Voyages-palimpsestes :
(Inter-)Textualités de l’ailleurs dans l’extrême contemporain
Ô beauté du monde reflété dans les livres ![1]
Que du déjà-vu.[2]
Tout est palimpseste.[3]
1 Entre chose vue et chose lue, la littérature de voyage, genre hybride, “frictionnel”[4], redéfinissant et brouillant sans cesse les limites entre réel et imaginaire, entre documentation et fiction, entretient un rapport fort complexe avec l’intertextualité. À l’intertextualité niée[5], elle oppose traditionnellement une rhétorique hypertrophiée de l’évidence autoptique qui vire pourtant rapidement “au topos romanesque”[6] : le témoignage oculaire lui-même se révèle citationnel. Qu’en est-il des contradictions et “frictions” du genre à l’âge postmoderne, post-aventuresque et post-héroïque, où il n’est plus question, sous risque de ridicule, de “découvrir” des “terres vierges” (etc.), mais de s’inscrire à son tour dans une cartographie interculturelle de divers ailleurs toujours déjà (inter-)textualisés ? Dans cette contribution, il s’agit d’analyser les formes et fonctions de l’intertextualité dans la littérature de voyage de l’extrême contemporain, à partir d’un corpus de textes de langue française consacrés, au cours des dernières années, à la Russie – objet de choix, à plus d’un titre, pour une réflexion sur les reconfigurations de “L’ailleurs par temps de mondialisation”.
L’Europe et ses autres : préliminaires imagologiques
2 Identification is as much about what one is not as about what one is[7] : d’un point de vue français, la Russie, “anti-France”[8] paradigmatique, fait partie des “fundamental others”[9] co-constitutifs de la propre identité. Plus généralement, au cours des siècles, “[t]he difficulty of nailing down Russia’s otherness […] helped to re-define European identity”[10]. C’est donc aussi sur le fond de la crise des sociétés occidentales que l’on peut interpréter cette “déferlante de textes d’inspiration russe”[11] qui s’observe en France en ce début du XXIe siècle ; textes qui, à certains égards, illustrent la force d’inertie des respectives auto-/hétéro-images.
3 Comme Astrid Wendlandt (“Je viens d’une génération qui honnit la Russie et pense, comme le marquis de Custine […]”[12]), Danièle Sallenave problématise “[l]e discours de l’Occident, constamment et extrêmement négatif” (SMV 83 sq.), soulignant combien “la vision de Custine imprègne encore notre façon d’appréhender la Russie” (SMV 522). Cédric Gras pointe une “russophobie” qui existe “des États-Unis jusqu’à la Chine en passant par l’Europe de l’Est” (NE 180). Anne Brunswic dédie Les eaux glacées du Belomorkanal (2009) à ses amis, “en espérant qu’avec moi ils voudront bien s’intéresser aux Russes d’aujourd’hui au lieu de les diaboliser”[13] ; regrettant l’érosion de “[l]a lourde complicité qui unissait le peuple français et le peuple russe”, Sylvain Tesson dénonce le paternalisme des “Trissotin du monde atlantiste”[14]. Propos remarquables dans un contexte politico-médiatique où toute perspective nuancée sur la Russie risque de paraître suspecte[15] : “Comment peut-on aimer la Russie ?”, se demande, face à ce “panel russophile”, Le Nouvel Observateur, dressant une vision fort sinistre du pays et constatant qu’ “[i]l y a pourtant encore des gens qui [le] regardent […] comme une destination fascinante. Ce sont nos écrivains”[16].
4 Tout en revendiquant une philosophie du voyage comme antidote aux “idées reçues” (O 12), lesdits écrivains ne résistent pas toujours à la tentation du cliché. Dominique Fernandez médite sur “l’âme russe égarée dans le faste vulgaire de la nouvelle Moscou” ; plus loin, cette bonne vieille “âme russe” ressurgit sans guillemets ni autre trace de distanciation[17]. Tesson émaille son récit d’aphorismes sur “les Russes”, “pas les fils de Raspoutine pour rien”[18] ; paraphrasant Fiodor Tioutchev[19], Wendlandt oppose une Russie mystérieuse et mystique aux Lumières françaises (O 105).
Au miroir de l’ailleurs : regards croisés franco-russes
Qu’est-ce qu’il y a ailleurs que je ne trouve pas ici ?
(Aude Créquy, V 58)
5 Si de pareilles images d’une Russie “autre” ont la vie dure, c’est aussi qu’elles remplissent une fonction identitaire cruciale. Prétexte d’un règlement de comptes avec la France, “ses paysages étriqués, […] et ses mesquineries” (Vl 100), la Russie sert toujours de miroir interculturel privilégié. Même si c’est avec ironie, maints voyageurs rapportent les propos “d’étonnement et de désillusion” (Vl 99) de leurs interlocuteurs russes, fidèles au “culte d’une France révolue” (Vl 88), sur la réalité contemporaine de leur pays : “notre métro est sale, notre population submergée par l’immigration […]” (Vl 99). Et Tesson de citer telle ou telle “[p]assionnante conversation” sibérienne (FS 59) : “[…] il paraît que l’Europe ne va pas bien du tout” (FS 140). En effet, aux yeux du voyageur “né dans la vieille Europe épuisée” (Tesson, Vl 11), “ce brin de folie qui libère les Russes de la retenue des Européens(Vl 77), leur “simplicité de cœur” et leur “élan vital” peuvent sembler bien “réjouissants” (Tesson, Vl 11) : “Une école de la vie pour Occidentaux rationnels”, s’enthousiasme Cédric Gras (Vl 77).
6 “Qu’il est bon de fuir la civilisation !”, s’exclame Wendlandt (O 100), en lutte contre “[l]e désenchantement du monde” (B 12). Le récit de ses séjours en Russie se veut aussi celui d’une “quête spirituelle” (B 16, 141), avec le vocabulaire religieux (“pèlerinage”, etc.) correspondant (B 170). Saute aux yeux l’ambiguïté de cette vision d’un ailleurs idéalisé (malgré une documentation solide), cristallisation de fantasmes d’une “liberté absolue” (B 82), d’une identité harmonieuse et pleine, espace d’une évasion possible à condition d’être passagère, réserve polyvalente que la visiteuse souhaite préserver à l’abri de “la folie du monde moderne” (B 159) : “Quelle tristesse d’entendre parler de télé dans la toundra !” (B 106), d’y retrouver la culture populaire occidentale : “Trois jeunes filles […] m’invitent dans leur tchoum. […] je leur demande qui est leur héros. / Harry Potter ! répondent-elles en chœur” (B 113). Face aux “produit[s]” culturels “formaté[s] pour la mondialisation” (dont L’alchimiste de Paulo Coelho, B 199), mais aussi face à l’écriture elle-même, Wendlandt valorise la tradition orale, les rituels du voyageur-narrateur comme du chaman-conteur (B 253 sqq.). Tout cela, paradoxe irrésolu, dans un discours littéraire à tendance frictionnelle : cela vaut surtout pour L’Oural en plein cœur (2014), espèce d’ “auto-fiction de voyage”[20] “où l’imaginaire se mêle à la réalité” (O 14).
7 Promesse d’un “changement de monde”[21], le voyage en Russie est investi d’une dimension initiatique. Cédric Gras attribue sa métamorphose personnelle à ses séjours prolongés en Russie, ailleurs transformé en patrie portative, “un pays devenu primordial dans ma vie. Oserais-je affirmer qu’il m’a fait homme ?” (Vl 18). C’est également grâce à son initiation russe qu’Astrid Wendlandt, pour qui le voyage dans le Grand Nord sibérien implique aussi un retour vers la culture inuit de son enfance canadienne (B 14), déclare être “devenue adulte, journaliste, écrivain”[22]. C’est encore en Russie que Sylvain Tesson, citant Rilke (“Que la Russie soit ma patrie est une des mystérieuses certitudes dont je vis[23]), avoue avoir enfin “trouvé l’environnement humain où j’aurais voulu naître” (FS 74) : de la “découverte”, le voyage tourne aux “retrouvailles” (Vl 9 sq.).
8 Mais par-delà ces configurations idiosyncrasiques d’un ailleurs à la fois réel et fantasmé, l’expérience russe motive une réflexion critique sur “le point de vue ethno- ou européocentré de l’histoire” (SMV 903), sur la “conversation culturelle unilatérale” entre la France et une Russie refusant de “se résigner à l’occidentalité” (Vl 19 sq.). À travers la confrontation avec la Russie, “Autre Europe”[24], est renégociée l’Europe tout court. À la fin de son voyage transsibérien, Danièle Sallenave parvient à “la conclusion paradoxale” (SMV 44) que l’Europe, “une idée plus encore qu’un espace” (SMV 1292), s’étend bel et bien “de Londres à Vladivostok” (SMV 2276) : “Prenons garde toutefois […] à ne pas appeler européennes les marques d’une civilisation occidentale mondialisée : […] ce n’est pas l’Europe, […] c’est même l’exact opposé de l’esprit européen(SMV 847 sqq.).
À la recherche de l’ailleurs perdu : politique et pittoresque
9 L’aversion envers une mondialisation à l’américaine ou bien “la globalisatsia, dans sa version sibérienne”[25] est manifeste dans le corpus des voyages en Russie. Comme Cédric Gras, regrettant que ce soient désormais les États-Unis à offrir “un miroir en mieux pour les Russes” (Vl 100), Dominique Fernandez déplore que les Européens se soient “trompés de modèle” (T 192). Face à l’intrusion massive du “bizness” jusque dans l’univers livresque, Danièle Sallenave, interrogée “sur [s]es auteurs russes préférés”, ne peut s’empêcher “de citer le prophète Avvakoum ! Peut-être une réaction à l’agressif mot anglais juste sous mes yeux…” (SMV 1208 sqq.).
10L’ailleurs est ainsi pourvu d’un “sens politique” (FS 208). “La retraite est révolte”, affirme Sylvain Tesson, apprenti-ermite et résistant à la “société de consommation(FS 131). Son texte illustre l’ambivalence de cette “retraite” temporaire, vécue en vue du récit à en tirer ; post-texte ironique, ce même récit donne lieu, en 2016, à une adaptation cinématographique (à la sortie du film, qui introduit un co-protagoniste fictif, l’ouvrage de Tesson est à l’occasion ré-étiqueté comme “roman”[26] : recodage significatif d’un point de vue poétologique). Dans ce contexte, la critique politique dépasse donc l’hostilité de l’aventurier envers ces “globalizing processes that have helped make the world more accessible”, mais aussi “less exciting, less diverse”[27], s’associant au désir, inhérent au genre, d’altérité et d’ailleurs pittoresques.
11On commence à connaître le Sahara et ses oasis, le Pôle et ses banquises. On ne connaît pas la République rouge”, constate Paul Vaillant-Couturier en 1925[28]. Dans les récits de l’entre-deux-guerres sur la Russie soviétique, les constructions d’une “radicale altérité”[29] nourrissent un discours voluptueusement anachronique sur “ce sentiment de vrai voyage qui n’est plus de notre temps”[30]. La nostalgie des “terres inconnues”[31], des “zones blanches” (DF 20) imprègne jusqu’à la littérature contemporaine ; même après la fin de l’interdit politique rehaussant telle ou telle “contrée inatteignable” (DF 65), la Russie, “pays déroutant” dans son “exotisme […] subtil” (Vl 19), représente une destination privilégiée du voyage-aventure. La Sibérie reste “l’un des derniers endroits où l’on peut encore disparaître” (O 12)[32], la Russie tout entière un pays aux “secrets et […] merveilles insoupçonnés” (NE 457).
12Difficulté égale récit[33] : si Édouard Herriot déclare déjà, en 1922, avoir accompli en Russie soviétique “un voyage d’une facilité ridicule[34], si André Beucler, dès 1928, prévient que bientôt “le voyage en Russie aura sa place dans la mode” et que personne, alors, “ne songera plus à rapporter un carnet de route”[35], les voyageurs de l’extrême contemporain – même dans ce pays (heureusement) toujours “malcommode[36] – doivent fournir encore plus d’efforts pour (re-)créer de la difficulté narratogène et se démarquer du “troupeau des touristes” (DF 92) : parcours insolites, moyens de transport exigeants, etc. Ainsi Cédric Gras explore-t-il “l’Amazonie sibérienne”, “jungle boréale” à la “navigabilité […] incertaine” (NE 1815 sqq.) ; Astrid Wendlandt, faisant du “[t]rain-stop dans la toundra” (B 101 sqq.), profite à l’occasion d’un taxi-hélicoptère[37] ; en 2012, Sylvain Tesson entreprend “le périple de la Grande Armée, en side-car ! […] plus de quatre mille kilomètres d’aventures”[38]. Autant de stratégies pour s’assurer “un voyage pénible qui vous enchante en vérité” (NE 619), tandis que le trajet trop confortable nécessite une “tentative de justification” ; coupables d’avoir opté pour une croisière sur la Lena au lieu “d’acheter ou louer un canoë, et ramer pendant 2 000 kilomètres”, Éric Faye et Christian Garcin se lancent dans un discours de défense par anticipation : “À n’en pas douter, Bruce Chatwin et Nicolas Bouvier étaient bien loin” (DF 42 sqq.).
Vers les bouts du monde : une poétique anti-touristique
Me voici au bord du monde. Enfin ! (B 206)
13Pour tout le monde, il s’agit de devancer la trivialisation de telle ou telle destination encore exotique (“Les explorateurs ont bien compris que Vladivostok est un peu has been aujourd’hui”, Vl 52). Wendlandt dans “les bords du monde comme l’Oural” (O 113), en chemin vers le “Finistère sibérien” (O 185) ; Gras à Vladivostok “avec un vague projet de thèse” sur “les confins de la Terre(Vl 93) ; Faye et Garcin à Tiksi, “bout du monde oublié” (DF 116) : ce corpus témoigne d’un vif désir d’aller – transcendance non seulement spatiale – vers “le bout de la terre” (B 87), “les bouts du monde” (NE 892), “au bout, tout au bout, […] le plus au bout que l’on puisse aller” (Ch 37). Un Nord mythique occupe une position-clé dans cette géopoétique : chez Wendlandt, “soupirante du septentrion” (B 174), comme chez Tesson et Gras, autre amateur du “Nord dans tous ses états” (NE 256). “La Sibérie, c’est le grand large sur terre” (S 10) : le discours sur le voyage sibérien s’appuie aussi sur un imaginaire marin de la navigation à travers “l’océan des forêts vierges” (NE 2099).
14En même temps se déploie toute une poétique anti-touristique du voyage “à contre-courant” (Vl 199). Affichant sa “perversité voyageuse” (NE 1040), l’auteur s’autoportraiture en “fou” (Vl 200) dont les “desseins insensés” (NE 2040) ne permettent pas seulement “d’épater les sédentaires” (S 12), mais aussi de désarçonner les locaux interloqués (cf. DF 215). Stratégie d’autovalorisation et de narratogenèse efficace : ces “territoires hostiles” (NE 4), “tout sauf touristiques”, constituent “un moteur d’écriture puissant”[39].
À bout d’aventures : le voyage au-delà du voyage
Car ailleurs, même en mouvement, devient un jour ici.
C’est donc un mythe. (Aude Seigne, V 174)
15Malgré ses efforts, l’écrivain-voyageur n’échappe pas à la précarisation de l’aventure. Prenant ses distances avec son alter ego méprisé, le “vulgaire visiteur” (NE 702), il revendique ses lettres de noblesse en abdiquant, cédant à son “envie de [s]’arrêter […] pour aller beaucoup plus loin” (Vl 17). Ainsi Gras insiste-t-il sur l’importance de “vivre ailleurs pour devenir autre” (Vl 92) ; Tesson finit par “demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus” (FS 41). “[R]enversement des flux” entre le sujet et le monde, la “vie ailleurs”, pour Ingrid Thobois, marque le point où le discours factuel glisse vers la fiction : “En voyage, on traverse un pays. En vivant ailleurs, c’est le pays qui nous traverse. Et c’est là […] que ma première fiction a pu naître […]” (V 186).
16Ce ne sont pas seulement les dangers du tourisme qui guettent le voyageur, mais aussi ceux de la littérature. “Merveille des merveilles ! Je n’ai jamais rien lu sur ces pics et ces éminences. Personne […] ne semble être au courant de ces trésors” – triomphe du voyageur pénétrant, au-delà de la carte, dans un territoire inexploré (NE 969 sq.). Or, même un Cédric Gras, un Sylvain Tesson ou une Astrid Wendlandt, russophiles et russophones, pouvant prétendre, dans la mesure du possible à l’ère postmoderne, aux topoï du voyage-aventure-découverte, se voient rattrapés par les belles lettres dans les endroits les plus sauvages et les situations les plus incongrues.
17Leurs récits (associés par un réseau de références et d’hommages croisés : toute une intertextualité “laudative”, par contraste avec l’intertextualité souvent très agressive des voyages hyperpolitisés en URSS) témoignent eux aussi de la textualisation concrète et métaphorique de l’expérience voyageuse, ainsi chez Tesson. Même dans sa cabane, espace hétérotopique, l’écrivain, déclarant son dégoût pour le “tricot” intertextuel (FS 268 sq.), n’est nullement à l’abri de angoisse de l’influence[40] et de la secondarité. Comme Wendlandt[41], Tesson intègre de brèves autocitations lyriques[42] ; à l’occasion, Cédric Gras se laisse aller aux accents raciniens : “Un certain Transsibérien siffle et souffle dans le soir” (NE 244). Une littérarisation plus ou moins prononcée se manifeste donc jusque dans le discours des “aventuriers” ; d’autant plus dans celui des auteurs “simplement” en voyage.
Vers le voyage intérieur : métamorphoses d’un genre
[…] le voyage n’est plus un déplacement géographique
mais un déplacement des perceptions. (Aude Seigne, V 177)
18Tout voyage, toute aventure se double d’une exploration intérieure”, observe Marguerite Yourcenar[43] ; dans la littérature de l’extrême contemporain, il n’est pas rare que la “découverte […] intérieure” (Évelyne Jousset, V 95) prenne le dessus sur les événements extérieurs. Refusant l’impératif du “pittoresque”, Dominique Fernandez redéfinit “l’expérience du vrai voyage” en termes de “vibration intérieure” (T 270 sq.). Cette intériorisation va de pair avec la “métaïsation” du récit comme du voyageur lui-même, sujet palimpsestique (cf. SMV 579), fiction sui generis[44].
19Si ce déplacement des accents De l’aventure au voyage intérieur[45] est particulièrement évident chez l’écrivain en voyage, l’écrivain-voyageur – différence pertinente bien que souvent brouillée –, voire l’aventurier (et même le voyageur non-écrivain) est également “un être de langage” (Ch 486), son parcours, “y compris dans les terres inconnues”, toujours déjà “le souvenir d’une encre ancienne[46], palimpseste interdiscursif : sémioticien auto-ironique, Cédric Gras commente sa propre inscription dans le paysage-texte de ses prédécesseurs (cf. NE 921 sq.). Dans ce sens, le récit explicitement littérarisé est susceptible d’éclairer la dynamique (inter-)textuelle du voyage tout court.
Dostoïevski & Cie : voyages en terrain littéraire
Est-il vrai, comme je l’ai lu […] ? (SMV 1253)
20C’est aussi à ce titre que ce corpus franco-russe constitue un objet de choix pour notre analyse, invitant à s’interroger sur la dimension proprement littéraire du genre, sur les rapports métaphoriques et métonymiques entre lecture, voyage et (ré-)écriture. Du XIXe siècle jusqu’à nos jours, le voyage en Russie, “réservoir de destins romanesques”[47], se présente comme une entreprise éminemment littéraire.
21La vision occidentale du pays se distingue traditionnellement par une forte tendance à la littérarisation : “La Russie est littérature : la Russie est Dostoïevski et vice versa[48]. À l’époque postsoviétique, Dostoïevski, symbole de l’altérité russe par excellence, sert toujours de “guide” de voyage. Revendiquant le stéréotype d’une russité “dostoïevskienne”[49], Sylvain Tesson contemple deux “pêcheurs sibériens qui incarnent deux types dostoïevskiens” (FS 25) ; Olivier Rolin – la référence paradigmatique fonctionnant aussi au négatif – “déteste Dostoïevski “qui incarne ce que je n’aime pas dans la Russie[50].
22Avant même le voyage, c’est par voie intertextuelle que se cristallise un imaginaire de la Russie. En traversant “un paysage que la littérature nous a rendu familier” (SMV 562 sq.), Sallenave compare chose vue et chose lue (la Volga est moins dangereuse, mais bien plus large que du temps d’Alexandre Dumas”, SMV 1116), voire chose pas encore lue, mais dont l’ombre plane néanmoins sur le propre récit (cf. SMV 3003 sqq.). À part Dostoïevski, d’autres classiques russes accompagnent les voyageurs, dont Tolstoï, “un ogre, un titan[51], mentor de Tesson dans sa retraite baïkalienne (cf. FS 114) ; mais aussi Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, Tchekhov, Gorki & Cie, ainsi que les précurseurs français du XIXe siècle : Jules Verne, Alexandre Dumas (père), “[l]’affreux marquis de Custine” (FS 142), Théophile Gautier dont l’œuvre marque toujours profondément le sous-genre du voyage en Russie, royaume de l’excès visuel, défi au discours littéraire. Très gautérien, Cédric Gras se désole de “l’impuissance de [s]a plume” (NE 1531) ; devant l’immensité sibérienne, Dominique Fernandez médite sur la difficulté de “[d]écrire l’indescriptible(T 241 sqq.).
23Ce n’est pas seulement la nature qui y frôle les limites du descriptible. Dans les récits de voyages en Sibérie est également très présente la littérature des “Goulags arctiques” (S 54) : “Soljenitsyne et consort” (NE 416), Grossman et Guinzbourg, Chalamov, patron du voyage-pèlerinage vers le “[d]ébarcadère de l’enfer” (S 77 sqq.). Magadan, palimpseste spatiotemporel, et la Kolyma provoquent une autre confrontation entre le déjà-lu et le plus-visible sur place. Préconditionné par ses lectures, le voyageur “tente […] d’apercevoir ce qu’il espérait du lieu”. Or, il s’avère que lesdites lectures “ont cinquante ans et dix plans quinquennaux de retard” (NE 414 sqq.). Face à ce décalage, la littérature est pourtant revalorisée comme instance de la mémoire ; le récit du voyage trouve une nouvelle raison d’être dans la ré-vision critique des prétextes (littéraires et historiques).
24“C’est là-bas qu’était mort le poète Mandelstam” (DF 187) : figure-clé du corpus, Ossip Mandelstam établit le lien entre littérature des camps et poésie d’avant-garde. S’y joignent, pour la poésie russe moderne, Akhmatova, Essenine ou Aïgui ; d’autres représentants de la littérature du XXe siècle : Simonov, Aïtmatov et Arséniev, dont le fameux Dersou Ouzala passionne les voyageurs, familiers aussi de l’extrême contemporain (Makanine, Dovlatov, Oulitskaïa, Pelevine, Sorokine, Limonov, Prilepine…).
Mots volés, mots volants : le voyage et ses prétextes
Cendrars Maillart qu’avez-vous laissé ?
(Ingrid Thobois, V 187 : “La mort de Nicolas Bouvier”)
25Au-delà des présences de tel auteur, de telle œuvre, les modalités de leur incorporation dans le texte – entre citation, allusion et réécriture, distanciation et appropriation – relèvent d’un intérêt particulier pour notre propos. “Et je sème des mots, parfois volés à d’autres […]” (VS 80) : comment ces écrivains-voyageurs contemporains – “voleurs de mots”[52] hyperconscients – renégocient-ils le compromis entre désir d’originalité, hommage littéraire et rivalité ludique ?
26Dès les premiers paragraphes de son récit Sibérie (2011), Olivier Rolin, victime d’un petit “plagiat” gogolien involontaire, subit, songeur, les caprices de ces mots volés, mots volants, voltigeant autour de la plume de l’écrivain (S 8). “Je lirai, bien des années plus tard : […]” (Ch 63) : des fois, l’intertexte confirme après coup l’expérience vécue, ainsi chez Aude Seigne, qui mise sur la référence stratégiquement approximative : “[…] comme on dit je me suis endormie dans un monde complet (Bouvier quelque part)” (Ch 125) ; double auto- et hétéro-citation re-genrée, cette même phrase réapparaît plus en avant dans le texte (Ch 913). Se rappelant son passé d’ “enfant, amoureuse de cartes et d’estampes” (Ch 1155), l’auteure définit sa position dans un réseau de textes canoniques masculins – et confesse son ambition de réécrire, en revisitant les topoï du discours sur le voyage, “le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert” (Ch 931, 979).
27C’est encore Flaubert – plus précisément son Voyage en Orient, intertexte “oublié” au fond des bagages et retrouvé “par hasard” au moment du départ – qui hante le récit d’Éric Faye et de Christian Garcin. Avec ironie, le narrateur concède que “le père Flaubert” s’est montré “bien plus aventurier et baroudeur que moi”. Mais l’intertexte flaubertien vient réhabiliter fort à propos un voyageur qui, soulagé, affirme à son tour que “ce qui m’intéresse […] n’est pas le pittoresque des régions visitées, mais l’ivresse du voyage en lui-même(DF 210 sqq.).
28Surclassés même par “le père Flaubert”, les voyageurs contemporains cultivent un rapport d’autant plus ambigu aux grands aventuriers du passé : Ferdynand Ossendowski, maître du récit frictionnel (“on ne sait jamais s’il dit vrai ou s’il affabule”, NE 74 sq.), Joseph Conrad (c’est sous son égide que Cédric Gras place son expédition vers le haut bassin de la Bikine, soulignant jusqu’à quel point cette “aventure […] rappelle […] Au cœur des ténèbres”, NE 1837 sq.), mais avant tout Blaise Cendrars et Joseph Kessel, “surpères” omniprésents.
29 Dans sa propre “Prose transsibérienne”, Olivier Rolin entretisse citation et observation, “j’ai vu” et “j’ai lu” (S 28 sq.). “Tu n’as rien vu à Vladivostok” : sous cet intertitre provocant, le voyage réel finit par céder la place au voyage virtuel. Le “Transsibérien de Google” ne promet-il pas tout un “[f]ascinating trip without leaving your house” ? Or, bien vite, le voyageur digital retourne aux livres qui, “[m]ieux que Google […] servent à ça, à voir ce qu’on ne voit pas” (S 39 sqq.). Parmi les choses non vues à Vladivostok, le musée où sont affectés, en 1919, les officiers français, dont le jeune Kessel ; et Rolin d’admettre qu’ “il y a dans ce bouquin [Les temps sauvages] des scènes inoubliables”, même si “[o]n peut ne pas aimer le style de Kessel” (S 41 sq.).
30Tout en adoptant une position modeste face à l’intertexte trop célèbre (“jamais je n’aurais pu imaginer comme Cendrars : […]”, Vl 28), Gras accentue le fait que ce dernier “n’a jamais effectué ce voyage” – à la différence de l’auteur, autorité plus récente pour ses compatriotes désireux d’ “imaginer […] Vladivostok que Cédric Gras a si bien dépeinte” (É. Jousset, V 93). Même le désenchantement du voyageur, lui aussi “volontaire international, […] mais non pilote et sans la guerre” (Vl 63), emprunte une voie littéraire : entre sentiment d’infériorité, nostalgie de la “fraternité” masculine d’antan (Vl 170) et identification ironique, la référence à l’œuvre de Kessel, “mon illustre prédécesseur” (Vl 64), est filée à travers le texte du méta-aventurier postmoderne, par-delà la citation explicite.
31Chez Faye et Garcin, la désillusion devant “Vladivostok-la-grise” déclenche tout un télescopage intertextuel ; l’expérience de Kessel, “quatre-vingt-douze ans et plusieurs mondes plus tôt”, ajoute une dimension palimpsestique au récit, rehaussé par l’association comme par la variation (DF 173 sqq.). Procédé analogue, combinant savamment “tropes assimilatifs” et “tropes dissimilatifs”[53], chez Aude Seigne qui explore Kiev avec – et contre – Ella Maillart, modèle et rivale : “Je compare sa description […] à ce que je vois. Tout a changé, Ella” (Ch 174).
Le sujet voyageur et le “J cyrillique” : petite digression topopoétique
Oh, les merveilleux voyages dans la langue ! (SMV 1761)
32Sur les traces de Cendrars et d’autres se déploie “un imaginaire de la langue […] propre au voyage” ; “ces noms de villes aux consonances étrangères” (Ch 482), semblables à des “énoncés fictifs” (Ch 509), ainsi que l’alphabet cyrillique offrent “de grands réservoirs poétiques(S 15). Olivier Rolin s’avoue fasciné par “le nom de Voronej, pas seulement à cause de Mandelstam”, mais également pour des raisons sentimentales et graphiques, entre une certaine Olga et le “J cyrillique” (S 18). Dominique Fernandez se passionne, dans les pas et les pages de Gautier (“Et comment peut-on vivre sans avoir visité Nijni-Novgorod ?”), pour la poésie de ce toponyme, “brill[ant] en capricieux caractères slavons” (T 63), comme pour “Irkoutsk ! nom mythique, bousculade rocailleuse de consonnes occlusives sourdes, Irkoutsk !” (T 210). Astrid Wendlandt conçoit le projet oulipien d’une traversée de la Russie “en ne m’arrêtant que dans les villes qui se terminent par sk(B 131 sq.) ; toute une méditation topopoétique, chez Éric Faye et Christian Garcin, sur les charmes de “[l]a lettre K” (DF 81 sqq.). Ce n’est pas seulement l’Amour qui “nous fait rêver, nous autres francophones” (DF 142), mais aussi “[l]e nom de Sibérie”, qui “sonne bien, vaste, comme Sahara” (S 7).
Baudelaire dans l’Altaï, Byron au Baïkal : l’art des lectures antipodiques
33Au-delà d’un corpus de références prévisibles, les écrivains-voyageurs établissent des correspondances plus inattendues. À plusieurs reprises, Dominique Fernandez regrette “que Baudelaire […] ait ignoré la Russie” (T 175) ; c’est dans Les fleurs du mal que Cédric Gras puise quelques inspirations pour sa description de l’Altaï (NE 1558 sq.) ou du Cachemire pakistanais (NE 1644).
34À une logique de “l’adéquation” (Ch 180) s’oppose une poétique de la lecture par contraste, destinée à “propulse[r]” le voyageur “aux exacts antipodes” de sa situation (FS 186). Ainsi Sylvain Tesson explique-t-il la composition de sa bibliothèque sibérienne qui, à la seule exception Des nouvelles d’Agafia par Vassili Peskov, ne comporte pas un seul ouvrage russe : “[…] il ne faut jamais voyager avec des livres évoquant sa destination. À Venise, lire Lermontov, mais au Baïkal, Byron” (FS 32). L’ermite sibérien se plonge donc dans Casanova, Heidegger et Hegel, passant de Robinson Crusoé à Justine ou les malheurs de la vertu, livres qu’ “[i]l faut lire […] concomitamment” (FS 153). Olivier Rolin cite García Márquez à Irkoutsk (S 26), Les misérables à Khatanga, constatant avec Jules Verne que “[l]a vie au pôle est d’une triste uniformité(S 74 sq.). Aude Seigne, autre adepte des “petits voyages poétiques à l’intérieur de plus grands voyages réels” (Ch 517), crée une fantasmagorie russe en pleine Afrique : “Je lis L’Idiot à Ouagadougou et l’idiot ne me rend pas heureuse mais me sort du temps où je vis” (Ch 158 sq.).
Intertextualités en boucle : le voyage comme pré- et post-texte du récit
35La discussion porte aussi sur le bon timing des lectures. Tandis que certains auteurs, dont Gaële de la Brosse, adhèrent toujours à cette “règle principale” qui accorde la “priorité à la découverte. […] ne pas trop se documenter avant de partir, ne pas chercher à lire tout […]” (V 107), d’autres conçoivent leur voyage d’emblée comme une entreprise intertextuelle. Pour Évelyne Jousset, “[l]a lecture précède le départ” (V 93) ; Ingrid Thobois retrace “l’histoire d’une passion en boucle” : “Les livres m’ont transportée dans un ailleurs fantasmé. Puis je suis allée voir” (V 186).
36Si la lecture peut faire écran – écran quelquefois bienvenu face à un monde “en soi […] effrayant” (Ch 123) –, elle fournit aussi de nouvelles expériences et “les mots pour [les] dire” (SMV 3048 sq.). C’est le savoir qui permet de voir ; “paradoxe des voyages” (SMV 2068) que Danièle Sallenave, références intertextuelles à l’appui (“Gide dit quelque part que les voyages ne vous apprennent rien”, SMV 2819), examine tout au long de son récit transsibérien. Au “voyage vécu” succède le “voyage dans les livres”, leur “double et réciproque mouvement d’approfondissement” (SMV 2075 sq.) donnant naissance et forme au “voyage raconté” (SMV 144). Comme la lecture, l’écriture s’insère dans une temporalité complexe, les uns – ainsi Yanna Byls – préconisant la production “en simultané” (V 51), les autres le récit postérieur, “[r]évélation” à retard (Vl 17 sqq.). À l’occasion, l’écriture précède le voyage, alors post-texte du récit : le narrateur d’Éric Faye et Christian Garcin se rappelle un rêve lui inspirant “un roman à écrire et un voyage à effectuer […]. Depuis, j’avais écrit le roman. Restait donc le voyage” (DF 44).
Lectures et relectures : voyages intertextuels en abyme
37Aux antipodes de l’intertextualité niée, maints récits de voyage contemporains témoignent ainsi d’une intertextualité revendiquée, même affichée. D’entrée de jeu, Dominique Fernandez se résigne, auto-ironique, à l’hyperlittérarisation d’un récit qui, “je m’en excuse, sera farci de lectures et relectures” (T 28). Certains chapitres constituent pour l’essentiel un montage de citations (“Tchekhov, encore : […]”, T 208), voire de listes bibliographiques détaillées (“Citons, pour la Russie des tsars : […]”, T 36). “L’aventure, on la trouvera” (T 40) donc moins au niveau du voyage proprement dit, mais plutôt – originalité par procuration – dans des échantillons de lectures érudites et/ou exotiques.
38Chez d’autres auteurs aussi, le récit de voyage tourne “inévitablement” au tour d’horizon littéraire ; chez Faye et Garcin (DF 160) comme chez Sallenave, administrant aux lecteurs en passant de petites “leçons” littéraires (“Relisez Enfance, le plus beau livre de Gorki […]”, SMV 610), ou chez Rolin (“Impossible évidemment de ne pas se souvenir […] d’Anna Karénine […]”, S 31). Sont fréquentes les occurrences d’une intertextualité multiple en abyme : Fernandez, commentant Albert Thomas, lecteur de Custine (T 46), Tesson, citant “Bruce Chatwin [qui] cite Jünger qui cite Stendhal” (FS 42), etc.
39Dans le cadre d’une intertextualité virtuelle orientée vers le futur, s’esquissent de possibles réécritures des textes du passé (“Il faudrait qu’un Boulgakov moderne actualise les Mémoires d’un jeune médecin”, NE 1189). Pourtant, il s’agit aussi de trouver telle ou telle “niche” inoccupée, de savoir ce que les prédécesseurs n’ont pas su/pu voir ; ainsi chez Sallenave, relisant Custine à rebours (SMV 520 sqq.), ou chez Fernandez qui, contre Paul Theroux, joue un atout majeur : “Vite, rouvrir Tchekhov […]” (T 29). Exercice similaire de lectures contrastées à propos de Dumas et de Verne (T 85), qui “n’était jamais allé en Russie” – ce qui permet à l’auteur, relecteur moins indulgent que Tourgueniev, de corriger quelques aspects géographiques de Michel Strogoff (T 119 sq.). Autre plaisir de l’intertexte (et petite revanche face à la secondarité du propre récit) : dévoiler les influences, emprunts, voire plagiats des autres (dont encore Dumas, coupable de s’être emparé, “pour les cuisiner à sa sauce”, des récits d’Alexandre Bestoujev alias Marlinski) (T 225).
Variations transsibériennes : l’intertexte entre complicité et rivalité
Les voyages des autres comptent, aussi. (Ch 268)
40Est particulièrement révélateur, en ce qui concerne ces configurations d’une intertextualité ludique et subtilement conflictuelle, le corpus hétérogène d’ouvrages issus du fameux périple collectif en mai-juin 2010, réunissant une quinzaine d’écrivains français, dont chacun renoue à sa manière avec “la mythologie polyvalente du Transsibérien” (T 249). “Un paquet de la littérature contemporaine sur le sujet en est sorti, plaisante l’un des participants[54], “paquet” caractérisé par son autoréflexivité poétologique.
41Terrain de choix pour le débat sur le statut social des lettres, pour la renégociation du prestige auctorial personnel[55], ce microcosme littéraire sur rails favorise aussi l’éclosion d’une intertextualité complexe, à la fois verticale et horizontale, entre passé et présent, auto-affirmation et admiration. Cette dernière s’accorde plus facilement aux grands prédécesseurs qu’aux concurrents vivants ; mais ni mort ni canonisation ne mettent à l’abri des velléités iconoclastes. Plusieurs voyageurs, “[p]lacés […], bon gré mal gré, sous les auspices de Cendrars” (T 16), manifestent une antipathie prononcée par rapport à leur patron et surtout sa Prose transsibérienne, “poème assez banal, voire médiocre” (T 13). Évidemment, envers les compagnons de voyage, co-protagonistes du propre récit, une certaine politesse est de mise ; cela ne vaut pas nécessairement pour les contemporains absents. Spécialiste des louanges un peu ambiguës (consistant par exemple à souligner les mérites extra-esthétiques d’un texte littéraire, ainsi de l’ouvrage “sincère et attachant” du “jeune écrivain Sylvain Tesson”, T 249), Dominique Fernandez profite de l’occasion pour un petit règlement de comptes non seulement avec le (pseudo-)Homère du Transsibérien(T 14), mais aussi avec certains confrères “qui ont choisi de devenir populaires par la médiocrité”, à la différence bien entendu des augustes voyageurs présents. Lors de la énième “rencontre” peu fructueuse avec le public russe, l’auteur doit encore constater qu’ “[a]ucun des écrivains de notre groupe ne leur était connu” (T 88) – tout comme Andreï Makine, classé “parmi les premiers [écrivains] de langue française”, mais dont le “nom n’éveille absolument aucun écho” (T 195 sq.)[56].
42Tout un réseau de références croisées unit ce singulier corpus transsibérien, à l’intertextualité très dense et inéluctablement concurrentielle. “Encore Baudelaire…” (T 172) ou comment trouver du nouveau ? Pendant un trajet en autobus où “[p]resque tout le monde prend des notes, probablement en vue d’un livre”, Danièle Sallenave conçoit “l’idée d’une petite nouvelle” dont les héros seraient deux écrivains “faisant le même voyage et voulant l’un et l’autre en publier le récit […]. Chacun essaie de garder pour soi les renseignements les plus intéressants, et tente de fournir à l’autre de fausses informations pour discréditer son livre” (SMV 2992 sqq.). Économie d’informations à laquelle n’échappe point l’ouvrage de Fernandez, observateur lucide lui aussi des “petites coteries qui essayent de réserver pour leur usage certains de leurs émerveillements” (T 201) et à qui le monument à “Goumilev” au principal carrefour de Kazan inspire une longue réflexion sur l’amour de la littérature chez les Russes, toujours “proches de leurs poètes”, par contraste avec la France (T 101 sqq., 287). Enthousiasme basé, hélas, sur un malentendu dévoilé chez sa dédicataire Danièle Sallenave qui, en toute “bouriate complicité(T dédicace), n’a pas tenu à éclairer son compagnon sur l’identité du personnage immortalisé – ledit buste “n’est pas celui du poète, le mari d’Akhmatova, […] mais celui de leur fils”, historien et ethnologue aux traits plutôt prosaïques : “Mais felix culpa ! mon erreur est une chance pour moi” (SMV 1154 sqq.).
43Ainsi se complètent différentes versions d’un même voyage, chacune un “palimpseste mobile, fuyant” (SMV 1148), le récit se superposant, chez certains, aux couches (inter/intra-)textuelles de séjours antérieurs en Russie. Déchiffrant les “inscriptions de la mémoire”, Olivier Rolin contemple “[n]on pas un souvenir, mais l’empreinte presque effacée d’un souvenir” (S 24). “Chaque voyage déborde et déteint sur le précédent”, explique Sallenave à propos de sa personnelle Russie-palimpseste, “quelque chose que je récris sans cesse, comme tous les autres moments de ma vie” (SMV 2530 sqq.).
44En interaction avec ces formations idiosyncrasiques, le trajet transsibérien engendre un corpus intertextuel d’une remarquable diversité, au sein duquel (méta-)récit de voyage, friction et fiction déclarée s’illuminent mutuellement, illustrant combien le discours voyageur avec ses nids poétiques, ses nœuds narratifs, se prête à l’envol de l’imagination.
Du voyage à la fiction (I) : Maylis de Kerangal, Tangente vers l’est
45Dans Tangente vers l’est (2012) par Maylis de Kerangal, ce glissement du voyage en terrain fictionnel est reflété par une diégèse oscillante, “comme si le réel partait en vrille”[57]. “[V]aisseau spatial” (TE 676), le train “mythique” (TE 422) se transforme en matrice de la fictionnalisation : “Au sortir d’un tunnel, le relief a envahi la vitre et occulté le ciel tout entier, laissant au voyageur le soin d’inventer le hors-champ le plus plausible ou le plus fou […]” (TE 348 sq.).
46Avec son “archéologie des traces” (TE 454), ce roman-palimpseste, “reprise infidèle d’une fiction radiophonique intitulée Lignes de fuite(TE 4 sq.), soulève la question des limites du texte individuel : la lecture parallèle avec les ouvrages d’autres participants fait ressortir maints éléments du trajet réel, transposés dans le domaine de la fiction. La présence de jeunes soldats en troisième inspire l’intrigue autour d’Aliocha (nom dostoïevskien), appelé à la recherche d’une issue de secours – qu’il trouve en la personne d’Hélène, fuyant elle aussi un “roman” compliqué. Kerangal situe son héroïne dans un triangle interculturel où – inversion des topoï traditionnels – c’est aux personnages masculins d’incarner le pays étranger dans son altérité ambiguë : Anton n’est pas seulement “le fils de Gogol et de Staline”, mais aussi “Andreï Roublev et Marina Tsvetaïeva, il est Iouri Gagarine, il est Tchaïkovski, il est Trotski […], il se nomme Anton Tchekhov. […] Lui aurait-elle seulement parlé s’il n’avait été homme du pays interdit ? L’aurait seulement aimé s’il n’y avait eu, à la source de tout cela, la Russie, ce pays qu’elle est en train de fuir ?” (TE 428 sqq.). Des deux côtés, des projections littéraires déterminent ce jeu de regards croisés ; en apprenant l’identité de l’étrangère, Aliocha – autre créature palimpsestique, “archive” vivante de l’histoire russe (TE 458) – est d’abord “déçu – [il] ne sait pourtant rien des femmes françaises, rien, ne connaît d’elles que des Fantine, des Eugénie ou des Emma, femmes obligatoires dont il avait entrevu des fragments de psyché dans des manuels scolaires et reléguées loin de celles qui l’éblouissent, Lady Gaga en tête” (TE 268 sqq.).
Du voyage à la fiction (II) : Mathias Énard, L’alcool et la nostalgie
47La tension entre Russie et Occident marque aussi L’alcool et la nostalgie (2011) de Mathias Énard, “adaptation plus ou moins fidèle d’une fiction radiophonique […] écrite dans le Transsibérien entre Moscou et Novossibirsk”[58]. Dans ce “roman éthylico-ferroviaire”[59] aux accents lyriques, se décèlent de même maintes traces du voyage réel.
48À Jeanne, où qu’elle soit” : la dédicace amorce déjà cette oscillation métaleptique. Jaloux des affinités russes de ladite Jeanne (nom riche en résonances littéraires), le narrateur Mathias – clin d’œil autofictionnel dans un texte étiqueté comme “roman” – oppose, à la dangereuse séduction de la Russie, pays-“ogre(AN 87), sa passion pour la littérature américaine, et insiste pour emmener – invitation au voyage intertextualisée – sa compagne à Lisbonne, “parce que c’était l’Atlantique, […] et au-delà d’Amérique, l’opposé de Moscou, de Vladivostok et de l’immensité russe”. Cependant, il ne réussit pas à empêcher Jeanne d’aller “à l’opposé, chez Gogol, chez Tolstoï, et […] moi je n’allais nulle part, coincé à Paris” (AN 65 sqq.). C’est par la bouche de ce narrateur dépressif et la plupart du temps drogué, donc très peu “fiable”[60], que se déploie le récit d’un voyage raté. “Volodia, je crois que je ne suis pas fait pour voyager”, avoue-t-il à son ami russe (AN 13), réincarnation hybride de plusieurs héros tolstoïens, tantôt “prince Bolkonski” (AN 32), tantôt “Pierre dans ses frasques pétersbourgeoises” (AN 27).
49Il s’avère vite que ce destinataire diégétique du récit n’est guère plus fiable que le narrateur lui-même, puisque mort depuis un moment ; tout au long de son trajet, “Mathias” s’adresse à son “faux frère” (AN 13), compagnon de voyage macabre, avant de se retrouver, à la suite d’une tentative de suicide, dans un hôpital à Novossibirsk. La Sibérie se métamorphose ainsi en au-delà polyvalent, espace et métaphore de la mort (et d’une possible résurrection).
50Vladimir-André-Pierre n’est pas le seul revenant littéraire à hanter le compartiment solitaire du Transsibérien. De Tchekhov (c’est à La poste de Tver qu’Énard doit son titre) à Cendrars, des Âmes mortes aux Temps sauvages, L’alcool et la nostalgie constitue un lacis intertextuel, le genre fictionnel permettant à l’auteur d’ancrer ses références russes en dehors de la simple citation “savante”. C’est Jeanne qui est chargée de résumer tel récit de Tchekhov (AN 50) ; Vladimir qui raconte “des histoires terrifiantes de Russie”, dont une “qu’il avait lue dans Cavalerie rouge d’Isaac Babel” (AN 32) ; “Mathias” qui se souvient d’avoir lu “l’histoire d’un horrible train […] un train fantôme” chez Kessel (AN 75 sq.). Sous forme de citations et de paraphrases, souvent implicites, les textes des autres s’infiltrent dans le texte propre. Ainsi dans le cas de la Prose cendrarsienne, classique transsibérien cité à plusieurs reprises ; jeu encore avec une mémoire intertextuelle “involontaire” – et avec le lecteur complice (AN 80).
51À l’instar de Cendrars, c’est en Russie que le narrateur subit son “apprentissage en poésie”[61], sous l’égide de ses amis : “[…] ils avaient réussi à m’apprendre une douzaine de mots de russe, à compter, et même deux vers d’Essenine que Volodia répétait à tout bout de champ […] je les ai répétés moi aussi […], tout comme le poème de Mandelstam que Jeanne me chuchotait à l’oreille […] Tu n’es pas mort encore, tu n’es pas encore seul, Еще не умер ты, еще ты не один […]” (AN 28 sq.). Cette citation-clé de Mandelstam est tressée à travers tout le texte, d’abord en russe et en lettres cyrilliques (AN 14), indéchiffrables pour le lecteur non russophone, invité à revivre le désarroi du narrateur face au microcosme dantesque du métro moscovite, parmi toutes ces “indications en cyrillique […] pour moi aussi claires que des caractères cunéiformes” (AN 57). À part la coquetterie du polyglotte, l’usage du cyrillique est investi d’une fonction poétique. Ce n’est que plus tard que la phrase réapparaît en traduction française, circulant, par la suite, entre les langues et les alphabets (cf. AN 46, 83). “[T]alisman” et “refuge” (AN 29), divers fragments de poésie russe servent de tremplin vers la création propre ; et “Mathias” de varier les vers et le voyage fantasmatique de Sergueï Essenine : “J’irais bien sur le Bosphore après une croisière sur la Volga […]” (AN 44).
52Figuration de l’ailleurs dans un sens existentiel, la Russie de L’alcool et la nostalgie est aussi la scène de la (re-)naissance d’un écrivain. Torturé par son complexe d’infériorité face aux grands “maîtres” (dont Thomas Bernhard : “je n’arriverais jamais à écrire comme cela”, AN 42), le protagoniste médite sur le danger de la grande littérature d’aventures (“Kerouac, Cendrars ou Conrad”), source de désirs désormais “impossibles à combler” : “[…] il nous restait l’illusion du voyage, de l’écriture et de la drogue” (AN 36). C’est de cette dernière que meurt Vladimir, rival amoureux et intellectuel, puis fantôme protecteur sacrificiel, au nom duquel Jeanne supplie son ami de revenir vers la vie (cf. AN 87 sq.).
53Et pourtant, dans ce roman d’une intertextualité conflictuelle, vécue – soufferte – par un écrivain (peut-être) revenant, le déblocage s’opère grâce au texte “russe” d’un prédécesseur-concurrent. Hommage à un autre participant du projet transsibérien : chez “un bouquiniste du quai Voltaire” (clin d’œil à l’éditeur), “Mathias” découvre un auteur “dont le nom avait quelque chose de familier, simple et proche” et dont le récit d’un voyage “magnifique” le pousse à vendre d’urgence “mon seul trésor, l’édition originale du Panama signée de la main unique du grand Blaise Cendrars” (AN 72 sq.), pour pouvoir (re-)faire le périple En Russie (il s’agit de l’ouvrage d’Olivier Rolin[62]) ; nul besoin de souligner qu’avec cette vente, “sans rien négocier, sans aucune douleur, aucun regret” (AN 73), Énard livre aussi une clé de lecture pour son propre roman.
54“On voyage toujours avec des morts […]” (AN 23) : ce trajet sibérien actualise les connotations mythiques du voyage, parcours initiatique au bord de la mort – et retour. À propos d’une expérience à l’occasion traumatique, de ces “moments où la liberté frise la mort”, Aude Seigne note que “[q]uand on part, on quitte le monde pour un petit moment. Le monde continue sans nous […]” (Ch 875 sqq.). Et Danièle Sallenave, décrivant le processus créateur comme “un état d’attention au monde – et par monde j’entends aussi les livres, et les morts” (SMV 3818), de définir à son tour “[c]e que je cherche” dans l’écriture et le voyage : “le monde sans moi(SMV 1946 sq.).
Voyage-feuilletage, voyage-friction : Sylvie Germain, Le monde sans vous
On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt
c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.[63]
55 Le monde sans vous (2011) : sous ce titre, Sylvie Germain renoue avec la tradition philosophique du récit de voyage – mise entre parenthèses du monde et du sujet – en général et du voyage en Russie en particulier, “épreuve” phénoménologique (T 269) ; aspect crucial aussi chez d’autres auteurs. Ainsi Dominique Fernandez associe-t-il “expérience […] radicale de dépersonnalisation” et extase de la pure présence des choses (T 155 sqq.) ; jouissance ontologique inscrite dans une longue filiation intertextuelle : “Les choses sont elles-mêmes, magiquement”, s’émerveille, en 1928, Luc Durtain[64].
56Interrogée sur son rapport à la Russie, Sylvie Germain analyse son amour “fluctuant, compliqué, voire conflictuel” des grands classiques russes :leurs œuvres me parlent en profondeur, […] percent en moi des ouvertures[65]. Texte fait d’ouvertures, “de glissements et de surimpressions”[66], ses “Variations sibériennes” approfondissent le voyage dans sa dimension métaphysique. Dans ce texte-palimpseste (métaphore revendiquée : “Tout est écriture, et effacement continu. […] Tout est palimpseste”, VS 36), le voyage réel s’efface derrière le parcours intérieur, sous des couches de mots volés et volants. “Voyage-feuilletage(VS 43), ce récit frictionnel défie toute définition sinon ex negativo, dépassant les limites des genres comme le carcan d’une esthétique “UGO2[67].
57C’est un sujet poreux au monde, aux mots et aux morts, qui effectue ce voyage en compagnie de divers fantômes littéraires (Mandelstam, avant tout, mais aussi Celan, Akhmatova, Pasternak, Tarkovski, Supervielle…) et qui, s’adressant à “[s]on auditrice des limbes(VS 76), une mère dont il faut douloureusement “apprivoiser” la disparition (VS 21), entretisse – approche prudente de l’ “ailleurs insoupçonné” de la mort[68] – discours lyrique et discours de deuil, ainsi dans cette reprise des vers de Mandelstam : “Une femme est morte. Toi, ma mère. En héritage, un souci d’or : porter le poids de ton absence […]” (VS 13).
58“Mort, coup d’arrêt. On se tourne vers le langage comme vers une ultime issue […]” (C 121) : mêlant parole propre et étrangère, Sylvie Germain ébauche une poétique de la “transhumance”, de la “colonisation mutuelle” du réel et de l’imaginaire (cf. VS 25) ; réflexion à la fois esthétique et psychologique face à “la réalité de la mort” qui, elle, provoque “une déréalisation massive” (C 118). Le long du Transsibérien, moteur discret du récit, à travers la taïga, sur les bords du Baïkal, corps anthropolymétamorphique, se déploie un espace pan-intertextualisé aux correspondances secrètes, sphère mythique où se côtoient “Orphée le Shaman” et “Ossip le poète” (VS 41), sur le fond d’une toponymie sibérienne qui s’ouvre “en spirales” : “Oufir Vladivamour Kazassibirsk Baïkaltaï Ournoïarsk Ienigorsk Tamoursk Oulanisseï…(VS 43)[69].
59Mutuelle traversée du sujet et du monde, des mots et du silence, de la vie et de la mort, le voyage approche de sa fin, laissant derrière un autre “mausolée littéraire” inachevé (motif d’un mélancolique dialogue avec Mallarmé, C 121 sqq.). Or, une fois arrivé à Vladivostok, “le train ne fait que semblant de s’arrêter” (VS 77), en proie lui aussi à la dynamique de la transhumance-transgression. Au lieu d’un tombeau fermé, ne restent que “des matériaux épars”, “petits cailloux qui esquissent la possibilité d’un tombeau(VS 44) : “Et pas de dernier mot. Juste des mots nomades […]” (C 129) – des palimpsestes voyageurs et des voyages-palimpsestes.
Martina Stemberger
Université de Vienne

Notes


[1] Danièle Sallenave, Sibir. Moscou-Vladivostok, mai-juin 2010, Paris, Gallimard, 2015 [2012] [éd. électronique], pos. 432. Dorénavant SMV, suivi de la position dans l’éd. électronique.

[2] Cédric Gras, Le Nord, c’est l’Est. Aux confins de la Fédération de Russie. Récit de voyage, Paris, Phébus, 2013 [éd. électronique], pos. 156. Dorénavant NE, suivi de la position dans l’éd. électronique.

[3] Sylvie Germain, “Variations sibériennes”, in Le monde sans vous, Paris, Albin Michel, 2011, p. 36. Dorénavant VS, suivi du numéro de la page.

[4] Cf. Ottmar Ette, Literatur in Bewegung. Raum und Dynamik grenzüberschreitenden Schreibens in Europa und Amerika, Weilerswist, Velbrück, 2001, p. 47 sq.

[5] Cf. Manfred Pfister, “Intertextuelles Reisen, oder : Der Reisebericht als Intertext”, in Herbert Foltinek et al. (dir.), Tales and “their telling difference”. Zur Theorie und Geschichte der Narrativik, Heidelberg, Winter, 1993, p. 110 sqq.

[6] Myriam Boucharenc, L’écrivain-reporter au cœur des années trente, Villeneuve d’Ascq, PU du Septentrion, 2004, p. 124.

[7] Iver B. Neumann, Uses of the Other. The Eastin European Identity Formation, Manchester, Manchester UP, 1999, p. 148.

[8] Sophie Cœuré, La grande lueur à l’Est. Les Français et l’Union soviétique, 1917-1939, Paris, Seuil, 1999, p. 118.

[9] Ezequiel Adamovsky, Euro-Orientalism. Liberal Ideology and the Image of Russia in France (c. 1740-1880), Oxford (etc.), Peter Lang, 2006, p. 280.

[10] Ibid., p. 282.

[11] Marine Landrot, “Les écrivains français répondent à l’appel de la toundra russe”, Télérama, 5 janvier 2012 [actualisé le 29 mars 2012]. Dernière vérification de toutes les sources en ligne : 13 décembre 2017.

[12] Astrid Wendlandt, L’Oural en plein cœur. Des steppes à la taïga sibérienne, Paris, Albin Michel, 2014, p. 11. Dorénavant O, suivi du numéro de la page.

[13] Anne Brunswic, in Clara Arnaud, Anne Brunswic et al., Voyageuses. Partir avec…, Annecy, Éd. Livres du Monde, 2012, p. 36. Dorénavant V, suivi du numéro de la page.

[14] Sylvain Tesson, “Préface : L’infusion géographique”, in Cédric Gras, Vladivostok. Neiges et moussons. Récit de voyage, Paris, Libella, 2013 [2011], p. 11 sq. Dorénavant Vl, suivi du numéro de la page.

[15] Ayant osé, à l’occasion des présidentielles 2012, jeter un regard critique sur l’opposition russe, Emmanuel Carrère se voit traiter d’ “avocat de Poutine” (“Emmanuel Carrère, l’étonnant avocat de Poutine”, Marianne, 12 mars 2012).

[16] Grégoire Leménager, “Comment peut-on aimer la Russie ?”, Le Nouvel Observateur, 29 novembre 2014.

[17] Dominique Fernandez, Transsibérien (photographies de Ferrante Ferranti), Paris, Le Grand Livre du Mois, 2012, p. 26, 260. Dorénavant T, suivi du numéro de la page.

[18] Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie. Février-juillet 2010, Paris, Gallimard, 2013 [2011], p. 284 ; cf. aussi, par ex., p. 30 sq., 83 sq., 89, 105, 37 (“Les Slaves…”). Dorénavant FS, suivi du numéro de la page.

[19] Astrid Wendlandt, Au bord du monde. Une vagabonde dans le Grand Nord sibérien, Paris, Robert Laffont, 2010, p. 277 (“Remerciements”). Dorénavant B, suivi du numéro de la page.

[20] À propos de ce terme, cf. Karen Guillorel, V 82 sqq.

[21] Aude Seigne, Chroniques de l’Occident nomade, Genève, Zoé, 2011 [éd. électronique], pos. 460. Dorénavant Ch, suivi de la position dans l’éd. électronique.

[22] Cité chez Inna Doulkina, “Astrid Wendlandt : La Russie m’a fait grandir et m’a toujours porté chance”, Le Courrier de Russie, 9 septembre 2014.

[23] Landrot, “Les écrivains français…”, art. cit.

[24] À propos de ce concept, cf. Martina Stemberger/Lioudmila Chvedova, “Introduction”, in ead. (dir.), Littératures croisées. La langue de l’autre. Fragments d’un polylogue franco-russe (XXe-XXIe siècles), Nancy, PUN-Éd. Universitaires de Lorraine, 2017, p. 9 sqq.

[25] Éric Faye/Christian Garcin, En descendant les fleuves. Carnets de l’Extrême-Orient russe, Paris, Stock, 2011, p. 133. Dorénavant DF, suivi du numéro de la page.

[26] Cf. “Dans les forêts de Sibérie : dans les coulisses du film”, 10 juin 2016.

[27] Patrick Holland/Graham Huggan, Tourists with Typewriters. Critical Reflections on Contemporary Travel Writing, Ann Arbor, U of Michigan P, 1998, p. 2.

[28] Paul Vaillant-Couturier, Moscou-la-Rouge, Paris, Éd. L’Humanité, 1925/1926 (“Avant-propos”).

[29] François Hourmant, Au pays de l’avenir radieux. Voyages des intellectuels français en URSS, à Cuba et en Chine populaire, Paris, Aubier, 2000, p. 10, cf. aussi p. 120.

[30] Luc Durtain, L’Autre Europe. Moscou et sa foi, Paris, Gallimard, 1928, p. 36.

[31] Olivier Rolin, Sibérie. Récit, Lagrasse, Verdier, 2016 [2011], p. 12. Dorénavant S, suivi du numéro de la page.

[32] Ce n’est pas par hasard que plusieurs voyageurs en Russie reviennent, avec une fascination particulière, sur les Ermites dans la taïga dont l’histoire, relatée par Vassili Peskov (1983, trad. française : 1992), cristallise le désir d’un ailleurs (spatial, temporel, social, spirituel) radical.

[33] Paolo Rumiz, Aux frontières de l’Europe, trad. par Béatrice Vierne, Paris, Hoëbeke, 2011, p. 254.

[34] Édouard Herriot, La Russie nouvelle, Paris, J. Ferenczi, 1922 (dédicace).

[35] André Beucler, Paysages et villes russes (juin-août 1927), Paris, Gallimard, 1928, p. 29.

[36] Olivier Rolin, cit. chez Landrot, “Les écrivains français…”, art. cit.

[37] La question du voyage-aventure au féminin demanderait une étude à part. Comme le voyage lui-même, “a thoroughly gendered category” (Holland/Huggan, Tourists with Typewriters, op. cit., p. 111), la littérature de voyage constitue un terrain privilégié de la renégociation des identités genrées. Jusque dans l’extrême contemporain, se perçoit un conflit entre stéréotypes de la féminité et statut du voyageur ; ainsi dans les réflexions de Wendlandt sur son parcours atypique, de la “tomboy” rebelle (B 175 sq.) à la voyageuse-aventurière, affichant – mesure de sécurité – une “silhouette androgyne” (O 52), mais soucieuse de ne pas négliger ses atouts féminins (cf. B 114). Par contre, les voyageurs masculins – même de la jeune génération – témoignent d’une remarquable inconscience à ce sujet, voire d’une perspective masculiniste prononcée, y compris topoï hypertraditionnels associant pays étranger et corps féminin, découverte géographique et érotique : “Vladivostok […] saurait bien elle aussi […] me séduire, quitte à utiliser pour cela les moyens largement éprouvés en Russie que sont la présence et la quantité dans les rues de ces jolies filles […]” (DF 180). Le discours sur la Russie en tant que “pays chevaleresque” (Vl 86), “pays des vrais hommes et des vraies femmes” (Vl 88), permet enfin de polémiquer contre “notre société occidentale […] à l’occasion malsaine dans ses mœurs amoureuses” (Vl 83) et “certaines féministes” ayant abandonné “la féminité” (Vl 75).

[38]Cf. Sylvain Tesson, “Berezina” (photographies de Thomas Goisque), Paris, Gallimard, 2016 [2015].

[39]Voir ce lien.

[40] Cf. Harold Bloom, The Anxiety of Influence. A Theory of Poetry, New York/Oxford, Oxford UP, 1973.

[41] Cf. par ex. sa “complainte de la toundra” (B 232 sq.).

[42] Cf. par ex. ses “haïkus des neiges” (FS 52).

[43] Cit. chez Guillorel, V 78.

[44] Ainsi, le voyageur-narrateur dédoublé d’Éric Faye et Christian Garcin dresse un autoportrait ludique en tant que monstre à “quatre yeux et […] quatre oreilles comme unique chambre d’enregistrement”, à “quatre jambes comme seul véhicule” (DF 184).

[45] Cf. Karen Guillorel, De l’aventure au voyage intérieur. Paris – Istanbul – Jérusalem, Paris, Presses de la Renaissance, 2009.

[46] Gilles Lapouge, cit. chez Guillorel, V 83.

[47] Emmanuel Carrère, in “Une façon de vivre. Entretien avec Emmanuel Carrère par Laurent Demanze”, Roman 20-50. Revue d’étude du roman du XX siècle, n° 57, 2014. Dossier critique : “Un roman russe, D’autres vies que la mienne et Limonov d’Emmanuel Carrère” (dir. par L. Demanze), p. 16.

[48] Aage A. Hansen-Löve, “Zur Kritik der Vorurteilskraft. Rußlandbilder”, Transit. Europäische Revue, n° 16, 1998/1999, p. 180. Sauf indication contraire, les citations ont été traduites par l’auteure de cet article.

[49] Sylvain Tesson, cit. chez Landrot, “Les écrivains français…”, art. cit.

[50] Cit. chez Leménager, “Comment peut-on…”, art. cit.

[51] Olivier Rolin, cit. chez Landrot, “Les écrivains français…”, art. cit.

[52] Cf. Michel Schneider, Voleurs de mots. Essai sur le plagiat, la psychanalyse et la pensée, Paris, Gallimard, 2011 [1985].

[53] Aleksandr Ėtkind, Tolkovanie putešestvij. Rossija i Amerika v travelogah i intertekstah, Moscou, Novoe literaturnoe obozrenie, 2001, p. 8.

[54] Cit. chez Leménager, “Comment peut-on…”, art. cit.

[55] “Un seul lecteur rencontré en trois semaines de voyage !”, s’exclame Dominique Fernandez (T 286), quelque peu vexé d’être traité, avec ses co-voyageurs, comme “des sortes de bêtes curieuses” par un public ignorant “tout de nos livres” (T 115).

[56] Complicité littéraire constante à travers les années : dans son discours de réception à l’Académie en décembre 2016, Andreï Makine ne néglige pas de rendre hommage à Dominique Fernandez, chargé à son tour de la “Réponse au discours de réception de M. Andreï Makine”.

[57] Maylis de Kerangal, Tangente vers l’est, Paris, Verticales, 2012 [éd. électronique], pos. 352. Dorénavant TE, suivi de la position dans l’éd. électronique.

[58] Mathias Énard, L’alcool et la nostalgie. Roman, Paris, Inculte, 2012 [2011] (paratexte). Dorénavant AN, suivi du numéro de la page.

[59] Leménager, “Comment peut-on…”, art. cit.

[60] À propos du concept de la narration non fiable, cf. Wayne C. Booth, The Rhetoric of Fiction, Chicago/Londres, U of Chicago P, 1965 [1961], p. 158 sq.

[61] Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel, Paris, Denoël, 2005 [1949], p. 275.

[62] Cf. Olivier Rolin, En Russie, Paris, Quai Voltaire, 1987.

[63] Nicolas Bouvier, L’usage du monde. Récit (dessins de Thierry Vernet), Paris, La Découverte, 2015 [1963], p. 10.

[64] Durtain, L’Autre Europe, op. cit., p. 30.

[65] Sylvie Germain, cit. chez Landrot, “Les écrivains français…”, art. cit.

[66] Sylvie Germain, “Kaléidoscope ou Notules en marge du père”, in Le monde sans vous, op. cit., p. 86.

[67] Égale “Unicité, Génie, Originalité, Œuvre” (Sylvain Auroux, Barbarie et philosophie, Paris, PUF, 1990 [éd. électronique 2015], pos. 1031 sq.).

[68] Sylvie Germain, “Cependant”, in Le monde sans vous, op. cit., p. 126. Dorénavant C, suivi du numéro de la page.

[69] Source de poésie, la “constellation de noms” du nomadisme sibérien renvoie à une autre connotation du palimpseste, résultat d’un “effacement” à l’occasion agressif : “Des peuples, des langues, il s’en efface continuellement […] c’est un peu de l’âme du monde qui chaque fois s’en va, qui s’effrange et se troue” (VS 35).







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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