(Auto) portraits à l’étranger : dépaysements
et postures autofictionnelles dans le roman contemporain
Car j’étais à Hongkong, oui, j’aurais
tout aussi bien pu être dans un roman[1]
1 Aujourd’hui, le roman en langue française s’est reconnecté au réel et à l’Histoire ; il en fait partie intégrante et cherche, sinon à les contenir, du moins à s’en approcher afin de cerner un univers postmoderne perçu comme de plus en plus mouvant et indéchiffrable. Concept difficilement perceptible dans le contexte de l’accélération de la mondialisation culturelle et économique entamée depuis la fin du XXe siècle, la notion d’ailleurs, entendue ici comme un espace géographiquement et historiquement situé opposé à un ici, est une donnée forte et prégnante de la littérature contemporaine. La perception du trouble de la frontière entre ici et là-bas n’est pas toujours nette, mais une crise ontologique a bien été scrutée par maints penseurs[2] dans des travaux émanant de littéraires, d’historiens et d’anthropologues
2 À partir d’un corpus de romans aux élans autofictionnels publiés pendant la dernière décennie par des romanciers français, nous relèverons ainsi que la dyade reste efficiente. Nous observerons ce que la mondialisation produit aujourd’hui comme figures – paradoxales, retournées, réactivées – de l’ailleurs. En suivant un plan tripartite, nous nous interrogerons sur le type de figures de l’ailleurs né du regard d’un moi dépaysé, celui du narrateur de Jean-Philippe Toussaint dans la tétralogie consacrée à Marie de Montalte parue entre 2002 et 2013, celui de Patrick Deville dans le cycle Sic Transit (2004-2011) et celui de Mathias Énard dans le roman Boussole (2015) qui s’ancre dans une somme romanesque[3] sur le monde arabe
Descriptions de paysages avec montée d’adrénaline
3 Dans les romans des étonnants écrivains-voyageurs précités, la mondialisation induit une nouvelle morale du regard, mise à jour par l’importance des descriptions paysagères dans lesquelles s’observe un différentiel entre le pays d’origine et une terre étrangère. La première manière dont ces écritures hybrides se saisissent de l’ailleurs rend compte d’une poétisation de l’espace et de la nature. Ces récits fondés sur des relations de voyages d’un personnage-narrateur autofictionnel privilégient la fonction esthétique du dépaysement. Dans les quatre diégèses qui entraînent son double narratif vers le Japon et la Chine[4], mais aussi vers l’Italie, Toussaint donne une représentation tout à fait modélisante de la ville contemporaine. Dans Faire l’amour, par exemple, le tissu urbain de la mégalopole tokyoïte apparaît dans ses aspects les plus bigarrés : d’un côté, l’urbanisation outrancière a formé un agglomérat de hautes tours au design hypermoderne qui inspire une profonde mélancolie au Je ; d’un autre côté, la puissance des traditions également notée sur le mode impressionniste demeure visible dans des territoires de proche ou moyenne banlieue.
[…] c’était tout le quartier de Shinjuku qui étendait devant moi son profil d’ombres dans la nuit. On apercevait aussi bien sur la gauche de vastes zones horizontales presque complètement plongées dans les ténèbres que l’immense trouée de verdure noire, illisible et opaque, du Palais impérial au cœur même de la ville, et jusqu’à la mer, à l’horizon, par-dessus Shimbashi et Ginza, l’appel du large et les embruns, la baie de Tokyo et l’océan Pacifique dont les eaux noires se perdaient aux limites de l’acuité visuelle et l’imagination.[5]
4 Dans ce quasi-huis-clos au cœur d’un grand hôtel tokyoïte, la capitale ne semble accessible que par les baies vitrées panoramiques qui offrent un accès strictement visuel à “l’immense superficie de son agglomération illimitée” (FA 48). Comme dans La vérité sur Marie, l’accent est mis sur les réverbérations miroitantes des flaques d’eau sur le bitume, les chatoiements colorés du ciel et les reflets changeants de la lumière, souvent gorgés d’eau, dans les surfaces vitrées des bâtiments. Le narrateur dysphorique lie son appréhension du paysage à son état d’âme empreint d’une “espèce de brume comateuse” (FA 112) due à sa présence incongrue au Japon où il séjourne sans réel motif autre que sentimental, accompagnant Marie pour rompre alors qu’il est toujours amoureux d’elle. Ce décor hyper-urbanisé et sémiotisé à l’extrême demeure indéchiffrable pour lui. Dans la quadrilogie[6], Toussaint peint régulièrement ces instants plus ou moins fugitifs où, libéré de ses automatismes, le Je accède à d’autres sensations : ce sont ces moments-clefs du dépaysement[7] qui concourent à une sorte d’acmé artistique et émotionnelle
J’étais, et je restai longtemps, dans cet état de suspension qu’on éprouve pendant la durée d’un voyage, dans cet état intermédiaire où le corps en mouvement semble progresser régulièrement d’un point géographique vers un autre […] mais où l’esprit, incapable de s’aligner sur ce modèle de transition lente et régulière, est, lui, tout à la fois, encore de pensées dans le lieu qu’il vient de quitter et déjà en pensées dans le lieu vers lequel il se dirige.[8]
5 Souvent accentué par le décalage horaire[9], cet état de conscience de l’entre-deux se traduit par une grande perméabilité aux atmosphères et par une conception polysensorielle du paysage. La référence explicite au chantre de l’expressionnisme abstrait américain concourt ici à cette esthétisation du paysage
[…] il ne faisait plus ni jour ni nuit dehors, mais tout à la fois jour et nuit […] le soleil, au loin, vers lequel nous nous dirigions, et qui n’était encore pour l’instant qu’une lueur trouble rose orangée pareille à ces contours cotonneux de Rothko qui embrasait l’horizon de ce ciel immense régulièrement partagé entre le jour et la nuit, entre l’Europe et l’Asie. (AE 18)
6 Dans leurs appréhensions de la géographie, les auteurs du corpus utilisent différentes focales et une diversité d’échelles et s’attachent au panorama autant qu’à des motifs architecturaux précis, des détails et des nuances de couleurs[10].
La vallée de la Raab déroulait ses frondaisons orangées par l’automne et, autour de nous, les collines et les vieux volcans éteints de la Marche verdoyaient à l’infini dans le ciel gris, alternant forêts et vignes sur leurs coteaux, un parfait paysage de Mitteleuropa.[11]
7 Ce trait stylistique est, par exemple, décelable dès les premiers romans minuitards de Patrick Deville qui aborde le cercle chromatique avec l’œil averti d’un plasticien[12] : “Au bord du lac, les nacelles rose fraise et vert pistache d’une roue Ferris immobile scintillent de toutes leurs poignées nickelées sur le ciel bleu”[13]. Cette appétence pour l’art pictural se retrouve dans les passages qui travaillent le thème de l’architecture mangée : les lieux se voient porteurs d’une ombre d’irréalité irradiante, à l’instar de ce “toit-terrasse au béton effrité, où pointe par endroits l’armature de fer rouillé, part de gâteau de meringue avarié au coin d’une rue de Managua” (PV 50). De l’architecture aux paysages se construit un décor toujours changeant et en mouvement, un espace en expansion, en dépli infini
Finalement, nous débouchâmes sur une grande artère déjà très animée, où, dans une lumière de nuit à laquelle les chutes de neige donnaient des allures féériques, les voitures patinaient sur place dans le brouillard dans un ballet de phares et de feux de position. Quelques taxis isolés, aux carrosseries acidulées, vert intense, orange métallisé, progressaient au ralenti dans une soupe de boue et de neige fondue qui clapotait mollement sous les éclaboussures des pneus. (FA 77)
8 L’expérience de ce qui est peut-être de l’ordre d’un sentiment océanique atteint son plein régime lors des moments-phares des romans qui tous comportent comme étape obligée la visite d’un site patrimonial : ici, il s’agit du sanctuaire Heian de Kyoto (FA 157-160) ; là, de la synagogue Major d’Istanbul ou du site du Qalat Fakhr ed-Din Ibn Maan à Palmyre (B 82-83; 124-133) ; ailleurs, du Mausolée de Brazza[14]. Le récit de ces déambulations entre le passé et le présent accentue la dimension immersive : la plongée des sens dans le passé va de pair avec la forte propension des narrateurs à se perdre au hasard des rues (par exemple, FA 61-64 et B 80) et, au final, les lieux décrits sont explicitement ceux traversés et pratiqués par les narrateurs. L’ailleurs est un espace vécu et perçu
[…] par une matinée d’un bleu intense, à l’air encore croustillant de froid, quand les îles aux Princes se détachent dans la lumière rasante après la pointe du Sérail et que les minarets du vieux Stamboul strient le ciel de leurs lances, de leurs crayons à papier pour écrire le centième nom de Dieu au creux de la pureté des nuées, il y a encore peu de touristes ou de passants dans la ruelle étrange (hauts murs en pierre aveugles, anciens caravansérails et bibliothèques fermés) qui mène à l’arrière de la mosquée Süleimaniye, construite par Sinan le Divin pour Soliman le Magnifique. (B 71)
9 Les différents narrateurs se laissent guider par la profusion et la discontinuité des micro-événements et des spectacles qu’ils découvrent au hasard de cette “pénétration lente et comme rythmée du paysage”, selon l’expression de Roland Barthes. Arpenteurs des villes, piétons de Paris et d’ailleurs, flâneurs dans la lignée définie par Walter Benjamin, ils[15] parcourent le territoire dans le prolongement des promenades surréalistes qui rendaient compte de la relation concrète, affective et symbolique qui unit les êtres aux lieux. Aussi, de ses nombreux déplacements, pédestres ou motorisés, terrestres ou fluviaux, le Je devillien affirme-t-il apprécier le bonheur de se mouvoir au gré de ses envies et cultive “cette euphorie que procure la certitude que personne au monde ne sait où vous êtes, ni dans quel pays” (PV 218). De fait, une titillation nostalgique – “Peu de villes au monde, autant que Montevideo, savent ainsi suinter la nostalgie”[16] – et un état de langueur causé par le regret obsédant d’un lieu où l’on a vécu ressortent de ses fresques
Après les grisailles équatoriales, la lumière du soleil et la clarté du ciel de juin sont bouleversants. Alger est l’une des quatre ou cinq villes au monde où chacun pourrait venir soigner sa neurasthénie. Ce fut le cas pour Karl Marx et Brazza. (EQ 173-174)
10Rien d’étonnant à ce qu’au fil de Sic Transit, les narrateurs ‒ bourlingueurs savants, vagabonds rêveurs et ironiques, curieux du monde et des autres, amoureux de grands vins et de grandes brunes –, qui associent la précision de l’observation à la puissance de leur imagination, souhaitent “filmer l’histoire de la rue”[17] d’hier à aujourd’hui grâce à une “caméra […] qui aurait enregistré en surimpression les guerres de William Walker au XIXe siècle et les drapeaux rouge et noir de la victoire sandiniste au XXe siècle (PV 89).
11Avec Boussole, Mathias Énard publie, pour sa part, un récit dans lequel il explore le Moyen-Orient fantasmé comme l’ailleurs absolu. Il y anime un narrateur, Franz Ritter, qui vit désormais l’ailleurs ici : insomniaque et souffrant, il n’a plus que ses souvenirs pour horizon. Afin de trouver le sommeil, le musicologue fiévreux, lové au creux de son lit dans son appartement viennois – la capitale autrichienne[18] est considérée comme la “Porta Orientis” selon la formule d’Hofmannsthal (B 17, 361) ‒ revit ses périples au cœur de la Turquie, de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran. Aussi, dans les volutes de sa pipe d’opium, se repaît-il, empli de la nostalgie de cet Orient rendu si inspirant pour l’histoire des arts en Occident (en particulier en musique[19] et en littérature). À l’instar de bien des archéologues d’antan dont il égrène, érudit, les noms, les découvertes et les publications, Ritter laisse s’entremêler ses paysages intérieurs et, guidé par sa bibliophilie passionnée (Khayyam, Hafez, Hedayat, Massoudi, Roumi, Goethe, Rimbaud, Germain Nouveau, Kafka, Proust, Homère sont cités…) jusqu’aux œuvres de Pessoa – autre Voyageur immobile[20] ‒, il se réconforte, sachant, rimbaldien dans l’âme, qu’il y a immanquablement et partout “de l’autre en soi”[21].
Valorisations individuelles du passé historique
12La valorisation du passé historique se révèle une donnée commune aux romans rassemblés ici : elle est notamment inscrite au cahier des charges des romans sans fiction de Patrick Deville. “Obnubilé par les éphémérides, les coïncidences de dates et de lieux”[22], il entreprend de mentionner dans un cycle de douze opus les soubresauts de l’Histoire mondiale depuis 1860. “Je me souvenais de cette année-là comme si je l’avais vécue” (TAB 38), confie-t-il pour dire que l’ailleurs est aussi de la fiction. Affublés de leurs carnets de voyages dans lesquels ils reportent une foule de notes diverses ayant trait aux paysages, à la faune à la flore, à des personnalités artistiques ou politiques locales, des actions et des révolutions qui se répondent d’un bout à l’autre de la planète, ses doubles fictifs, lancés sur les routes, les chemins de fer[23] et les fleuves, peuvent à l’envi affronter l’insécurité continuelle qui, de l’Antiquité à l’immédiat contemporain, a taraudé voyageurs, cartographes ou poètes possédant une façon de penser l’articulation du monde à soi et de soi au monde tout à fait atypique. Remontant les grands fleuves, Congo ou Mékong, ils suivent parfois les traces de légendaires explorateurs : Stanley, Livingstone, Brazza, Burton ou Pavie. Le romancier travaille ainsi à “forer l’histoire de ce pays, creuser ses souterrains jusqu’au début du siècle dernier pour comprendre le présent”[24]. Au cœur de ses récits foisonnants, à la fois historiques et géographiques, en même temps que très intimes puisque la tentation de l’autobiographie y est toujours très forte, il expose maintes fois la macrogénétique de son grand-œuvre[25] : “j’avais entrepris de relier à nouveau 1860 à aujourd’hui […] Comme un satellite voyant rouler sous lui la planète et consignant les millions d’évènements quotidiens […] immobile sur ce lit, les yeux fermés, je tentais de saisir la simultanéité du monde pendant ces quelques journées” (TAB 50; 202). Grâce à une collection de destins dont certains sont repris sans cesse livre après livre (de Walker à Guevara en passant par Rimbaud ou Yersin), il montre les traces des conflits d’hier dans les tensions politiques du présent. Loin des postures historiennes, bouleversant l’ordre chronologique, il donne des strates du passé un éclairage personnel qui le conduit à articuler à son dessein une pratique scripturale complexe interrogeant son propre statut et questionnant le rapport que chaque individu entretient avec le passé et la mémoire, le voyage, l’existence et l’écriture, détonants miroirs de l’être qui sont l’un de l’autre la métaphore. L’intention de relier le présent au passé, et par là-même de revisiter les liens entre l’ici à l’ailleurs, transcende également l’écriture de Mathias Énard. Son narrateur n’a de cesse d’expliciter l’actuel désagrégement programmé de la Syrie, violemment entamé en 2011, en explorant l’histoire de la Péninsule arabique (B 137) et du Croissant Fertile depuis sa colonisation au début du XXe siècle par les grandes puissances européennes, la Grande-Bretagne et la France, jusqu’à la mainmise américaine actuelle sur l’ensemble de la région. Souvent, lorsque le musicologue autrichien se remémore des instants de joie et de partage sur place, défilent dans sa mémoire des souvenirs plus anciens, livresques et historiques, témoignages des plus brillants explorateurs : Burton, Burckhardt, Huber, Doughty et Palgrave…
Ne pensons pas au seuil de cette chambre de l’hôtel Baron à Alep, ne pensons pas à la Syrie, à l’intimité des voyageurs, au corps de Sarah allongé de l’autre côté de la cloison dans sa chambre de l’hôtel Baron à Alep, immense pièce au premier étage avec un balcon donnant sur la rue Baron, ex-rue du Général-Gouraud, bruyante artère à deux pas de Bab el-Faraj et de la vieille ville par des ruelles tachées d’huile de vidange et de sang d’agneau, peuplées de mécaniciens, de restaurateurs, de marchands ambulants et de vendeurs de jus de fruits […] Alep était une ville de pierre, aux interminables dédales de souks couverts débouchant contre le glacis d’une citadelle imprenable, et une cité moderne de parcs et de jardins, construite autour de la gare, branche sud du Bagdad Bahn, qui mettait Alep à une semaine de Vienne via Istanbul et Konya dès 1913. (B 108)
13Le détour géographique entraîne de surcroît un dépaysement formel pour le lecteur qui jamais ne se trouve face à un roman de voyage traditionnel mais plutôt face à un texte hybride à la narration dense et buissonnante dans laquelle s’entrechoquent la grande Histoire et l’anecdote, l’érudition et la déambulation, la trouvaille littéraire et l’élégante familiarité. À l’instar des romans devilliens sans fiction qui mêlent différents types de textes et de documents authentiques (chansons, slogans, partitions, citations littéraires, extraits de règlements internes d’institution, discours politiques, articles de journaux, archives, entretiens, courriers, …) et tressent ensemble différents genres littéraires (récits de voyages et micro-narrations, entretien journalistique et confessions, biographie et autobiographie…), le roman Boussole – et le titre se prête à autant d’interprétations spatiales que psychologiques[26] ‒ relève aussi de la relation de voyage, de l’enquête sociologique, de l’essai politique, du récit biographique et autobiographique. Énard fait un usage singulier du document : il joint à son récit de l’insomnie de Ritter une somme de textes fictifs tels des extraits des travaux de Sarah, mais aussi des reproductions de pages de journaux et de documents d’état civil (B 228), des pages de romans (B 78, 322-323), des dessins et des photographies[27] (B 88, 230-233, 340), de larges extraits de correspondances, celle de Liszt ou d’Annemarie Schwarzenbach, par exemple (B 67, 117) et celle, imaginaire, entretenue entre Franz et Sarah… La volonté de citer ses sources bibliographiques universitaires réelles et de rendre hommage à leurs auteurs – écrivains, amis, confrères ou spécialistes de renommée mondiale (B 383) – se retrouve dans les pages de Deville consacrées aux Remerciements qui rassemblent pareillement ressources humaines et livresques ; dans Viva par exemple, cette section s’étend sur cinq pages (V 213-218). Ce type d’écrits nouveau et efficace, né d’un alliage d’archives, de citations, de choses vues et de rencontres dans lequel compte l’ouverture à la non-fiction, rend compte du dessein des auteurs de profondément renouveler les formes romanesques et de s’interroger sur les devenirs du roman en ce début de XXIe siècle.
14Face à ces narrations marquées par une grande hétérogénéité compositionnelle, le romanesque toussaintien, quant à lui, pourra être perçu selon un regard contrapunctique : c’est avec un ton autrement plus léger et joueur, qui n’estompe ni la mélancolie des lieux ni celle du temps qui passe, que les narrateurs envisagent “les enjeux minuscules d’une vie parmi des milliers d’autres”[28]. Par leur flegme et leur ironie à toute épreuve, ils sont bien plus proches des figures animées par un auteur-phare de l’écurie Minuit, Jean Echenoz. Avec Envoyée spéciale (2016), l’auteur de Lac[29] renoue avec la parodie du roman d’espionnage et, adepte d’un romanesque ludique et géographique[30], il offre à ses lecteurs promenades et équipées de Paris à Pyongyang (la capitale de la Corée du Nord) en passant par la Creuse avec néanmoins la ferme détermination, déjà présente dans 14 (2012), d’en découdre avec l’Histoire[31]. Les auteurs semblent donc aussi inscrire dans leur cahier des charges le décryptage du présent géopolitique.
Et dans cette capitale, tout avait l’air paisible, normal, neuf. Paisibles étaient les cyclistes, les groupes aux arrêts d’autobus, les piétons qui longeaient ou traversaient de vastes avenues arborées […] Normal était le trafic […] Neufs étaient les nombreux buildings hauts et pâles et, moins récents, quantité d’immeubles aux couleurs pastel, rose, ocre, jaune, mauve. Normal aussi que tout ait l’air neuf et pour cause, l’US Air Force ayant anéanti la ville au napalm et aux bombes incendiaires et sismiques par millions de litres et milliers de tonnes en hiver 1950, il n’y a pas si longtemps que ça. À présent, tout cela manquait fort d’exotisme, l’ambiance était étale et le ciel dégagé.[32]
15L’actualité brûlante, notamment les incursions d’islamistes fanatiques sur le territoire français[33], forme le quotidien des narrateurs[34] en quête de leur passé, ce temps perdu tout à la fois patrimonial, fondateur et fantasmatique. Chez Énard, l’histoire de l’Irak, de l’Iran et celle de la Turquie se dessinent dans leurs liens subtils et parfois impensés avec l’Occident et l’Europe, tant il est vrai que la chute de l’Empire ottoman et la Première Guerre mondiale ont accéléré la réorganisation politique du monde arabe et le redécoupage de ses frontières. Les attentats récemment fomentés par Daesh[35] amènent logiquement narrateurs et personnages à réinterpréter l’histoire de cette région du monde et à relire l’évolution de cette terre originelle. Selon Ritter, les extrémistes qu’il dépeints tels des “égorgeurs barbus [qui] s’en donnent à cœur joie, tranchent des carotides par-ci, des mains par-là, brûlent des églises et violent des infidèles à loisir” (B 55), jouissent essentiellement “de pouvoir effacer l’histoire” (END 82) en raison du passé colonisateur des nations contre lesquelles ils s’insurgent aujourd’hui. “Les démolisseurs écervelés islamistes manient d’autant plus facilement la pelleteuse dans les cités antiques qu’ils allient leur profonde bêtise inculte et le sentiment plus ou moins diffus que ce patrimoine est une étrange émanation rétroactive de la puissance étrangère” (B 55). Mû dans son analyse par un souci constant de dialogue, le narrateur d’Énard circonscrit la violence aveugle à toute identité imposée[36] ; il en appelle à la raison qui serait peut-être tout simplement dans le regard enfin apaisé posé sur l’autre.
Parfois, j’ai l’impression que la nuit est tombée, que la ténèbre occidentale a envahi l’Orient des lumières. Que l’esprit, l’étude, les plaisirs de l’esprit et de l’étude, du vin de Khayyam ou de Pessoa n’ont pas résisté au XXe siècle, que la construction cosmopolite du monde ne se fait plus dans l’échange de l’amour et de la pensée mais dans celui de la violence et des objets manufacturés […] Les États-Unis, l’Europe, en guerre contre l’autre en soi. (B 338)
16Travailler sur le clivage entre l’ici et l’ailleurs entre tout à fait dans le dessein du romancier et nouvelliste Laurent Gaudé (né en 1972) qui, en 2016, publie Écoutez nos défaites, un roman original qui tisse différents fils spatio-temporels autour d’une trame principale, soulignant à son tour la verticalité de l’Histoire. Le présent de l’intrigue principale est celui de notre époque affolée par le terrorisme de masse. Emmené par sa curiosité empathique, Gaudé signe, lui aussi[37], une réflexion à l’intertexte riche (Cavafy, Mahmoud> Darwich, Shakespeare entre autres) ; il dresse une sorte de répertoire de funeste mémoire des grands conflits de l’Histoire – guerre d’Empires (entre Rome et Carthage), guerre civile américaine, guerre coloniale italo-éthiopienne sont juxtaposées – qui recoupe celle de Deville qui, dans Taba-Taba, plus malrucien que jamais, réfère au “sang de l’histoire” (TAB 272) : il relie les trois guerres franco-allemandes qui eurent lieu depuis 1870 (date du conflit franco-prussien) jusqu’à l’Occupation nazie pendant la seconde guerre mondiale (1939-1945) en passant par la Boucherie de la Grande Guerre (1914-1918) à des événements plus anciens ou tout à fait contemporains (TAB 120, 273). Dans ces ambitieux projets romanesques, l’ailleurs, c’est aussi autrui qui l’occupe et se dresse face à soi-même.
Correspondances géographiques et historiques
17Par-delà les différences – de l’exotisme géographique aux déchirements identitaires – la confrontation avec un alter ego ramène chacun des narrateurs autofictionnels vers lui-même. De fait, les œuvres, convertissant d’impérieux désirs d’ailleurs en reconnaissances d’altérité[38] (ou du moins en interrogations sur l’identité[39]), affirment que l’Autre n’est pas seulement différent : il est une part dans la construction et la connaissance de soi.
18Dans la tétralogie toussaintienne, l’un des enjeux est bien pour le narrateur anonyme de cerner les caractéristiques et l’agir d’une femme “tuante […] superficielle, légère, frivole, insouciante”[40], sa compagne Marie. Catalyseur des quatre intrigues, “M.M.M.M.” pour Marie Madeleine Marguerite de Montalte est une artiste ingérable et excessive ; infiniment contemporaine, à la fois “naïve et culottée” (FA 21), elle est le baromètre de ses humeurs à lui qui tente de décrypter le moindre battement de ses cils et jusqu’à la moindre de ses lubies. Le Je occupe ses journées en observant cette callipyge styliste dont il est amoureux afin de la décrire en gros plans ou en pied, nue ou habillée, endormie ou éveillée, toujours plus vaporeuse et sensuelle, désirée et désirante. Les contours et les atours de la femme aimée, il les dépeint sous l’effet d’une légère fatigue due aux distances qu’il parcourt pour la suivre dans sa carrière internationale, mais après maintes tergiversations sur l’attitude qu’il doit adopter selon la lumière changeante du ciel de Paris, de Tokyo, de Pékin ou de l’île d’Elbe.
Même si je n’ignorais pas que nous étions séparés, je ne souffrais pas le moins du monde de cette séparation puisque nous étions tout le temps ensemble. C’était même ainsi, et uniquement ainsi que je concevais maintenant la séparation avec Marie, en sa présence. (NUE 32)
19Néanmoins, derrière la résolution d’un “homme qui regarde une femme”[41] et qui se sait le “témoin privilégié de son innocente lubie de se promener à poil à la moindre occasion“(NUE 39) transparaît le souhait de portraiturer un homme d’aujourd’hui. Sous le prétexte de “dire d’elle ce qui jamais ne fut dit d’aucune” ainsi que l’annonce l’exergue de Dante dans le dernier volume (NUE 7), le narrateur d’un trait aussi trivial et drôle que poétique se livre énormément lui-même. Marie se révèle un personnage fard, dissimulant l’esquisse d’un pôle masculin incertain et narcissique, qui n’en finit pas de confier ses envies et ses faiblesses, ses fantasmes et ses angoisses, autant qu’un personnage-phare, protagoniste insaisissable et plurielle incarnant le féminin hypermoderne dans cette anthropologie amoureuse du présent. La quête identitaire est celle d’un auteur préoccupé par la sociabilité et les affects qui passent immanquablement par le miroir de l’autre.
20Chacun à sa façon, les romanciers méditent sur la géographie mouvante de l’identité. “L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence”[42]. La référence à Patrick Modiano (TAB 396), un écrivain que Patrick Deville ajoute à son Panthéon littéraire dans Taba-Taba, montre que le cycle Sic Transit Gloria Mundi s’appuie sur la quête de ce qui précisément compose “l’ipséité” de l’auteur-narrateur. Parce que, d’un point de vue ricœurien, l’identité n’est supposée accomplie que dans sa dimension narrative, elle se définit non pas contre l’altérité mais par elle : c’est par “la recherche de petites traces françaises et éventuellement, comme partout, de ce que signifiait d’être français, de détenir ce passeport que je n’ai pas choisi” (TAB 175) que le Je devillien peut, finalement et au faîte de sa maturité, – Deville aura soixante ans cette année et la visée testimoniale est indéniable – cerner une part fondatrice de lui-même. En évoquant sa lignée depuis 1858 prise dans les rets de l’Histoire internationale, il inscrit en outre la mise en intrigue de son parcours biographique[43] dans un ensemble culturel et collectif. Afin de colliger ces signes qui donnent du sens à son existence, le romancier effectue maints détours en France et deux tours du monde avec des étapes au Mexique, au Soudan, à Madagascar, au Nicaragua, au Vietnam et en Égypte (TAB 36). De fait, il confie que faire revivre le passé de ses aïeux l’amène à se sentir en phase et en continuité avec son existence actuelle ; il ressent de même le besoin de se définir sans complaisance par rapport à son pays. “[…] peut-être l’appartenance à un peuple est-elle seulement la somme des traumatismes communs transmis de génération en génération” (TAB 200).
21Les héros de Boussole qui questionnent leur culture, leur point de vue, leurs idéaux et leur identité ont emprunté ce détour par l’ailleurs comme l’une des modalités de révélation de leur vérité. C’est dans le passé que Ritter cherche de quoi panser ses souffrances existentielles : il fait revivre des pérégrinations et des séjours d’études au Moyen-Orient effectués dans les années quatre-vingt-dix parfois aux côtés de Sarah, spécialiste de l’influence de l’Orient mythique et mystique sur les artistes et savants occidentaux. Les vapeurs de l’opium aidant, les paysages qu’ils ont ensemble traversés surgissent dans ses souvenirs hallucinés. Condamné par la maladie, le musicologue accomplit cette nuit-là une sorte d’épreuve de vérité : il ressasse passé et lectures et, au fil des mille et un récits emmêlés et enchâssés, redessine entre rêve et réminiscence l’unique femme qu’il ait jamais aimée. Il dévoile une bouillonnante Sarah, étonnamment devillienne : Deville est un Nazairien attaché aux chantiers navals et qui, dès l’enfance, a rêvé à des traversées transatlantiques dans le sillage des artistes embarqués ou débarquant dans le port de Saint-Nazaire[44] (Artaud, Cendrars, Gauguin, Nabokov…). Il avoue une prédilection pour les marins à la Yersin (figure-clef de Peste & choléra, le bactériologiste a travaillé comme médecin sur les Messageries Maritimes) ou à la Loti, officier de l’École navale de Brest comme Calmette, autre pasteurien, et Brazza (EQ 75). Sarah, quant à elle, n’a de cesse de raconter comment adolescente et parisienne, aimantée par le Levant et l’Extrême-Orient, elle rêvait de traversées légendaires (B 200-201). Jamais rassasiée par cet ailleurs fantasmé d’après les lignes coloniales et celles des Messageries Maritimes, elle a passé l’essentiel de son existence à traquer l’influence de l’Orient sur les artistes occidentaux, à la fois poètes et voyageurs (B 12). “Fouillant dans la tristesse du monde pour en tirer la beauté ou la connaissance” (B 339), elle a vécu dans le sillage de personnalités exceptionnelles[45] telles Annemarie Schwarzenbach ou Jane Digby. La “quête du sens de l’Orient, interminable, infinie” (B 17), l’universitaire la choisira sur un mode personnel, creusant ce qu’elle nomme le “soi dans l’autre” (B 47, 57, 79...). Désormais installée en Malaisie, elle privilégie la dimension rétrospective d’un retour à l’origine[46] : voyager vers l’Est (B 8, 50, 341, 354), c’est pour Sarah, comme pour tout disciple du bouddhisme, sonder sa propre intériorité pour se reconstruire et échapper au malheur, en l’occurrence le deuil de son frère, “une de ces plaies du soi qui vous font tanguer dans le monde” (B 11). À l’instar du narrateur, qui est aussi son amoureux transi, Sarah et sa bande (Bigler, Faugier, Morvan…) à la suite de tous les orientalistes de l’Histoire ont été entraînés par leur passion au bout du monde dans des villes-frontières, Damas, Istanbul ou Téhéran, qu’ils dépeignent fascinantes et intrigantes, “monde entre les mondes où tombent les artistes et les voyageurs” (B 11). Par un dispositif de notations allusives généralisé, Ritter noue autour du présent de son énonciation ‒ qui est aussi une introspection – des fils narratifs qui le transportent dans le temps et dans l’espace, et autant dans l’Histoire que dans la Littérature, en particulier celle du monde musulman où se mêlent les auteurs turcs, arabes et persans. Orient et Occident s’entremêlent et n’existent jamais l’un sans l’autre[47]. Le bibliophile mélancolique et souffreteux déploie un savoir étourdissant sous l’emprise de la saudade[48], “un sentiment très arabe et très iranien” (B 219). Le réseau de citations intertextuelles qu’il noue autour de cet écheveau orientaliste le prouve aisément : “Il y a tout l’univers dans une bibliothèque, aucun besoin d’en sortir” (B 206). C’est ainsi qu’il relève incidemment qu’à force de “s’introduire dans l’ivresse de celles et ceux qui ont trop vacillé dans l’altérité”, Sarah a éprouvé cette fêlure : “Il y a là, comme dans l’opium, dans l’alcool, dans tout ce qui vous ouvre en deux, non pas une maladie mais une décision, une volonté de se fissurer l’être jusqu’au bout” (B 11). Un vaste phénomène de synergies historiques et géographiques se fait jour alors qui définit l’ailleurs non pas comme une destination unique mais bien plutôt un dépaysement complet, une sorte de synthèse de l’ubiquité et la transhistoricité. “L’Orient comme résilience, comme quête de la guérison d’un mal obscur, d’une angoisse profonde. Une quête psychologique. Une recherche mystique sans dieu, sans transcendance autre que les tréfonds de soi” (B 354).
22Proche des artistes étrangers qu’il accueille au sein de la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs[49] de Saint-Nazaire, grand voyageur lui-même, traducteur comme l’est aussi Énard[50], Deville décrit ce dépaysement intérieur et extérieur, son pays lui demeurant “inaccessible” (TAB 73). En cela, il s’accorde tout à fait avec l’optique de Bailly : “Et c’est peut-être, toujours et partout, la position que les écrivains devraient choisir, l’insilio en sa propre intériorité. Parce qu’il y aurait aussi cela, dans une définition de l’écrivain, savoir que le séjour des hommes est le temps et non l’espace”[51]. Dans son pamphlet poétique, préfacé par Deville, Venise est lagune (2015), Roberto Ferrucci travaille ce phénomène de synergies à son tour : il dénonce le désastre écologique représenté par la circulation d’immenses bateaux de croisière dans la lagune vénitienne à l’équilibre précaire, en faisant des références répétées à Saint-Nazaire et à ses chantiers navals où ont été construits la plupart des paquebots en circulation aujourd’hui. Avec ce regard porté sur un lien de complicité qui est aussi une dépendance entre deux villes maritimes, l’auteur s’inscrit dans le sillage de Deville, attaché aux ouvriers et fier du taux de remplissage des carnets de commande dont dépend la stabilité économique de sa région natale, mais profondément perplexe, lui aussi, quant au tourisme de masse. Pour l’écrivain italien, l’approche de l’estuaire de la Loire, en tant que territoire de conflits potentiels entre protection de la nature et développement économique, laisse entrevoir un aspect eschatologique du fait de l’accélération du progrès technique qui réduit à rien l’étendue et la plénitude de l’univers ; elle appelle surtout des approfondissements littéraires dans le sens d’une écocritique à l’usage du troisième millénaire. À plusieurs reprises, Ferrucci a, en outre, séjourné à la Meet : depuis trente ans, cette maison d’édition bilingue est un foyer de production romanesque et poétique cosmopolite qui accueille en résidence des auteurs et des traducteurs venus de tous les continents pour dire ce que Saint-Nazaire et le dépaysement font à leur écriture[52]. La Meet accompagne des auteurs qui explorent l’identité d’un pays dans le mouvement horizontal du dépaysement, montrant combien “le pays se dépayse lui-même et que c’est ainsi, mystérieusement, qu’il devient ressemblant”[53]. La géographie – l’Océan Atlantique, l’embouchure du fleuve, la cité grise et laborieuse, dynamique et cosmopolite, le site industriel fait de métal, de béton, de vent, de pluie et de mer – conduit les écrivains à repenser physiquement le voyage et l’ancrage, l’espace géographique avec une expérience inédite pour beaucoup d’un paysage urbain, portuaire et fluvial, avant de s’engager à les re-simuler dans des créations. L’ubiquité virtuelle et les flux globalisants du XXIesiècle générant “non-lieux”[54], villes sans mémoire, privées d’ailleurs et autres territoires en déficit d’urbanité, n’oblitèrent en rien les vertus littéraires du dépaysement. “Ce qui rend un pays vivable, quel qu’il soit, c’est la possibilité qu’il laisse à la pensée de le quitter. L’identité définie comme le modelé d’une infinité de départs possibles – peut-être serait-ce cela le socle le plus résistant de la provenance ?”[55]. Toussaint avait du reste signifié une sorte d’adieu au voyage dans son récit intitulé Autoportrait à l’étranger : le narrateur y avoue que le plus beau souvenir d’un séjour à Prague qu’il partage avec son épouse Madeleine est celui du trajet aller en train, parce que justement vécu “dans la plénitude de nos espoirs intacts” (AE 29). Énard a tôt fait de rappeler aujourd’hui que les Orientalistes (en l’occurrence Heine s’adressant à Liszt) avaient verbalisé la prédominance de l’imaginaire sur la réalité de l’ailleurs : “Comment ferez-vous pour parler d’Orient quand vous y serez allé ?” (B 69). C’est exclusivement sous cette forme extrêmement mouvante de complicités et de synergies que la littérature contemporaine appréhende l’ailleurs.
23À travers l’exploration d’écritures actuelles parmi les plus fameuses, nous avons tenté de définir ce que l’ailleurs fait au romanesque d’aujourd’hui en abordant l’articulation des rapports entre histoire, géographie et littérature. La saisie d’un espace-temps déstructuré et privé de continuité qui correspond à la vision de notre modernité dit que partout le lieu a été remplacé par un insondable et banal “non-lieu” ; il semble néanmoins que le voyage ne soit pas totalement vidé de son contenu anthropologique. Polyphoniques, traversées par des élans ethnographiques, les productions érudites et jubilantes rassemblées ici préservent une émotivité mélancolique dévoilant le tressé protéiforme et complètement improbable que constitue la dyade ici-ailleurs. Avec cette façon de dé-imaginer et de ré-imaginer l’autre et l’espace qui le fonde, elles amènent finalement le lecteur vers un dépaysement inattendu, celui qui fait de son ici-même[56] une terra incognita. “Découvrir ce que l’on n’a jamais vu, ce qu’on n’attendait pas, ce qu’on n’imaginait pas […] ce n’est ni le grandiose, ni l’impressionnant ; ce n’est même pas forcément l’étranger : ce serait plutôt, au contraire, le familier retrouvé, l’espace fraternel”[57].
Isabelle Bernard
Université de Jordanie

Notes


[1] Jean-Philippe Toussaint, Autoportrait à l’étranger, Paris, Minuit, 1999, p. 19 ; dorénavant AE.

[2] Dans le sillage de Paul Virilio, par exemple, qui, dès 2004, déclarait “Ailleurs commence ici”.

[3] La production d’Énard explore régulièrement les liens entre l’Europe et le monde arabo-musulman depuis La perfection du tir (2003) jusqu’à Boussole (2015) en passant par Rue des voleurs (2012).

[4] Avec Made in China (Paris, Minuit, 2017, 192 p.), Toussaint revient sur ses relations avec la Chine et narre ainsi des séjours à travers le pays : de Pékin, à Shanghai, en passant par Guangzhou, Changsha, Nankin, Kunming ou Lijian. Centré sur l’amitié qui le lie à Chen Tong, son éditeur chinois, le récit a néanmoins pour fil conducteur l’évocation du tournage du film The Honey Dress. Le scénario du court-métrage sorti en 2015 s’inspire des premières pages de Nue lorsque le Je présente la robe en miel créée par Marie).

[5] Jean-Philippe Toussaint, Faire l’amour, Paris, Minuit, 2002, p. 48 ; dorénavant FA.

[6] Les quatre romans sont parus cette année en un seul volume : Jean-Philippe Toussaint, M.M.M.M., Paris, Minuit, 2017, 704 p.

[7] Ces moments ont été expérimentés par des auteurs qui métabolisent les romans de notre corpus, Céline ou Benjamin. “C’est cela l’exil, l’étranger, cette inexorable observation de l’existence telle qu’elle est vraiment pendant ces longues heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti” (Céline cité dans Équatoria, p. 7).

[8] Jean-Philippe Toussaint, Fuir, Paris, Minuit, 2005, p. 133.

[9] Cette perte momentanée des repères spatio-temporels est récurrente : “Assis sur un de ces sièges en plastique anonyme d’une immense salle de transit de l’aéroport international de Hongkong, je regardais le sol de linoléum sale entre mes jambes écartées, pensif et le corps incliné, un peu perdu et désorienté […] Je ne savais pas où j’étais, je ne savais plus vraiment où j’allais” (AE 17) ; “Il est ainsi possible de jouer sur l’emmêlement des fuseaux horaires et le flou des deux dates chaque jour en usage sur la planète, de s’éclipser du monde, de demeurer suspendu dans les limbes, les mains rassemblées derrière la nuque” (TAB 31).

[10] Pensons aussi aux nuances azuréennes du ciel de l’île d’Elbe dans La vérité sur Marie qui s’opposent à “l’image familière de Paris – Paris, la grisaille et la pluie –” (NUE 31).

[11] Mathias Énard, Boussole, Paris, Grasset, 2015, p. 38 ; dorénavant B.

[12] Cf. aussi PV 15, 18, 65, 99.

[13] Patrick Deville, Pura Vida, Paris, Seuil, 2004, p. 66 ; dorénavant PV.

[14] Patrick Deville, Équatoria, Paris, Seuil, 2009, p. 199, 203-206 ; dorénavant EQ.

[15] L’un d’entre eux se définit comme “une bille de flipper” bondissante (PV 21).

[16] Patrick Deville, La tentation des armes à feu, Paris, Seuil, 2006, p. 23 ; dorénavant TAF.

[17] Patrick Deville, Kampuchéa, Paris, Seuil, 2011, p. 92, 85-93. Cf. aussi EQ 174-175 et TAB 87, 290. Chez Paul Virilio, l’appréhension est pareillement décrite en termes de panoramique : “Paris est un long plan-séquence, un travelling de plus de mille ans qui mène de Lutèce, dans l’île de la Cité, à l’Île-de-France, et demain, après-demain, à cette grande banlieue planétaire” (Paul, Virilio, Ville panique, Paris, Galilée, 2004, p. 23).

[18] La référence à l’essai Danube de Claudio Magris (B 22) renvoie aussi à son rôle géostratégique.

[19] Impossible de citer l’ensemble des mentions aux compositeurs ; Énard rappelle que les plus célèbres en Europe, Mozart, Liszt, Beethoven et Schubert, Berlioz, Bizet, Rimski-Korsakov, Debussy, Bartók, Schönberg… se sont tous intéressés aux musiques orientales traditionnelles.

[20] Fernando Pessoa, Le voyageur immobile, Bruxelles, Aden, 2002, <Le cercle des poètes disparus>, 346 p.

[21] Mathias Énard, Boussole, op. cit., p. 120, 276, 304, 313, 378….

[22] Patrick Deville, Taba-Taba, Paris, Seuil, 2017, p. 115 ; dorénavant TAB.

[23] À ce propos, il serait intéressant de s’attacher au rapport entre l’écoulement du temps et la compression de l’espace qui ont lieu dans la description des paysages qui défilent, entrevus par la fenêtre des trains (TAF 42-86 ; FA 134).

[24] Patrick Deville, Viva, Paris, Seuil, 2014, p. 112.

[25] Patrick Deville, Pura Vida, op. cit., p. 19, 73, 279 ; La tentation des armes à feu, op. cit., p. 79, 132 ; Équatoria, op. cit. p. 58 ; Kampuchéa, op. cit., p. 143….

[26] Humoristiques également puisque Sarah a offert à Franz une boussole dont la double aiguille indique toujours le même point cardinal, non pas le nord mais l’est (B 255).

[27] Deville décrit beaucoup de photographies personnelles ou de renommée mondiale qu’il utilise comme amorces fictionnelles et en reproduit trois en noir et blanc (TAF 21, 39, 115).

[28] Laurent Gaudé, Écoutez nos défaites, Arles, Actes Sud, 2016, p. 89 ; dorénavant END.

[29] Jean Echenoz, Lac, Paris, Minuit, 1989.

[30] Dans Je m’en vais (Paris, Minuit, 1999) ou Les grandes blondes (Paris, Minuit, 1995), l’on pourra saisir quelques vives critiques de l’actualité : ici sur les trafics d’œuvres d’art dans le Grand Nord, là sur les trafics d’organes humains en Inde….

[31] Echenoz évoque la Guerre de Corée (1950-1953) qui opposa la Corée du Sud soutenue par les Nations-Unies et la Corée du Nord alliée à la Chine et à l’URSS et qui aboutit à la séparation des deux territoires coréens.

[32] Jean Echenoz, Envoyée spéciale, Paris, Minuit, 2016, p. 214.

[33] Patrick Deville, Taba-Taba, op. cit., p. 33, 45, 66, 137, 142, 328, 380, 413 ; Mathias Énard, Boussole, op. cit. p. 14, 55, 62, 97, 118, 234, 324….

[34] Les auteurs évoquent bien d’autres guerres présentes : ils mentionnent des États en guerre civile ou religieuse, comme la Syrie ou le Soudan… Amoureux de Téhéran, Énard empreint de nostalgie ne peut se résoudre à voir la jeunesse iranienne sombrer dans une irrésistible schizophrénie (B 62). Chez Deville, la narration se nourrit des événements internationaux contemporains, du procès des tortionnaires khmers au Cambodge aux révolutions arabes en 2011 dans Kampuchéa à la guerre des cartels de Tampico en 2014 au Mexique et à la privatisation des pétroles mexicains (nationalisés en 1938) dans Viva jusqu’au transport de la dépouille de Brazza au Congo sur fond des récentes guerres locales dans Équatoria….

[35] Daesh est l’acronyme arabe de “l’État islamique en Irak et au Levant”.

[36] L’académicien Amin Maalouf a publié un essai intitulé Les identités meurtrières (Paris, Grasset, 1998) que l’on consultera avec profit dans ce sens puisqu’il s’intéresse aussi à l’histoire transeuropéenne et méditerranéenne ; il y cerne les dérives potentielles des “identités meurtrières” décriées par Énard sous le terme de “violence de l’identité plaquée par l’autre et prononcée telle une condamnation” (B 258).

[37] La récente attribution du Prix Goncourt à Éric Vuillard pour L’ordre du jour (Arles, Actes Sud, 2017, 160 p.) atteste aussi l’importance de cette veine de l’écriture contemporaine qui explore ce que la littérature peut apporter à l’Histoire.

[38] Pour le musicologue d’Énard, nulle tergiversation : l’altérité est en chacun et, comme en musique, jamais l’Orient ne s’oppose à l’Occident. La perception des frontières spatiales et identitaires reste dans une sorte de fondu-enchaîné, pour employer une expression cinématographique, territoire idéal de la création artistique passée et contemporaine.

[39] Par rapport à sa lecture de l’actualité ensanglantée par les attentats de janvier 2015, Deville questionne la notion de peuple et d’appartenance identitaire (TAB 175) en réalisant que les tueurs étaient effectivement tous nés en France (TAB 137; 202).

[40] Jean-Philippe Toussaint, Nue, Paris, Minuit, 2013, p. 35 ; dorénavant NUE.

[41] C’est Paul Fournel qui a publié sous ce titre un recueil de portraits de la compagne de son narrateur : Un homme regarde une femme, Paris, Seuil 1994, 120 p.

[42] Amin Maalouf, Les identités meurtrières, op. cit., p. 31.

[43] Le titre énigmatique reprend le surnom d’un pensionnaire du Lazaret de Mindin (construit en 1862) transformé en hôpital psychiatrique dans lequel Patrick Deville, fils du directeur de l’établissement, a passé son enfance jusqu’en 1965.

[44] Un ouvrage intitulé Saint-Nazaire est littéraire vient de paraître (Saint-Nazaire, Meet, 2017, 180 p.) qui rassemble 49 fragments d’ouvrages écrits par les auteurs passés par la ville et son port, ceux que depuis vingt ans Deville cite dans ses romans : Verne, Nabokov, Cendrars, Artaud, Nizan, Alejo Carpentier… et les plus marquants des résidents de la Meet : Orlando Sierra Hernández ou Reinaldo Arenas.

[45] La thèse de Sarah intitulée Visions de l’autre entre Orient et Occident contient un “catalogue de mélancoliques, le plus étrange des catalogues d’aventuriers de la mélancolie, de genres et de pays différents, Sadegh Hedayat, Annemarie Schwarzenbach, Fernando Pessoa” (B 50).

[46] Étymologiquement, l’Orient c’est d’abord le lieu où le soleil se lève, orior.

[47] Parfois, le Je se fait sentencieux pour l’expliquer : “[…] Beethoven avait bien compris qu’il faut rapprocher les deux côtés de la musique, l’Orient et l’Occident, pour repousser la fin du monde qui s’approche” (B 97).

[48] L’étymologie est donnée plus loin ; la saudade renvoie au sawda qui signifie noir en arabe (B 362).

[49] La Meet possède un site.

[50] Énard est l’auteur d’une traduction du persan de Mirzâ Habib Esfahâni (1835-1897), Épître de la queue (Paris, Verticales, 2004, <Minimales>, 160 p.) et de la traduction de l’arabe (Liban) du récit de Yussef Bazzi (né en 1966) : Yasser Arafat m’a regardé et m’a souri (Paris, Verticales, 2007, 144 p.).

[51] Patrick, Deville, “Que pourrais-je savoir de l’exil ?”, Le Matricule des Anges, n° 50, février 2004, p. 23.

[52]

[53] Jean-Christophe Bailly, Le dépaysement. Voyages en France, Paris, Seuil, 2011, <Fiction & Cie>, p. 378-379.

[54] L’expression est de Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil,1992.

[55] Jean-Christophe Bailly, Le dépaysement, op. cit., p. 77.

[56] “En cette année 2015, on en comptait 36 658 [des communes]. Divisons par les 365 jours des douze mois : en visiter une par jour pendant un siècle ne suffirait pas à les connaître toutes, et ce pays nous est inaccessible” (TAB 73).

[57] Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1992, p. 104.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
Sauf indication contraire, textes et documents disponibles sur ce site sont protégés par un contrat Creative Commons CClogo