-and-blood people”[42]. Caracciolo ajoute que si la caractéristique propre des esprits fictionnels est envisagée en ces termes, “then a psychologically oriented version of Cohn’s exceptionality thesis can be defended […]”[43]. Cette position de compromis, nuancée, permet de résoudre la contradiction entre les positions de la narratologie cognitive, en particulier celle radicalisée de Herman, et celles de la narratologie classique, renforcées par les intuitions beaucoup plus anciennes des lecteurs et des critiques.
Sylvie Patron
Université Paris Diderot
 
 

Notes


[1]Les ouvrages et articles utilisés principalement sont les suivants :
Jan Alber, Stefan Iversen, Henrik Skov Nielsen et Brian Richardson, “Unnatural Narratives, Unnatural Narratology : Beyond Mimetic Models”, Narrative, vol. 18, n° 2, 2010, p. 113-136, abrégé Alber et al. ;
Marco Caracciolo, “Beyond Other Minds : Fictional Characters, Mental Simulation, and ‘Unnatural’ Experiences”, Journal of Narrative Theory, vol. 44, n° 1, 2014, p. 29-53, abrégé Caracciolo, “Beyond” ;
Marco Caracciolo, The Experientiality of Narrative : An Enactivist Approach, Berlin et New York, Walter de Gruyter, 2014, <Narratologia>, abrégé Caracciolo, Experientiality ;
David Herman, éd., The Emergence of Mind : Representations of Consciousness in Narrative Discourse in English, Lincoln et Londres, University of Nebraska Press, 2011, <Frontiers of Narrative>, abrégé Herman, éd. ;
Stefan Iversen, “Unnatural Minds”, in Jan Alber, Henrik Skov Nielsen et Brian Richardson, éds, A Poetic of Unnatural Narrative, Columbus, The Ohio State University Press, 2013, <Theory and Interpretation of Narrative>, p. 94-112, abrégé Iversen (cet article est disponible en français, dans une traduction non révisée, sur le site du Centre de recherches sur les arts et le langage [CRAL]:);
Maria Mäkelä, “Possible Minds: Constructing – and Reading – Another Consciousness in Fiction”, in Pekka Tammi et Hannu Tommola, éds, FREE Language, INDIRECT Translation, DISCOURSE Narratology: Linguistic, Translatological and Literary-Theoretical Encounters, Tampere, Tampere University Press, 2006, <Tampere Studies in Language, Translation and Culture>, p. 231-260, abrégé Mäkelä, “Possible”;
Maria Mäkelä, “Cycles of Narrative Necessity: Suspect Tellers and the Textuality of Fictional Minds”, in Lars Bernaerts, Dirk de Geest, Luc Herman et Bart Vervaeck, éds, Stories and Minds: Cognitive Approaches to Literary Narrative, Lincoln et Londres, University of Nebraska Press, 2013, <Frontiers of Narrative>, p. 129-151, abrégé Mäkelä, “Cycles”;
Alan Palmer, Fictional Minds, Lincoln et Londres, University of Nebraska Press, 2004, <Frontiers of Narrative>, abrégé Palmer, Fictional;
Alan Palmer, Social Minds in the Novel, Columbus, The Ohio State University Press, 2010, <Theory and Interpretation of Narrative>, abrégé Palmer, Social;
Lisa Zunshine, Why We Read Fiction: Theory of Mind and the Novel, Columbus, The Ohio State University Press, 2006, <Theory and Interpretation of Narrative>, abrégé Zunshine.

[2] Voir Monika Fludernik, Towards a “Natural” Narratology, Londres, Routledge, 1996.

[3] Palmer, Fictional, p. 53.

[4] Ces termes, empruntés à Geoffrey Leech et Michael Short, correspondent globalement au “monologue rapporté” (quoted monologue), au “monologue narrativisé” (narrated monologue) et au “psycho-récit” (psycho-narration) de Cohn.

[5] Ibid., p. 11, 131, 211, etc.

[6] Ibid., p. 107.

[7] Palmer, Social, p. 39.

[8] Palmer emprunte à Marie-Laure Ryan l’expression “récit enchâssé”, mais il en élargit considérablement l’acception, si bien qu’on ne perçoit plus très bien le rapport à l’idée de récit. Dans Social, Palmer revient sur l’emploi de “enchâssé”, qui entraîne un risque de confusion avec “encadré” (embedded narrative et framed narrative étant souvent donnés comme synonymes). En revanche, il ne s’interroge pas sur l’adéquation du terme “récit”, qui se retrouve dans l’expression substitutive “récit cognitif”. Palmer utilise également à tort et à travers le terme “narrateur”, selon une pratique courante dans la narratologie postclassique.

[9] Voir “Social Minds in Criticism and Fiction”, numéro spécial de la revue Style, vol. 45, n° 2, 2011, et “Social Minds in Factual and Fictional Narration”, numéro spécial de la revue Narrative, vol. 23, n° 2, 2015.

[10] La “lecture de l’esprit” chez Zunshine est synonyme de l’ “ascription” ou de l’ “attribution d’états mentaux” (ascription, attribution of mental states), ou encore de la “théorie de l’attribution” (attribution theory) chez Palmer.

[11] Zunshine, p. 4.

[12] Zunshine parle de “représentation d’esprits mutiplement enchâssés” (representation of multiply embedded minds) ou d’ “expérimentation avec de multiples niveaux d’intentionnalité” (experimentation with multiple levels of intentionality). Cette particularité des récits fictionnels est reformulée en termes de “complexité sociocognitive” (sociocognitive complexity) dans un article ultérieur (voir “What to Expect When You Pick up a Graphic Novel”, SubStance, vol. 40, n° 1, 2011, p. 114-134).

[13] Zunshine, p. 130. Cette analyse, ainsi que la généralisation qu’elle entraîne sur le roman de Woolf, ont été profondément remises en cause par Brian Boyd dans “Fiction and Theory of Mind”, Philosophy and Literature, n° 30, 2006, p. 590-600.

[14] Zunshine, p. 60.

[15] Ibid., p. 124.

[16] Excepté dans le troisième chapitre, “1500-1620 : Reading, Consciousness, and Romance in the Sixteenth Century”, avec la mention de la date de l’introduction de l’imprimerie en Angleterre, 1476, arrondie à 1500.

[17] Excepté dans le chapitre de Monika Fludernik, “1050-1500 : Through a Glass Darkly ; or, the Emergence of Mind in Medieval Narrative”, où quelques pages sont consacrées à la Vie de sainte Catherine de John Capgrave.

[18] Pour une comparaison avec un ouvrage paru récemment en français (Marc Hersant et Catherine Ramond, éds, La Représentation de la vie psychique dans les récits factuels et fictionnels de l’époque classique, Leyde et Boston, Brill/Rodopi, 2015, <Faux-titre>), voir Sylvie Patron, “Two Books on the Representation of Consciousness in Narrative : An Essay in Comparative Narratology”, à paraître.

[19] Herman, éd., p. 8. Il s’agit là de la version inversée et radicalisée de l’idée déjà rencontrée chez Palmer et Zunshine, à savoir que ce sont les mêmes mécanismes qui nous permettent de connaître et de comprendre les esprits réels et fictionnels.

[20] Ceux d’Ann Banfield qui s’imposent également à l’esprit sont mentionnés dans d’autres passages de l’introduction.

[21] Herman, éd., p. 9.

[22] Ibid., p. 18.

[23] Ces points sont très bien exposés et développés dans Iversen.

[24] Herman, éd., p. 9.

[25] Herman mentionne notamment Mäkelä, “Possible”, et Alber et al.

[26] La pertinence de cette section et plus généralement de l’approche en termes d’esprits sociaux dans le cas du récit médiéval a été critiquée et discutée sous plusieurs angles par Eva von Contzen dans le numéro de Narrative déjà cité (voir “Why Medieval Literature Does Not Need the Concept of Social Minds : Exemplarity and Collective Experience”, op. cit., p. 140-153).

[27] Herman, éd., p. 274. L’idée de dominante ontologique associée au postmodernisme est empruntée à Brian McHale.

[28] Ibid., p. 249-250.

[29] Mäkelä parle aussi de “représentation de la conscience enchâssée ou récursive” (embedded or recursive representation of consciousness) et de “niveaux d’intentionnalités” (levels of intentionnalities), et cite un article de Zunshine qui aborde ce sujet (voir “Theory of Mind and Experimental Representations of Fictional Consciousness”, Narrative, vol. 11, n° 3, 2003, p. 270-291).

[30] Mäkelä, “Possible”, p. 234. Les propositions de Mäkelä peuvent être résumées dans le concept de violations épistémiques ou de violations de la consistance épistémique (epistemic violations, [violations of] epistemological consistency) : voir Brian Richardson, Unnatural Narrative : Theory, History, and Practice, Columbus, The Ohio State University Press, 2015, <Theory and Interpretation of Narrative>, p. 39-40.

[31] Mäkelä, “Cycles”, p. 133.

[32] Alber et al., p. 120. La fin de cette définition (à partir de “abilities”) est citée dans Caracciolo, “Beyond”.

[33] Voir “‘In Flaming Flames’ : Crises of Experientiality in Non-Fictional Narratives”, in Jan Alber et Rüdiger Heinze, éds, Unnatural Narratives-Unnatural Narratology, Berlin et New York, Walter Gruyter, 2011, <Linguae & Litterae>, p. 89-103 (mentionné comme à paraître dans Alber et al.). Cet article concerne des récits de survivants de l’Holocauste.

[34] Iversen, p. 97.

[35] Ibid., p. 110.

[36] Caracciolo se réfère à la “fonction d’authentification” de Lubomír Doležel (prêtée au narrateur ou au prétendu narrateur du récit fictionnel à la troisième personne). Il rappelle que Herman admet l’existence de cette particularité des récits fictionnels, mais la découple de la question de savoir comment les lecteurs se relient aux esprits des personnages dans ces récits. On trouve des remarques similaires dans Richardson, op. cit., p. 41-42.

[37] On traduit généralement to enact par “énacter”, avec ou sans guillemets. Le terme prend sens dans le système théorique de Francisco Varela et de ses collaborateurs. Il vise à mettre l’accent non seulement sur l’action, mais aussi sur le fait que les êtres vivants n’interprètent pas l’information, comme le font les ordinateurs, mais créent plutôt de la signification. Chez Caracciolo, “énacter” ou “énacter imaginative­ment” est utilisé concurremment avec “explorer” ou “accomplir imaginativement”, ou encore “se projeter imaginativement dans”. Caracciolo assimile également “approche énactive” et “étude de la dimension expérientielle” des récits fictionnels.

[38] Caracciolo, Experientiality, p. 117. Caracciolo précise en note que l’attribution de conscience s’apparente étroitement à ce que Palmer appelle l’ascription d’états mentaux à des tiers, à cette réserve près que sa propre expression vise à mettre l’accent sur l’attribution d’états mentaux dotés de propriétés qualitatives particulières ou de qualia (qualitative “feel”).

[39] Ibid., p. 114-115.

[40] Ibid., p. 124.

[41] Caracciolo rappelle les objections des philosophes énactivistes à la fois contre la théorie-théorie et contre la théorie de la simulation. Il précise que ces objections sont dirigées contre l’idée que la simulation mentale est le mécanisme central qui nous permet de connaître et de comprendre les états mentaux d’autrui. L’adoption du paradigme énactiviste n’implique pas, selon lui, de nier l’existence de la simulation mentale, ni le fait qu’elle joue un rôle important dans l’engagement des lecteurs dans les récits fictionnels.

[42] Ibid., p. 129.

[43] Ibid.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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