L’influence des adaptations cinématographiques
sur les ventes de livres en France
Introduction
1La question des adaptations cinématographiques d’œuvres littéraires n’est pas nouvelle et nombre de chercheurs issus de champs disciplinaires variés l’ont déjà traitée. Un rapide tour d’horizon des études sur le sujet montre que cette question est souvent abordée sous le même angle. Le regard esthétique pose la question de la fidélité et de la trahison au roman d’origine[1], la sociologie se demande si l’adaptation cinématographique ramène au livre et à la lecture[2] et le marketing, depuis les années 1990, interroge les stratégies croisées de ces deux industries culturelles[3]. Dans la plupart des cas, ces travaux partent du postulat qu’il y a de plus en plus d’œuvres cinématographiques adaptées d’œuvres littéraires[4], extension de marque littéraire la plus commune. Or, ce point de départ n’est jamais réellement interrogé. On constate qu’il y a de plus en plus de films et/ou de séries qui sont le fruit d’adaptations, on reconnaît que cette pratique se professionnalise, mais aucune donnée chiffrée ne permet de rendre compte, de manière systématique, de l’impact du film sur les ventes du livre dont il est issu.
2Pour mener à bien ce travail, deux possibilités se présentent à nous : partir d’une base qui recense les best-sellers afin de savoir lesquels ont atteint ce statut grâce à la sortie concomitante de leur adaptation ou, a contrario, partir du film pour montrer le lien entre succès en salle et succès en librairie. Dans un souci d’exactitude, mais aussi parce que dans les cas – nombreux – des sagas, les livres et les films s’enchaînent les uns après les autres, les deux mouvements doivent être traités. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de travailler à partir de deux corpus distincts, mais complémentaires car ayant le même objectif. Le premier corpus, qui fait l’objet de la première partie, est constitué de best-sellers recensés entre 1984 et 2016. Il permet de savoir si la présence des livres dans cette liste est liée, ou non, à leur adaptation. Si ces données permettent de dire combien de livres parmi les mieux vendus de ces 32 dernières années l’ont sans doute été suite à la sortie d’une adaptation cinématographique, cela ne nous dit pas si le fait qu’une adaptation cinématographique remporte un grand succès populaire entraîne systématiquement un passage du livre dont elle est issue dans la liste des meilleures ventes. Afin de pouvoir envisager ce lien de cause à effet dans l’autre sens – en partant des adaptations à succès et non plus des best-sellers –, une autre base de données originale a été mise en place. Le second corpus est donc constitué de films à succès entre 2004 et 2015. Celui-ci nous permet d’interroger le lien possible entre classements au box-office et meilleures ventes en librairie (deuxième partie). Le succès en salle entraîne-t-il systématiquement le succès en librairie ?
Adapter, est-ce best-selleriser ?
Le destin audiovisuel des best-sellers 
3Dans cette première partie, nous avons constitué une base de données en deux temps. Le premier fut consacré au recensement des best-sellers. Il n’existe pas de définition reconnue du best-seller. D’ailleurs, cette notion pourrait être différenciée en fonction des catégories éditoriales. Pour des raisons de facilité et parce que la notion de best-seller peut être liée simplement au nombre d’exemplaires vendus, nous avons déterminé arbitrairement ici que sera considéré comme meilleure vente tout ouvrage qui se sera vendu à plus de 200 000 exemplaires en une édition au cours d’une année civile. Lors d’un précédent travail[5], ce chiffre avait été ramené à 100 000 exemplaires, ce qui nous avait permis de constater que la plupart des résultats ne variaient que marginalement en augmentant ce taux à 200 000. En prenant en compte ce chiffre, notre échantillon s’élève déjà à 671 références. Ainsi, les tableaux ci-dessous sont issus d’une base de données recensant les best-sellers de 1984 à 2016. Pour constituer cette base de données, avec laquelle nous avions, en partie, déjà travaillé[6], nous nous sommes référées à l’hebdomadaire Livres Hebdo[7] qui constitue la seule source de données exhaustives sur l’ensemble de la période choisie. Signalons toutefois l’un des plus importants biais méthodologiques inhérents à cette base de données. Un même titre peut être présent de nombreuses fois dans la base notamment parce qu’il peut être présent dans les listes des meilleures ventes plusieurs années, mais aussi parce qu’il peut être comptabilisé dans des éditions différentes (grand format et poche). Par exemple, le tome 1 de la saga Harry Potter (Harry Potter à l’école des sorciers) est présent autant de fois qu’il s’est vendu à plus de 200 000 exemplaires au cours d’une année. De ce fait, à chaque fois, il a été précisé que ce livre a fait l’objet d’une adaptation[8].
4Dans un second temps, chaque titre a fait l’objet d’une recherche dans la base de données des films du site Allociné[9] permettant ainsi d’identifier les adaptations.
Un premier constat est à faire : sur 671 références littéraires recensées entre 1984 et 2016, 27 % ont fait l’objet d’une adaptation cinématographique.
Tableau n°1 : Best-sellers de 1984 à 2016
ayant fait l’objet ou non d’une adaptation cinématographique
Adaptation cinéma Nb. cit. Fréq.
oui 181 27%
non 490 73%
TOTAL fiches 671 100%
Regardons ces chiffres de plus près en les classant par genres littéraires :
Tableau n°2 : Nombre d’adaptations par
rapport au genre littéraire, de 1984 à 2016
Adaptation cinéma
Genre
oui non
roman adulte 29,1% 70,9%
jeunesse 81,1% 18,9%
polar 28,4% 71,6%
SF/ fantasy 55,6% 44,4%
essai/ témoignage 0% 100%
dico/ guide/ livre pratique 0% 100%
beau livre 66,7% 33,3%
BD 35,7% 64,3%
nouvelles/ humour 0% 100%
TOTAL 27% 73%
Sur la totalité des romans adultes, 29,1 %, donnent lieu à un film. Les “serials vendeurs” comme Paul-Loup Sulitzer, Stephen King, Bernard Werber, Amélie Nothomb, Marc Levy ou Guillaume Musso ne font pas l’objet de beaucoup d’adaptations cinématographiques. Quant à la littérature de genre, si la situation des romans policiers s’approche de celle des autres romans adultes avec un taux d’adaptation de 28,4 %, les 6 occurrences classées en Fantasy (qui correspondent aux trois tomes du Seigneur des anneaux présents plus d’une année), leur présence dans la liste des ventes supérieures à 200 000 exemplaires est effectivement intimement liée à la sortie des films éponymes. Le taux est beaucoup plus impressionnant pour la jeunesse : 81,1 %. Cela est logique car les ouvrages adolescents qui atteignent les meilleures ventes sont ceux qui ont été adaptés sur écrans. Notons toutefois que parmi ces derniers, beaucoup sont comptés plusieurs fois car faisant partie d’une saga dont le succès n’est plus seulement à rapprocher de l’œuvre écrite, mais de l’enchaînement des films et des livres (Harry Potter). En clair, bien qu’ils soient moins nombreux, les romans jeunesse sont malgré tout largement plébiscités par l’industrie cinématographique qui voit en eux une manne financière considérable et une prise de risque moindre.
5Pour comprendre cette particularité de l’adaptation des romans jeunesse (moins nombreux, mais dont 80 % font l’objet d’une adaptation), il faut mettre en regard le tableau précédent avec celui-ci :
Tableau n°3 : Part des genres littéraires adaptés au cinéma
sur la totalité des adaptations recensées entre 1984 et 2016
Adaptation cinéma
Genre
oui non TOTAL
roman adulte 45,9% 41,2% 42,5%
jeunesse 16,6% 1,4% 5,5%
polar 11,6% 10,8% 11,0%
SF/ fantasy 5,5% 1,6% 2,7%
essai/ témoignage 0% 14,5% 10,6%
dico/ guide/ livres pratiques 0% 12,9% 9,4%
beau livre 1,1% 0,2% 0,4%
BD 19,3% 12,9% 14,6%
nouvelles/humour 0% 4,5% 3,3%
Sur l’ensemble des adaptations recensées entre 1984 et 2016, 45,9 % viennent de romans adultes contre 16,6 % de romans jeunesse. Parmi ceux-ci, il faut signaler l’existence d’ouvrages sur Le bossu de Notre-Dame ou encore Hercule qui sont des produits dérivés des dessins animés Disney sortis la même année. Plus récemment, La reine des neiges a entraîné un nombre de ventes de livres-produits dérivés extrêmement impressionnant. Néanmoins aucune vente n’a dépassé 200 000 exemplaires dans une édition pour une année civile et ce, en raison de la multiplication des titres : en mai 2017, 355 titres correspondent à La reine des neiges[10], dont 25 sont encore à paraître.
Hormis en romans adultes et jeunesse, ce sont les BD qui sont souvent adaptées puisque 35,7 % d’entre elles ont fait l’objet d’une adaptation, ou plus précisément, sont incluses dans des séries ayant fait l’objet d’adaptations. Dans ce cas précis, c’est sans conteste l’œuvre littéraire qui est la source du succès cinématographique et non l’inverse. Cette affirmation prend appui sur le succès que rencontrent ces séries avant même leur adaptation. Qu’il s’agisse d’Astérix, Lucky Luke, Largo Winch ou encore de Titeuf, chaque nouveau titre se vend très vite et très bien[11].
L’adaptation : un gage de succès en librairie ?
Si de nombreux best-sellers sont donc adaptés, tirent-ils leur succès de leur adaptation ? Trois cas de figure se présentent à nous.
6Premièrement, pour 60,8 % des livres ayant donné lieu à une adaptation, celle-ci était postérieure à la présence du livre dans les meilleures ventes. Ainsi, dans la plupart des cas, ce n’est pas le film seul qui peut expliquer le succès du livre. C’est donc en raison du succès du livre que l’adaptation a été décidée afin que le film profite de la notoriété du livre. Par exemple le livre Et après… de Guillaume Musso qui paraît chez XO en grand format en 2004, puis sort chez Pocket en 2005. 251 900 exemplaires sont vendus la même année, 271 100 l’année suivante. Le film sort en salles en 2007 et le livre continue à être placé dans les meilleures ventes avec 242 500 exemplaires de plus[12]. Il faut dire que Guillaume Musso est un des rares auteurs français générateur systématique de best-sellers. Ici, l’élément attractif est d’abord à chercher du côté de l’écrivain.
7Le cas inverse peut également se produire (deuxième cas de figure) : le livre a bien été adapté, mais plusieurs années avant qu’il ne vienne se placer dans la liste des meilleures ventes. Cela correspond à 10,5 % des livres ayant fait l’objet d’une adaptation. Ces cas sont donc assez rares. La plupart du temps, le passage du livre dans les meilleures ventes ne s’explique pas par le succès du film, mais par la sortie d’un nouveau tome d’une série ou par une réédition (Blake et Mortimer ou Lucky Luke par exemple).
8Dans ces deux premiers cas de figure, ce n’est donc pas le fait d’être adapté qui permet au livre de passer best-seller. En revanche, nous pouvons dire que la présence du livre dans les meilleures ventes découle sans doute de la sortie du film quand il y a une coïncidence de période (si le livre est classé parmi les meilleures ventes l’année de sortie de son adaptation ou l’année n+1). C’est le cas pour 28,7 % des livres adaptés[13]. Cela peut sembler marginal, or le fait qu’un ouvrage atteigne ce niveau de vente (plus de 200 000 exemplaires) en un temps aussi court grâce à son adaptation reste remarquable. C’est par exemple le cas pour des livres comme Un long dimanche de fiançailles de Sébastien Japrisot sorti en 1991 et vendu à plus de 200 000 exemplaires en 2004 (année de sortie du film). Ou encore La jeune fille à la perle de Tracy Chevalier. La première édition date de 2001 ; le livre paraît chez Folio en 2002 et atteint les meilleures ventes en 2004 (278 700 exemplaires), année de sortie du film. Cela permet même à des ouvrages plus anciens de redevenir des best-sellers à l’image de La ferme africaine de Karen Blixen paru en 1946 (meilleures ventes en 1986, année de sortie du film Out of Africa). C’est encore plus éclairant pour Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, paru en 1782, réédité en 1989 chez Folio, vendu dans cette édition à 203 000 exemplaires en 1989 (année de sortie du film).
9Les logiques d’influence entre les deux industries culturelles sont parfois encore plus complexes. Prenons plusieurs exemples. Premièrement, Le silence des agneaux dont l’édition en grand format date de 1990. Le livre n’atteindra les meilleures ventes que deux ans après, non pas au moment de son adaptation sur grand écran (1990), mais l’année où le livre sort en poche (1992) ; la notoriété du film était établie, la réédition du poche en a donc directement bénéficié. Ici, l’investissement de l’éditeur est primordial. En effet, pour bénéficier de la notoriété du film, il est préférable que paraisse en même temps une réédition des titres originaux, si possible avec une photographie du film en première de couverture, voire avec la mention “le roman dont s’est inspiré le film NNN”. À cela s’ajoute l’assurance d’une mise en place de choix en librairie. Nous avons pu constater les efforts réels des éditeurs pour tirer profit des succès du film soit en proposant des rééditions aux couleurs du film, soit en éditant des livres tirés du film. Depuis une dizaine d’années, il y a une forme de professionnalisation de la promotion du livre par le film et inversement. On note un développement d’opérations de cross-marketing entre maison d’édition et société de production[14]. Les industries culturelles font face à un environnement de plus en plus concurrentiel si bien que l’ensemble des acteurs est associé aux actions de marketing : auteur, distributeur du livre, libraire, distributeur du film. Les libraires utilisent les affiches du film et organisent des animations en parallèle des sorties cinéma. Les éditeurs organisent des jeux-concours, impriment des bandeaux et des marque-pages à l’effigie du film. Le Livre de poche a créé une newsletter spécialement dédiée aux adaptations et certains libraires tel Decitre mettent les livres adaptés en avant sur leur site[15].
10Deuxième exemple illustrant la complexité des jeux d’influence : Le seigneur des anneaux, l’œuvre de J.R.R. Tolkien qui est un roman ancien en trois tomes (1954-1955), mais qui continuait à se vendre et qui bénéficie d’une large notoriété mondiale. Celle-ci a profité aux trois films qui ont suivi. Les films ayant eux-mêmes rencontré un très grand succès, cela a propulsé non seulement le premier tome réédité dans les meilleures ventes, mais aussi les deux suivants dès la sortie du premier opus cinématographique. C’est la même logique pour toutes les séries et les cas sont nombreux, car rentables (Harry Potter, Fifty shades of Grey, Twilight, etc.). Quand le public assiste à l’adaptation du premier tome de la série, c’est l’ensemble des tomes qui accèdent aux meilleures ventes. Parfois, l’appel d’air est encore plus fort comme ce fut le cas avec Nos étoiles contraires de John Green (2012). En 2014, l’année de sortie du film, un autre de ses livres, La face cachée de Margot (2008), est également passé dans les meilleures ventes[16], alors même qu’il ne s’agit pas d’une suite.
11Dans d’autres cas, il est difficile d’établir un lien direct et les règles du jeu demeurent hypothétiques. Prenons l’exemple de la série de BD Largo Winch. Les BD ont du succès et sont présentes dans les meilleures ventes. Puis, un film en est tiré, ce qui permet de bénéficier d’un public déjà constitué par les fans de la BD, mais aussi d’attirer un public qui, jusque-là, ne lisait pas la série.
12La complexité atteint son paroxysme lorsque sont créés des “univers transmédiatiques”[17]. Il s’agit de marques culturelles, de licences déclinées sous différentes formes : livres ou BD, films, jeux vidéo, dessins animés, séries, réalisées aussi bien par des professionnels que par des amateurs[18]. L’univers s’étend aussi à de nombreux produits dérivés : jouets, vêtements, parcs d’attraction, etc. Sur l’ensemble des livres présents dans les meilleures ventes et ayant fait l’objet d’une adaptation, 49,2 % s’inscrivent ainsi dans ce type d’univers.
13Ici, c’est l’ensemble de l’univers qui entretient le succès. On peut néanmoins, le plus souvent, situer l’origine dudit succès : ce sont les bandes dessinées Astérix et Obélix qui sont à l’origine du succès, les films et autres produits dérivés en tirant profit. Dans le cas d’Harry Potter, bien que les romans se présentent dès le départ comme des best-sellers, les films ont alimenté la popularité. Le fait que films et livres aient paru entrelacés n’a fait que renforcer le phénomène, au point de parler de “pottermania”. Phénomène toujours en cours d’ailleurs puisque la pièce de théâtre Harry Potter et l’enfant maudit a connu un énorme retentissement. Témoin du phénomène de “relivrisation”[19], le texte de la pièce paru chez Gallimard en 2016 s’est vendu cette même année à plus de 851 800 exemplaires. La porosité entre les deux industries culturelles va même au-delà des aventures d’Harry et de ses compagnons puisque Les contes de Beedle le Barde ont également gagné la liste des meilleures ventes. Sans trop de risques, nous pouvons penser que les ouvrages rattachés à la nouvelle série de films des Animaux fantastiques vont, eux aussi, rejoindre les listes des best-sellers.
14Dans le cas d’ouvrages dont la sortie est très antérieure à la sortie du film comme d’ailleurs dans le cas d’ouvrages beaucoup plus récents, l’édition qui se place dans les meilleures ventes est, généralement, une réédition. Les éditeurs profitent de la publicité faite autour du film pour ressortir une édition du livre souvent avec une première de couverture reprenant les images du film.
15Enfin, même si l’éditeur s’implique, les choses ne sont pas toujours automatiques, car il faut tempérer les ventes du livre en fonction de la qualité du succès du film comme l’ont bien compris les professionnels. “C’est toujours une opportunité pour un éditeur qu’un livre soit adapté au cinéma, même si on est ensuite totalement dépendant des scores du film à l’affiche” déclare Frédérique Polet, directrice éditoriale domaine étranger aux Presses de la Cité : “Pour le tirage, Manuel Soufflard, chargé du marketing et de la communication au Livre de poche, envisage trois options : moins de 8 000 exemplaires pour les titres sur lesquels on ignore l’impact éventuel du film, moins de 12 000 pour ceux dont on estime le potentiel dépendant du succès en salles, et des tirages plus massifs pour les films événements”[20]. Si le film n’a pas de succès ou que sa qualité ne soit pas au rendez-vous, l’impact restera limité, à l’image de certains best-sellers dont les adaptations n’ont attiré que peu de monde en salle (Lou, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire par exemple[21]). Dans ce cas, il n’y a aucun impact sur les ventes du livre.
16En conclusion de cette première partie, nous pouvons dire que si la plupart des best-sellers ne le deviennent pas suite à leur adaptation, cette dernière peut conduire des titres de livre vers des sommets de vente si, tout au moins, le film rencontre suffisamment de succès. Partir des adaptations cinématographiques afin d’interroger la systématicité de cette constatation semble donc la suite logique de ce travail.
Du box-office aux meilleures ventes
17Précédemment, nous avons pu mesurer l’impact d’une adaptation sur les ventes de livres. Peut-on en déduire pour autant que si le film adapté se place au box-office, le livre sera alors présent dans les meilleures ventes ? Y a-t-il des adaptations qui sont de très grands succès sans, pour autant, faire vendre les livres dont elles sont issues ? À n’étudier que les listes des meilleures ventes de livres, il était possible que l’existence d’adaptations à gros succès sans impact sur leur livre source reste invisible à nos yeux. Afin de nous en assurer, nous avons donc constitué une autre base de données recensant les grands succès au cinéma. Pour ce faire, nous avons repris une liste du CNC (Centre National du Cinéma et de l’image animée)[22] dont nous avons extrait les 238 films ayant enregistré plus de 2 millions d’entrées en France au cours d’une année civile entre 2004 et 2015. Puis, nous avons complété cette liste en recherchant d’abord l’origine du film (scénario original ou adaptation) en utilisant notamment la base de données Electre[23] et le site Allociné[24]. Dans cette seconde base, c’est le succès des films (plus de 2 millions d’entrées) qui détermine, là encore arbitrairement[25], le corpus. L’utilisation de la base de données Electre permet alors, quand le livre source a été identifié, de vérifier la présence de celui-ci dans les meilleures ventes[26], y compris avec des chiffres de ventes nettement inférieurs aux 200 000 exemplaires retenus comme critère de “best-sellerisation” dans la base livre[27]. Nous avons également jugé utile de faire figurer dans cette base l’existence de livres tirés du film si ceux-ci atteignaient les meilleures ventes. Ce cas de figure est courant pour des films ayant fait l’objet d’un tel succès surtout si celui-ci est international, qu’il s’agisse de dessins animés (particulièrement produits par la Walt Disney Company) ou de films se trouvant au centre d’univers transmédiatiques (comme Star Wars). Cela nous éloignait de la question posée, mais il est intéressant de prendre également en compte cet aspect du lien entre film et édition.
18Lorsqu’il s’agit de suites, nous avons recensé les tomes et les volumes correspondant exactement aux films même si, dans certains cas, tomes et films ne sont pas totalement en correspondance. Par exemple, le tome 7 de la saga Harry Potter a été adapté sous la forme de deux films. Nous avons donc fait correspondre les deux films au même tome. Enfin, nous avons recherché l’existence de livres tirés du film et vérifié leur présence sur la liste des meilleures ventes. Ici, des erreurs demeurent possibles car les titres des romans et des films ne sont pas forcément les mêmes, y compris quand les livres sont tirés du film. Par exemple, le film Madagascar a donné de nombreux ouvrages intitulés Les pingouins de Madagascar. De même, un film et un livre peuvent partager un titre et un genre sans avoir de rapport l’un avec l’autre. Il arrive aussi que l’influence du film demeure sur le livre plusieurs années après sa sortie comme ce fut le cas pour Slumdog millionnaire de Vikas Swarup paru en 2012 qui reprend le titre du film sorti en 2008 alors que le roman original avait paru en 2004 sous un autre titre (Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire), voire que l’édition du livre soit une sorte d’annonce du film (Arthur et les Minimoys de Luc Besson). Autre biais, le calcul des meilleures ventes se fait sur un titre et dans une édition. Ainsi, si différentes éditions d’un même ouvrage coexistent, comme cela peut être le cas, les ventes ne sont pas cumulées. Enfin, il est difficile également de mettre en rapport certaines adaptations avec des formes littéraires. C’est le cas notamment des comics où les éditions sont multiples et les films inspirés de plusieurs titres (par exemple il y a actuellement 166 notices de livres disponibles ou à paraître contenant le nom “Batman” dans leur titre. Il faut ajouter aux comics eux-mêmes de nombreux ouvrages pour enfants, notamment des livres d’activités manuelles).
19Malgré ces biais méthodologiques qui justifient sans doute le fait que les chercheurs ne se soient pas encore penchés sur ce sujet – en tout cas, pas sous cet angle – les résultats sont pourtant très éclairants.
Le recyclage des scénarios
20Tout d’abord, on observe que la création originale est loin d’être majoritaire.
Tableau n°4 : Source des films ayant fait plus de 2 millions d’entrées
en une année civile entre 2004 et 2015
Adaptation Nb. cit. Fréq.
Adaptation 78 32,8%
docu 2 0,8%
inspiré de faits réels 5 2,1%
original 71 29,8%
suite d’un film adapté 53 22,3%
suite d’un film avec scénario original 29 12,2%
TOTAL fiches 238 100%
Sur les 238 films sélectionnés, on constate que 71 seulement (soit 29,8 %) sont issus de scénarios originaux. 82 films recensés sont des suites, dont 29 des suites de films nés d’un scénario original et 53 des suites de films qui étaient eux-mêmes des adaptations. Sont également placés dans cette catégorie (suite d’adaptation) les films qui sont des adaptations d’un tome (hormis le 1) d’une série de livres (par exemple Harry Potter et la coupe de feu, adaptation du tome 4 de la saga Harry Potter).
Si l’on regarde l’évolution de cette donnée sur la période étudiée, on peut voir que le nombre d’adaptations au cinéma évolue peu. En revanche, ce qui est frappant c’est l’augmentation du nombre de suites comme le montre le tableau suivant :
Tableau n°5 : Évolution de la source des films ayant fait
plus de 2 millions d’entrées au cours d’une année civile
Adaptation
Année clt[28]
Adapt. docu/ faits réels original suite
2004-2007 39,4% 2,8% 33,8% 23,9%
2008-2011 27,2% 6,2% 33,3% 33,3%
2012-2015 32,6% 0% 23,3% 44,2%
TOTAL 32,8% 2,9% 29,8% 34,5%
Les films qui ont vraiment beaucoup de succès sont de plus en plus souvent des suites, ce qui s’explique sans doute par le succès des univers transmédiatiques, preuve que les sagas – et leur univers propre qui s’exportent au-delà des films et des livres[29] – ont le vent en poupe et entraînent une spirale continue livre-film-livre-film.
21Pour juger du poids des adaptations d’imprimés, nous pouvons examiner le tableau suivant :
Tableau n°6 : Sources littéraires des adaptations
Source de l'adaptation Nb. cit. Fréq.
Ø[30] 107 45%
théâtre/ sketchs 6 2,5%
BD/ comics 31 13%
romans/ bios/ nouvelles 47 19,7%
jeunesse/ conte 38 16%
audio-visuel 9 3,8%
TOTAL fiches 238 100%
Sur 238 films ayant passé la barre des 2 millions d’entrées en une année civile, 13 % sont des adaptations de comics ou de BD, 16 % des adaptations de livres jeunesse ou de contes (Harry Potter, Hunger Games, Le petit Nicolas) et presque 20 % des adaptations de romans, biographies publiées ou nouvelles. 2,5 % de ces films sont issus de pièces de théâtre (par exemple Le prénom) ou de sketchs ayant fait l’objet de spectacle (par exemple Brice de Nice). 3,8 % sont adaptés d’autres sources audiovisuelles (remake, dessins animés tv, jeu vidéo, série ou émission de télévision).
22Le tableau n°7 donne les résultats en valeur uniquement pour les films adaptés (131 sur 238) et permet de distinguer les adaptations originales et les suites d’adaptations.
Cela montre que si pour les films adaptés de romans adultes il n’y a généralement pas de suite, ce sont en revanche les suites qui sont majoritaires pour les comics et les romans jeunesse.
Tableau n°7 : Source des adaptations pour les adaptations originales et les suites
Source
Adaptation
théâtre/ sketch BD roman/bio/nouvelles comics jeunesse/ conte audio-visuel TOTAL
adaptation5735817678
suite d’un film adapté15121121353
TOTAL6124719389131
Le genre : un facteur décisif ?
23Tentons maintenant de faire corréler ces adaptations avec les meilleures ventes de livres. Ici, la démarche est suffisamment originale pour être soulignée. Habituellement, ce qui est considéré, c’est soit le succès des films adaptés qui tirent profit de la notoriété du livre, soit l’impact du film sur les ventes de livres. Or, nos chiffres le montrent, le fait de traiter aussi les livres tirés des films permet d’étudier une réalité de plus en plus présente pour le monde de l’édition.
24Avant tout, précisons un point important. Nous n’avons pas noté le nombre de livres classés dans les meilleures ventes pour chacun des films (un seul suffit) et nous n’avons pas distingué les livres sources de l’adaptation des livres tirés du film. Sur 78 films qui sont des adaptations “originales”, c’est-à-dire qui ne sont pas des suites d’adaptations, 37 soit 47,4 % ont généré des meilleures ventes de livres, ce qui représente le cas de figure classique : un livre est adapté et l’adaptation fait vendre le livre. Mais il ne faut pas sous-estimer ici les livres tirés du film : sur 93 films ayant un scénario original, 14 soit 15 % ont amené au moins un livre dans les meilleures ventes. Dans ce cas, c’est le film qui pousse à la création d’un livre considéré comme produit dérivé. Comme on peut s’y attendre, un film générera trois fois moins de vente de livres s’il est un film original que s’il est une adaptation. Pourtant, le fait que 15 % des films à succès entraînent la vente de livres considérés comme des produits dérivés est assez frappant. Enfin, il existe aussi des films qui sont des adaptations et qui font vendre d’autres livres tirés du film. Comme cela sera détaillé par la suite, tout est possible.
25Il nous a semblé important de nous attacher au genre du film afin de voir si certains genres présentent plus que d’autres une facilité à entraîner des livres parmi les meilleures ventes.
Tableau n°8 : Croisement des genres littéraires dont sont issus
les films avec les meilleures ventes de livre 2004 à 2015
Meilleures ventes
Source adaptation
Ø Meill. ventes TOTAL
Ø 93 14 107
théâtre/ sketchs 6 0 6
BD 8 4 12
biographie 0 4 4
comics 17 2 19
conte 1 3 4
audio-visuel 9 0 9
jeunesse 9 25 34
nouvelle 1 1 2
roman 24 17 41
TOTAL 168 70 238
Il faut lire ce tableau de la manière suivante : quand la source de l’adaptation est un roman, une nouvelle ou une biographie – ce qui correspond en tout à 47 films – 25 titres n’ont pas atteint les meilleures ventes mais 22 ont bien rejoint cette liste. Quand il s’agit de l’adaptation d’un conte ou d’un livre jeunesse sur 37 films, 26 titres de livres ont atteint les meilleures ventes contre 11 qui ne les atteignent pas. Sur 19 films adaptés de comics, seulement 2 ouvrages ont été dans les meilleures ventes (et dans ce cas, il s’agit d’adaptations du film en livres jeunesse). Au total, ce sont donc bien 76 adaptations qui ont généré 55 titres classés dans les meilleures ventes. Quant à la première ligne de ce tableau, elle est également éclairante : sur 93 films ayant un scénario original (“non réponse” dans la source de l’adaptation) ou des suites de ces films, 14 ont généré des meilleures ventes donc des ventes de livres dérivés du film. Parmi eux, on relève notamment des novellisations[31] comme les dessins animés ou les bandes dessinées tirées de Bienvenue chez les Ch’tis, Rien à déclarer (Dany Boon), de Taxi 4 mais aussi d’ouvrages faisant suite à deux épisodes de Star Wars.
Entrons maintenant dans le détail de ce tableau et procédons par genres. Précisons d’abord que ces films sont très souvent des blockbusters hollywoodiens. Les films français recensés sont, quant à eux, essentiellement des comédies. Concernant les adaptations tirées de livres jeunesse, sur 37 films, 2 seulement n’ont pas entraîné leur livre original dans les meilleures ventes (Frère des ours et Les cinq légendes). Dans tous les autres cas, les liens de cause à effet demeurent, mais sont moins évidents et répondent à une logique propre. Tentons d’en identifier quelques-unes. Soit il s’agit de cas précis où il y a bien des meilleures ventes réalisées sur la saga, mais pas forcément la même année, ni même sur le tome dont est issu le film. C’est le cas pour Twilight par exemple dont les tomes ont pu occuper les meilleures ventes les années suivantes. Soit les ventes de livres ont précédé le film (la série des Arthur et les Minimoys de Luc Besson). Soit le nombre de notices correspondant à la saga (éditions, rééditions, compilations, poches, etc.) ont pu étaler les ventes (c’est le cas pour un des épisodes de Narnia). Soit, encore, le livre original s’est vendu pour un des films, mais plus pour les suivants à l’image de Shrek et – dans une moindre mesure – Le chat potté qui en est un spin-off. Quel que soit le cas de figure, cela n’empêche pas que des livres tirés des films aient existé et se soient vendus.
26Nul doute que la jeunesse est le principal pourvoyeur des bonnes ventes de livres à la suite de la sortie d’un film. Cela va même au-delà. En effet, il est possible qu’un film qui est une adaptation permette à une novellisation d’accéder aux meilleures ventes alors que cela n’est pas le cas pour l’œuvre littéraire originelle. Par exemple, deux adaptations de comics (Avengers. L’ère d’Ultron et Les gardiens de la galaxie) ont permis aux romans issus du film et publiés dans La Bibliothèque verte d’accéder aux meilleures ventes, alors que cela n’a pas été le cas pour les comics d’origine. Enfin, le film Twilight a permis l’entrée dans les meilleures ventes du calendrier du film, lui-même recensé dans Electre. Notons, à cette occasion, que la répartition selon les genres est parfois complexe, notamment entre la jeunesse et le roman adulte. Le roman de Roy Lewis Pourquoi j’ai mangé mon père est bien présent dans les listes de meilleures ventes en 2015 : année de sortie du film Pourquoi j’ai (pas) mangé mon père. Cependant, cette année-là, le livre de la Bibliothèque rose qui est une adaptation du film (même titre, illustration de la première de couverture) s’y trouve aussi.
27Concernant les romans adultes, si 25 films en sont issus, 16 de ces romans seulement figurent dans les meilleures ventes. Nous touchons ici à la principale raison qui nous a conduites à bâtir cette base de données spécifique : voir dans quels cas une adaptation ne fait pas vendre. En examinant au cas par cas les films en question, les explications à ce phénomène sont finalement simples. Il arrive que le livre ne soit pas disponible à la vente en France. C’est le cas par exemple de La nuit au musée[32]. Le film peut également s’inspirer de plusieurs ouvrages à l’image de I, Robot basé sur plusieurs romans d’Isaac Asimov reprenant le thème des robots. Dans ce cas précis, la pluralité des sources littéraires rend compliquée la mise en corrélation. Parfois, il s’agit d’adaptations de romans anciens, voire très anciens comme l’Iliade et l’Odyssée d’Homère sources du film Troie ; il n’y a pas eu d’éditions spécifiques lors de la sortie du film. Moins anciens mais néanmoins surannés, les romans de Johnson McCulley, créateur du personnage de Zorro en 1919, n’ont pas connu de nouvelles éditions. D’ailleurs, la sortie de La légende de Zorro en 2005 ne s’est pas accompagnée de l’édition d’un livre ; dans ce cas, le personnage est si important qu’il fait partie d’un univers riche et complexe mêlant film, séries, BD, ouvrages jeunesse et produits dérivés. La sortie du film aurait pu être utilisée par les éditeurs mais cela n’a pas été le cas, de même que pour la sortie de Robin des bois en 2010. Les personnages mis en scène appartiennent depuis longtemps à un univers transmédiatique (James Bond, Sherlock Holmes) et font maintenant sens de manière autonome, sans être rattachés à un roman spécifique. Dans ce cas de figure, une adaptation ne fait pas particulièrement vendre les ouvrages originaux. Les deux opus d’OSS 117 s’ils sont tirés d’une série de romans de Jean Bruce, n’ont pas eu beaucoup de retentissement sur les livres originaux qui ne sont d’ailleurs plus disponibles et qui n’ont pas été réédités. Deux BD reprenant le personnage d’Hubert Bonisseur de La Bath ont été éditées chez Soleil en 2015 et 2016 mais n’ont pas gagné la liste des meilleures ventes.
28Autre possibilité : il s’agit de suites, et l’appel d’air qui a favorisé la vente des livres sources a sans doute eu lieu lors de la parution des premiers titres (Le retour du roi, Jurassic World, La planète des singes, Les rivières pourpres 2). Le livre a pu sortir plusieurs années avant le film en annonçant celui-ci (comme cela a été le cas pour Le loup de Wall Street dont le roman a été édité en France avant la sortie du film mais avec une première de couverture annonçant le film). Enfin, quelques cas semblent particuliers : World War Z et Podium en font partie. Peut-on en déduire que les spectateurs de Podium venaient surtout pour le répertoire de Claude François et la prestation de Benoît Poelvoorde, sans s’intéresser pour autant au roman de Yann Moix ? Quant à World War Z, soit les amateurs de zombies ont déjà acheté le livre avant la sortie du film, soit leur intérêt ne porte que sur le film.
29Pour les adaptations de BD et de comics, la situation est assez différente. Une adaptation d’Astérix par exemple ne fait pas particulièrement vendre les BD mais celles-ci se vendent de manière exceptionnelle à chacune de leurs sorties. De plus il existe de nombreux tomes, donc l’envie d’acheter une BD de la série après le film peut concerner de nombreux titres. Ici l’adaptation n’a que peu d’influence sur la vente des livres. Le film s’apparente davantage à un produit dérivé du livre plutôt qu’à un produit d’appel.
30S’ajoute une difficulté supplémentaire pour les comics : de nombreuses références existent pour chacun d’entre eux. En outre, ils pâtissent d’une mauvaise diffusion dans les points de vente habituels (supermarché, petite librairie générale, etc.). Malgré tout, des initiatives éditoriales sont à souligner, comme celle de DC Comics qui s’efforce de publier une anthologie du héros concerné concomitamment à la sortie du film, ce qui peut se traduire par de bonnes ventes sur un titre en particulier. Mais c’est avant tout l’importance du nombre de blockbusters issus de l’univers des comics US qui permet à ce genre spécifique de se développer en librairie au fil des années. Enfin, rappelons que les adaptations en Bibliothèque verte d’adaptations de comics peuvent, quant à elles, atteindre les meilleures ventes tout en permettant aux futurs acheteurs d’entrer dans cet univers fictionnel.
31Enfin, lorsqu’on étudie le phénomène d’aller-retour entre le livre et le film, le théâtre demeure un genre particulier. Certes, nous avons pu constater que certaines pièces de théâtre (publiées) étaient en vente au moment de la sortie du film (Les garçons et Guillaume, à table par exemple), mais aucune d’entre elles n’apparaît dans les meilleures ventes. Ce constat entre en corrélation avec les résultats de la dernière enquête nationale sur les pratiques culturelles des Français réalisée par Olivier Donnat où l’on voit clairement que le théâtre est l’un des genres littéraires les moins lus[33]. Il faut la puissance d’une série telle que Harry Potter pour mener le texte d’une pièce de théâtre au sommet des meilleures ventes.
32Ainsi donc, cette incursion dans le domaine cinématographique nous a permis de constater que c’est en littérature jeunesse que le passage du film vers les best-sellers est le plus automatique, qu’il s’agisse des sagas adolescentes (Harry Potter, Twilight, Hunger Games, Divergente) ou des dessins animés. Dans ce dernier cas, la novellisation est d’ailleurs massive, générant des livres qui se vendent vraiment très bien auprès du jeune public.
Conclusion
33Il est généralement admis que les adaptations cinématographiques de best-sellers doivent provoquer un phénomène de notoriété partagée bénéfique pour les deux industries culturelles. Pourtant, en pratique, on s’aperçoit que les choses sont rarement aussi simples. La présente étude montre que plusieurs facteurs sont à prendre en ligne de compte et que les cas de figure sont nombreux et plus complexes qu’il n’y paraît. Une grande tendance semble, malgré tout, se dessiner. Il s’agit de la frilosité de l’industrie cinématographique qui se repose de plus en plus sur des suites ou des adaptations de best-sellers. Il faut dire que le prix, le succès des suites et la difficulté de faire un film poussent les professionnels à user de cette stratégie. “Pour les producteurs français, le recours à des adaptations d’œuvres littéraires semble être devenu une mesure de sécurité, en ce qui concerne les retours financiers. En effet, l’argent investi par la production française dans les adaptations de livres de toutes nationalités est supérieur à celui investi... dans le marché du cinéma français lui-même. La part de la production française dans des adaptations, toutes langues de l’œuvre originale confondues, oscille entre 32 et 57%”[34]. Montrant la force du phénomène, des sociétés et des professionnels se spécialisent dans le repérage d’œuvres littéraires pouvant faire l’objet d’adaptations cinématographiques ou télévisuelles. Cette pratique se nomme le scouting et commence à s’implanter en France. L’exemple de la plateforme bs2bo pour “Best-seller to Box-office”[35] est un exemple éclairant. Créée en 2009, cette dernière permet de mettre en relation le monde de l’édition et celui de l’audiovisuel et du cinéma en fournissant des propositions de scénarios, voire des scripts issus d’œuvres littéraires. Grâce à un moteur de recherche permettant d’identifier des critères très précis (ex : le genre, le sexe du personnage principal, le lieu où se déroule l’intrigue), les professionnels de l’image peuvent sélectionner une liste de livres adaptables à l’écran.
34Au-delà de l’adaptation à l’écran ou à l’écrit (dans le cas des novellisations ou des livres tirés du film), il s’agit d’exploiter le filon du succès cinématographique. De grandes opérations de marketing sont alors mises en place, notamment dans le cas des suites. La vente de produits dérivés et culturels en tout genre crée ainsi une sorte de macrocosme “transmédiatique” qui revêt la forme d’une spirale dans laquelle s’enchaînent les succès. Cette spirale génère ainsi un flou ambiant et soulève la question suivante : qui est à l’origine de quoi ? La notoriété du livre, quand elle existe car les adaptations peuvent être issues d’ouvrages peu connus, reste-t-elle première ou s’efface-t-elle devant le succès du film[36] ? Dans ce contexte, le livre tend souvent à devenir un produit dérivé : même s’il ne s’agit pas de livres tirés du film mais bien de l’origine du succès, il est pris dans un vaste marché multimédiatique. Précisons que dans cette arène transmédiatique, le cinéma possède davantage de moyens que l’édition, d’autant plus quand il s’agit de studios hollywoodiens. Si un film français tiré d’un best-seller français peut espérer bénéficier du succès antérieur du livre pour inciter les gens à venir voir le film et permettre au livre source de connaître à nouveau le succès, cela est difficilement comparable aux actions de promotion à échelle mondiale menées pour Batman ou Harry Potter. Si l’on s’en tient à l’étude des meilleures ventes, il est d’ailleurs utile de noter ici qu’au-delà des livres sources qui restent de grands succès, ce sont beaucoup d’ouvrages dérivés qui se vendent profitant alors pleinement du succès du film.
Lylette Lacôte-Gabrysiak et Adeline Clerc-Florimond (CREM)

Notes


[1] Voir: André Bazin, Qu’est-ce que le cinéma ?, Éd. Du Cerf, 1952 ; François Truffaut, “Une certaine tendance du cinéma français”, in Cahiers du cinéma, n° 31, 1954.
La quête de la “compatibilité” entre œuvre écrite et œuvre audiovisuelle est telle qu’il existe un tumblr permettant de découvrir le “vrai” visage des personnages de roman (consulté le 12/05/17).

[2] Voir Christine Détrez, “Vues à la télé : Cosette, Nana, Juliette et les autres...”, Réseaux, n° 117, p. 133-152 ; idem, “Les légitimités culturelles en question : l’exemple des adaptations d’œuvres littéraires et leur réception par les adolescents”, dans Sylvie Girel, Sociologie des arts et de la culture : un état de la recherche, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 133-150 ; idem, “Nous sommes tous des Roméo et des Juliette... : La réception d’adaptations d’œuvres littéraires”, dans Isabelle Charpentier, Comment sont reçues les œuvres : Actualités des recherches en sociologie de la réception et des publics, Paris, Créaphis, 2006, p. 77-90 ; Maëliss Bessagnet, La médiation réciproque de la littérature et du cinéma : l’influence de l’adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire sur la réception du livre et du film par les jeunes [Mémoire, 2013].

[3] Voir Hélène Laurichesse, Quel marketing pour le cinéma ?, Paris, CNRS Éd., 2006, <Cinéma & Audiovisuel> ; Jean-François Camilleri, Le marketing au cinéma, Paris, Éd. Dixit, 2007.

[4] Ici, nous nous intéressons à l’industrie du cinéma et à celle du livre, mais l’industrie télévisuelle est, elle aussi, concernée par le phénomène des adaptations littéraires. Il suffit de regarder le succès rencontré par la série Chez Maupassant, sur France 2. Pour aller plus loin sur ce sujet, voir Sabine Chalvon-Demersay, “Le deuxième souffle des adaptations”, L’Homme 175-176, 2005.

[5] Lylette Lacôte-Gabrysiak, “‘C’est un best-seller !’ ”, Communication, vol. 27/2, 2010, p. 187-216.

[6] Cette base de données consacrée aux best-sellers a été réalisée sur une période allant de 1984 à 2004. Pour le présent article, nous l’avons enrichie jusqu’en 2016. La base est présentée et commentée dans l’article de Lylette Lacôte-Gabrysiak : “1984-2016 : 32 ans de best-sellers en France” dans ce même numéro de FIXXION.

[7]Voir ce lien.

[8] Précisons également que cette base ayant été constituée, en partie, en 2005 et n’ayant pas pu être totalement révisée, des adaptations de best-sellers présents dans la liste des meilleures ventes entre 1984 et 2005 ont pu faire l’objet d’adaptations après cette date.

[9]Voir ce lien.

[10] Pour arriver à ce chiffre colossal, nous avons effectué une recherche dans Electre en croisant les critères de recherche suivants : La Reine des Neiges pour renseigner le titre et Disney pour le champ “auteur”.

[11] Les adaptations cinématographiques et/ou les séries télévisées tirées de ces BD participent sans doute de leur succès en librairie, mais n’en sont pas directement la source.

[12] On retrouve le même scénario pour Da Vinci Code de Dan Brown ou encore les sagas 50 nuances de Grey et Millenium. Ici, les producteurs ont capitalisé sur le succès antérieur des livres.

[13] Cela représente 52 livres sur les 181 ayant fait l’objet d’une adaptation. Si nous comparons avec l’ensemble des livres présents dans les meilleures ventes on atteint 7,7 % (52 titres sur les 671 titres recensés).

[14] De telles stratégies de promotion touchent l’ensemble des industries culturelles. Voir à ce sujet : Philippe Bouquillion, Les industries de la culture et de la communication. Les stratégies du capitalisme, Grenoble, PUG, 2008 ; Philippe Bouquillion et Yolande Combès, Les industries de la culture et de la communication en mutation, Paris, L’Harmattan, 2007 ; Alain Busson et Yves Évrard, Les industries culturelles et créatives. Économie et stratégie, Vuibert, 2013. Plus largement, le lecteur pourra se référer aux travaux fondateurs d’Henry Jenkins sur les logiques transmédiatiques (voir note 17).

[15] Ajoutons que les points de rencontre entre producteurs audiovisuels et éditeurs se multiplient également. Par exemple au salon du livre de Paris, depuis 2008, un marché des droits audiovisuels est mis en place. De même des speed dating sont organisés entre sociétés de production enregistrées et éditeurs. Inversement, le monde du livre s’invite également dans le monde du cinéma. Preuve en est la présence de 8 maisons d’édition françaises au Festival de Cannes afin de vendre les droits de leurs livres pour le grand écran en 2015.

[16] Pour ce titre, les ventes n’ont pas atteint les 200 000 exemplaires mais il se place néanmoins assez haut sur la liste annuelle des meilleures ventes en jeunesse.

[17] Henry Jenkins, La culture de la convergence. Des médias au transmédia, trad. de l’anglais par C. Jaquet, Paris, A. Colin/Ina Éd., 2013 [2006].

[18] Sur la capacité de coproduction des amateurs, mais aussi des fans, voir notamment les travaux de Mélanie Bourdaa : “La promotion par les créations des fans. Une réappropriation du travail des fans par les producteurs”, Raisons politiques, n° 62, 2016, p. 101-113 ; “Les fans de Hunger Games : de la fiction à l’engagement”, InaGlobal, 2015.

[19] Bertrand Ferrier, Tout n’est pas littérature! La littérarité à l’épreuve des romans pour la jeunesse, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009. Voir aussi : Bertrand Ferrier, Les livres pour la jeunesse. Entre édition et littérature, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011.

[20] Livres Hebdo, n° 1084, p.17.

[21] Bien que la série de bandes dessinées Lou! se vende bien (le 6e tome paru en novembre 2012 s’est placé à la 4e place des meilleures ventes de bandes dessinées avec 120 500 exemplaires vendus en deux mois), le film sorti en 2014 n’a pas rencontré son public alors qu’il a été réalisé par l’auteure elle-même. D’ailleurs, l’éditeur avait voulu anticiper le succès en sortant deux “albums du film” qui ne se sont pas très bien vendus.

[22]Voir ce lien.

[23] Electre. La base de données des livres disponibles, url : www.electre.com (consulté le 21 mai 2017).

[24]Voir ce lien.

[25] Ce chiffre conduit à plus de 200 films. Étant donné le temps de recherche nécessaire pour chacun d’entre eux, il nous était difficile de choisir un nombre d’entrées moins important.

[26] Dans les meilleures ventes l’année de sortie du film et/ou de l’année n+1 pour les films sortis en fin d’année.

[27] Pour qu’Electre signale la présence d’un livre dans les meilleures ventes de Livres Hebdo, il suffit que celui-ci y ait été classé dans le cadre du classement hebdomadaire. Nos deux bases de données sont donc constituées selon des logiques différentes et la notion de “meilleures ventes” ne recouvre pas la même réalité dans les deux cas : dans la base des best-sellers rien n’est dit sur le succès ou l’insuccès du film. À l’inverse, dans la base des films, il suffit qu’un livre ait été classé dans la liste hebdomadaire des meilleures ventes de Livres Hebdo pour que cette “meilleure vente” soit signalée. Un travail ultérieur permettra sans doute d’aller plus loin et d’affiner ces deux bases mais le fait de devoir les constituer à la main et l’importance du travail qui en découle explique leur actuelle incomplétude.

[28] L’année au cours de laquelle l’ouvrage a été classé dans les meilleures ventes.

[29] Sur la question des sagas, voir la construction d’un univers de référence transmédiatique (12 et la note 17).

[30] Le symbole “Ø” représente les cas pour lesquels la base de données n’a pas fourni de réponse.

[31] Jan Baetens, La novellisation. Du film au roman, Les Impressions nouvelles, 2008.

[32] The Night at the Museum de Milan Trenc (2006) paru aux éditions Barrons Educational Series.

[33] Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des français à l’ère numérique, enquête 2008, Paris, La Découverte/ Ministère de la culture et de la communication, 2009. Dans cette enquête, le genre théâtral ne fait pas l’objet d’une catégorie à part. Il figure, parmi d’autres, dans la catégorie “autres”, preuve qu’il n’est pas un genre plébiscité par le grand public.

[34] Antoine Oury, “40 % des grands succès sont des adaptations”, Actualitté, 24.04.2014.

[35] Avec comme signature “trouver l’histoire de son prochain film”, la plateforme www.bs2bo.com “Best-seller to Box-office” est utilisée en français, anglais, italien, allemand et espagnol par plus de 300 éditeurs et 800 professionnels de l’audiovisuel dans le monde.

[36] Comme l’explique Jan Baetens (La novellisation, op. cit.), cette indistinction entre produit originel et produits dérivés touche très souvent les novellisations.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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