Entretien
Entretien avec l’auteur
N.D.E. Nous avions adressé à Marc Levy, par l’intermédiaire de son attachée de presse, une demande d’entretien pour le présent numéro de FIXXION. L’auteur n’a pas cru bon de répondre, ou peut-être cette demande ne lui est-elle pas parvenue. Nous avons donc conservé à cet entretien sa dimension virtuelle. Il n’est pas fictif pour autant : tous les propos de “l’auteur” ont été formulés ou écrits par Marc Levy, et par quelques-uns de ses confrères ; ils sont repris à la lettre. La plupart des questions ont été posées dans ces termes par des journalistes. Nous n’avons procédé qu’à quelques coupes, et à de légers raccords grammaticaux.
Q. Pourquoi écrivez-vous ?
R. Pour partager avec d’autres ce que j’ai écrit. Je crois que c’est ça qui me motive dans mon travail d’écriture, cette envie de partager avec les lecteurs “une envie de”. Envie d’être soi, envie d’aimer les autres, envie d’avancer dans la vie, envie d’aimer tout court ; je pense que c’est le trait d’union de mes romans. Je ne suis pas Hemingway, mais mon histoire peut apporter un peu de bonheur aux gens qui la liront, et par les temps qui courent, ce n’est déjà pas si mal.
Q. Comment êtes-vous devenu écrivain ?
R. Rien dans ma démarche n’a été prémédité. J’ai simplement pris plaisir à noircir des pages. Quand j’ai commencé à écrire, je n’avais pas l’intention de faire un roman, et je pensais encore moins qu’il serait publié.
Q. Que vous apporte l’écriture ?
R. Écrire m’a offert une liberté insoupçonnable. Chaque soir je me sens happé par mon récit, et la nuit, je rejoins un monde imaginaire où je me sens heureux en compagnie de personnages devenus des amis.
Q. Que mettez-vous de vous-même dans vos livres ?
R. Dans un roman, on met une part de soi-même, de son enfance, de ses espoirs de ses échecs. Sans s’en rendre compte, sans penser que des inconnus un jour le liront. Parfois on n’a plus pour seul souhait que de devenir invisible.
Q. À quoi attribuez-vous votre succès ?
R. À la chance, et je m’efforce de la mériter. Je sais que j’ai une chance inouïe, je sais que si mes livres sont numéro un des ventes, cela ne veut pas dire qu’ils sont les meilleurs. Le fait de le savoir ne m’empêche pas pour autant de profiter de cet immense bonheur car c’en est un et cela me pousse chaque année à travailler plus encore pour mériter un peu de cette chance qui m’est offerte.
Q. D’où vient votre inspiration ?
R. C’est la question classique, celle qui revient le plus souvent dans la bouche des lecteurs et des journalistes. Honnêtement, je n’ai jamais été capable de répondre sérieusement à cette question. L’écriture implique une vie ascétique : noircir quatre pages par jour me prend une quinzaine d’heures. Il n’y a pas de magie, pas de secret, pas de recette : il faut juste se couper du monde. Parfois, dans les bons jours, un cercle vertueux se met en place qui peut me faire écrire d’un jet une bonne dizaine de pages. Dans ces périodes bénies, j’arrive à me persuader que les histoires préexistent quelque part dans le ciel et que la voix d’un ange vient me dicter ce que je dois écrire, mais ces moments sont rares.
Q. Vos histoires, avez-vous dit, sont tractées par les personnages. Mais comment se forme un personnage ?
R. Ce sont les personnages qui font l’histoire, et non l’histoire qui fait les personnages. Mes personnages sont des gens ordinaires confrontés à des situations extraordinaires, qui vont les transformer et modifier leur point de vue, leur perception du monde, leur perception de l’autre, les ouvrir aux autres et à eux-mêmes. Mais le personnage n’est jamais ni un collage ni un coloriage. Ce n’est pas un personnage préétabli dont je me contenterais de raconter les aventures. Il se développe dans l’écriture parce qu’il y a narration. J’ai vraiment commencé à écrire quand j’ai laissé venir les personnages : chaque personnage doit avoir son inflexion, sa silhouette. Pour moi le personnage est toujours “percevalien”, à la recherche de lui-même dans le travail de l’écriture.
Q. L’écrivain peut-il disposer entièrement de la fiction ?
R. On ne peut pas changer du tout au tout le caractère d’un personnage de roman. L’auteur du livre n’est pas Dieu. La fiction possède ses propres règles, et d’un tome à l’autre, un pur salaud ne peut pas se transformer subitement en gendre idéal.
Q. Quand vous écrivez, vous préoccupez-vous du style ?
R. Vous pouvez écrire un roman sans ponctuation si cela vous amuse. Il ne faut pas laisser l’écriture et la littérature s’enfermer dans des règles grammaticales. Certes, elles sont très importantes pour le maintien de la langue. Mais, il ne doit pas y avoir tout le temps des règles.
Q. Pouvez-vous entrer plus dans le détail ?
R. Les adverbes sont inélégants. Je leur préfère les adjectifs, mais jamais plus d’un dans la même phrase. Par exemple, plutôt que : “C’est formidablement original”, j’écris : “C’est très original”.
Q. Pourquoi vos romans finissent-ils bien ?
R. Vous trouvez qu’il n’y a pas assez de drames dans la vraie vie, que les gens ne sont pas suffisamment accablés de malheurs, de mensonges, de lâchetés et de mesquineries, vous voulez en rajouter ? C’est une question de bon sens et de courage. À quoi cela sert d’écrire si ce n’est pour apporter du bonheur aux autres ? Une bonne dose de misère, de sordide, de bassesses à vous arracher des larmes, et on crie au génie, mais faire rire et rêver, ce n’est pas considéré. J’en ai assez de l’hégémonie culturelle du marasme.
Q. Comment vous situez-vous dans l’histoire de la littérature ?
R. Pour moi, il y a eu pendant très longtemps, dans mon parcours de lecteur et d’étudiant, l’interdit du roman. Il était impossible dans les années 1980 d’écrire un roman. Ou alors on pouvait commencer à envisager l’idée d’écrire un roman si on passait par le mode de l’ironie et/ou de la déconstruction. Il fallait montrer patte blanche en signifiant bien qu’on n’était pas dupe de ce qu’est un roman, de son artifice. La modernité s’était arrêtée à des écrivains comme Guyotat ; son illisibilité était perçue comme le point de vitesse indépassable, la vitesse de la lumière. Écrire un roman semblait une horrible régression, un renoncement. C’était très lourd, et cet interdit précisément a stimulé mon désir de faire du roman, d’en écrire sans me laisser intimider, en réintégrant le désir et le plaisir de la lecture.
Q. C’est de là que vient votre choix du roman ?
R. Si on n’est ni obsessionnel ni narcissique au point d’être un formaliste dirigé vers le signifiant pur, si on n’est pas idéologue, on a toutes les raisons du monde de choisir le roman parce que c’est la palette qui ouvre le plus de possibilités.
Q. Vous sentez-vous en phase avec la littérature contemporaine ?
R. De nos jours c’est comme s’il y avait une panique générale devant le langage produisant une littérature aphasique, ânonnante, dont les formes les plus abouties sont une certaine manière de faire de la poésie ou du roman – la manière “illisible”. Mais pour ma part, ce n’est pas ainsi que je comprends le monde ni la langue : je ne perçois pas cette nécessité de perversion, de refus permanent de se servir des mots et du sens existant des mots ; ça ne me paraît mener qu’à encore plus de confusion, encore plus d’incompréhension, de fractures, d’inégalités entre ceux qui s’emparent du langage (les écrivains, les lecteurs d’élite) et ceux qui ne peuvent que le subir. Et même s’il est vrai qu’il y a toujours un combat avec la langue originale, celui-ci peut très bien se résoudre dans une langue commune.
Q. Vous considérez-vous comme un auteur de romans populaires ?
R. Le roman populaire, pour moi, doit se rapprocher des ressorts d’une chanson populaire. Une mélodie harmonieuse, très accessible, et des paroles qui apportent une dimension émotionnelle universelle. Des mots simples mais justes qui parlent à tous. Atteindre cette apparente simplicité est ce qu’il y a de plus difficile. Il faut savoir parler à tous, donner l’impression d’entrer dans la vie de chacun. Que pour le lecteur il y ait une évidence, qu’il partage ces émotions universelles telles que l’amour, la vengeance, ou la quête d’identité. J’ai toujours pensé que les artistes les plus géniaux, ceux que j’admire le plus, étaient ceux capables d’émouvoir le plus grand nombre en parvenant à cette épure universelle. Cette évidence magique. Celle qui traverse les classes sociales, à l’opposé de toute forme d’élitisme.
Q. Les critiques qui vous éreintent au nom de la littérature sont sans doute élitistes, mais sont-ils pour autant de mauvaise foi ?
R. Permettez-moi de répondre en citant un de mes romans. L’héroïne demande à un libraire un livre de l’auteur :
– Je crois en avoir un en stock. Tenez, voilà, c’est le seul titre que j’ai de lui.
– Vous pourriez me commander les autres ?
– Oui, bien sûr, mais j’ai aussi d’autres écrivains à vous proposer si vous aimez lire.
– Pourquoi ? Cet auteur n’est pas pour les gens qui aiment lire ?
– Si, mais disons qu’il y a plus littéraire.
– Vous avez déjà lu un de ses romans ?
– Hélas, je ne peux pas tout lire, dit le libraire.
– Comment pouvez-vous donc juger son écriture ?
Q. Il est temps de conclure. Quel conseil donneriez-vous à un jeune écrivain ?
R. Si je pouvais en donner un seul : n’en écouter aucun. Écrire, c’est un territoire de liberté. Le seul gardien de la liberté d’écriture, c’est vous-même. L’écriture c’est un long tunnel de solitude. Avec un papier et un crayon, on peut tout écrire. C’est la seule conscience à garder quand on écrit.





2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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