Zones blanches et lieux communs :
Bruce Bégout,Éric Chauvier et Philippe Vasset,
explorateurs périrubains
1 Publié en mars 2007 dans le journal Le Monde, le “Manifeste pour une littérature-monde en français”[1], signé par une cinquantaine d’écrivains rassemblés autour de Michel Le Bris et de Jean Rouaud, entendait profiter de la récente moisson de prix littéraires attribués à des écrivains “d’outre-France” pour consacrer l’émergence d’une littérature française réconciliée avec ses périphéries, nomade et voyageuse, “ouverte sur le monde, transnationale” – soit : une véritable “révolution copernicienne”. Le constat d’un décentrement aurait fait voler en éclats l’idée même de “francophonie”, en permettant à des écrivains des marges, “héritiers de l’empire colonial français”, d’assumer leurs identités multiples sans craindre le stigmate de l’exotisme. Cette nouvelle “littérature-monde” aurait renoué avec l’”envie de goûter à la poussière des routes” et le “frisson du dehors”. Héritiers de Nicolas Bouvier et de Bruce Chatwin, les récits de voyageurs – ou d’”étonnants voyageurs”, pour reprendre le nom du festival animé chaque année par Michel Le Bris[2] – attesteraient ainsi un retour du référent au sortir d’une période formaliste qui l’avait longtemps banni des pages des romans.
2 Pour le dire autrement, l’Ailleurs, successivement proscrit par le nouveau roman et l’autofiction, serait redevenu une possibilité narrative. À la faveur d’un mouvement amorcé dans les années soixante-dix et entériné par la fin des années quatre-vingt, la littérature contemporaine de langue française aurait progressivement, retrouvé “les voies du monde”. Les signataires du Manifeste, dont les noms dessinent un paysage éditorial francophone effectivement décentré (Maghreb, Afrique, Caraïbes, Québec, etc.), reprennent ici une hypothèse, largement diffusée par l’historiographie littéraire, d’un “retour au récit”[3] ou d’une “renarrativisation”[4] de la littérature contemporaine : retour “du sujet, du sens, de l’Histoire” qui aurait provoqué “l’effondrement des grandes idéologies”. La fin des grands récits signerait la renaissance de la fiction, libérée d’interdits asphyxiants et autocentrés, recouvrant ainsi son aptitude à se saisir de réalités hybrides et nouvelles. Il ne s’agit pas, pour Le Bris, de fantasmer un exotisme rendu désuet par la globalisation[5], mais de faire droit aux identités “transculturelles” et aux formes littéraires qui s’irisent des partages et ouvertures qu’elle rend possibles.
Du Flurkistan à la banalité périurbaine
3 Contre cette vision optimiste de la mondialisation et de sa portée littéraire, l’écrivain et essayiste Camille de Toledo a tenté de déconstruire les illusions de ceux qu’il nomme les “voyageurs” dans une réponse justement intitulée Visiter le Flurkistan ou Les illusions de la littérature-monde (2008). Avec la Chute du Mur de Berlin, qui vient entériner le crédo néolibéral de l’absence d’alternative – celui des politiques de Thatcher, Reagan et du consensus de Washington –, ce n’est pas, pour Camille de Toledo, le monde qui revient, mais l’ailleurs qui disparaît : “Nous n’avions plus de rideau pour érotiser le monde et plus de terre interdite où reposer notre imaginaire défait, ensanglanté”[6]. Or, si cette disparition a été actée politiquement, elle doit l’être aussi sur le plan poétique : dans la conception benjaminienne du monde que se fait Toledo, l’idée même de retrouver un ailleurs ou une origine authentique est en effet illusoire.
4 Rappeler les termes de ce débat, c’est, pour nous, souligner qu’à côté des questions institutionnelles[7], ce sont aussi des questions poétiques que pose la mondialisation à la littérature. Loin de se démultiplier dans la globalisation, le “dehors” ou l’ailleurs se seraient en réalité annulés dans l’expansion du néolibéralisme, dans un processus qu’aggrave encore l’instrumentalisation du récit par le storytelling. Dans un monde de plus en plus homogène, y a-t-il même encore un “ailleurs” ou un “dehors” pour le roman, et plus exactement une altérité qui offre des points d’appui critiques ? Que faire des pratiques et territoires progressivement normés, balisés et mis en équivalence par l’extension du marché ? Pour les écrivains qui souscrivent à ces constats, comment la globalisation peut-elle réactiver la figure littéraire de l’explorateur ?
5 Ces interrogations traversent les projets littéraires de Bruce Bégout, Éric Chauvier et Philippe Vasset, que nous comparerons ici successivement sur les plans esthétique, critique et heuristique. À un hypothétique retour du dehors ou une quête de l’ailleurs le plus lointain, ces trois écrivains privilégient l’exploration d’un “dedans” ou d’un en-deçà, que leur offrent les espaces urbains dans ce qu’ils ont de plus ordinaire (banlieues pavillonnaires), anonyme (motels) ou désaffecté (friches). On aurait tort d’y voir un paradoxe : la recherche d’un ailleurs dans les zones proches et radicalement ordinaires qu’offrent les villes est à la fois directement liée aux enjeux de la globalisation[8], mais aussi à ceux de la littérature – depuis une longue tradition qui a vu les poètes et romanciers s’intéresser aux limites de l’urbain[9].
6 Fascinés par les espaces désertés, (ré)investis ou saturés par les logiques d’aménagement urbain, les auteurs de notre corpus se revendiquent en effet d’une longue tradition sociologique, philosophique et littéraire. Bruce Bégout renvoie aux précurseurs de l’analyse du quotidien[10] (de Georg Simmel à Michel de Certeau en passant par de nombreux romanciers américains), tandis qu’Éric Chauvier se déplace sur un terrain plus wittgensteinien, arrimé à l’analyse du langage ordinaire, mais aussi au Goffman de La mise en scène de la vie quotidienne. Philippe Vasset, quant à lui, brasse des références qui opacifient son geste plus qu’elles ne le situent : dans Un livre blanc, les noms de Gilles Deleuze, Marc Augé ou Jean Baudrillard côtoient ceux de Perec et de Bon, mais aussi de Jules Verne ou encore d’Hergé[11].
7 Tous trois ont cependant pleinement pris acte d’une standardisation spatiale et idéologique du monde et observé de près les logiques de son réenchantement factice. En envisageant ces trois auteurs en synchronie, il s’agira de rendre saillantes les modalités de leur exploration sub- et périurbaine : les formes d’exploration que ces espaces appauvris et cloisonnés permettent ou condamnent (“Génie du non-lieu”), les gestes critiques qu’ils renouvellent ou opacifient (“Avenues de la critique”) mais aussi les procédés heuristiques qu’ils appellent à repenser (“Défricher, déchiffrer : dispositifs d’enquête”).
Génie du non-lieu
8 Non-lieux, publié par l’anthropologue Marc Augé au début de la décennie quatre-vingt-dix[12], décrit la période qui s’ouvre comme celle d’une “surmodernité”, marquée à la fois par une surabondance et une mise à plat des représentations : l’univers et l’histoire s’étendent et s’aplatissent dans le même mouvement (chute du mur de Berlin, conquête spatiale, médias satellisés, etc.). Le corollaire de cette époque globalisée serait la multiplication d’espaces qu’Augé nomme, par opposition aux lieux anthropologiques, des “non-lieux”. Hypermarchés, aéroports et bords d’autoroutes sont autant d’espaces où chacun peut agir dans l’illusion d’une solitude, d’une liberté et d’un anonymat relatifs. S’y épanouissent d’étranges formes de sociabilité : désancré de l’organicité sociale et de toute conscience historique, l’homme des non-lieux flotte au milieu des autres, qui sont moins ses pairs que d’autres consommateurs et voyageurs standardisés.
9 C’est précisément ce type d’espaces qu’explorent nos trois auteurs : aux centres-villes qui font l’objet de processus de gentrification et de politiques de préservation (ou d’enrichissement, pour reprendre le terme proposé par L. Boltanski et A. Esquerre[13]), ils préfèrent les zones infraliminaires, de faible intensité, produisant sur ceux qui les traversent ou les occupent momentanément la même transparence à eux-mêmes. Accompagnant l’extension et le développement des zones urbaines, ces lieux sont caractérisés par leur radicale homogénéité – tous les motels se ressemblent, et rien ne distingue un quartier bétonné d’un autre[14] – et par une socialité minimale, voulue par l’urbanisme fonctionnel et aggravée par la disparition des petits commerces[15]. Ces zones sont donc des dispositifs de rationalisation et d’homogénéisation de l’espace, dont toute possibilité de surprise ou de nouveauté semble avoir été éradiquée. Il en est ainsi du narrateur de La conjuration[16] de Philippe Vasset, adepte des terrains vagues et des bâtiments désaffectés, qui se voit progressivement dépossédé de ses cachettes par les politiques de réaménagement urbain. Les mêmes logiques ont reconfiguré le paysage familier de Nathalie, habitante de Saint-Yrieix-la-Perche, qui confie à Éric Chauvier dans La petite ville : “Il y avait tant de mystères ici quand j’étais enfant. Il y avait plein de recoins” (PV 57).
10Le périurbain, ou le suburbain, voit donc triompher au pire la “transparence carcérale” (CJ 19), au mieux les plaisirs “catastématiques”[17] de ceux qui jouissent de produits ou de services irréprochables, puisque rendus équivalents. La logique des franchises rend en effet les lieux interchangeables : suivant un principe de commodité généralisée, tout le monde a droit à sa Fnac, son MacDonald (PV), son hypermarché avec son offre similaire de yaourts, sa chambre de motel dont tous les objets se ressemblent, depuis la tapisserie jusqu’au verre à dents (LC).
11Tentaculaires, ces non-lieux s’étendent au détriment des espaces vierges et de l’amplitude pratique qu’ils offrent. Par un effet de leur design, les comportements et consciences y sont canalisés, voire contrôlés – ce qui rend toute flânerie et toute dérive sinon impossible, du moins difficile : l’espace urbain gère les flux, favorise le mouvement rectiligne[18] et délimite des périmètres sécurisés[19] (LB 78). Dès lors, s’ils renouent plus ou moins explicitement avec les présupposés d’une tradition littéraire qui, de la flânerie baudelairienne à la dérive situationniste, avait tenté de déjouer le pouvoir exercé par l’urbanisme sur les conduites, le projet de nos auteurs s’en distingue nettement. Ainsi, loin de se laisser guider par leurs seuls désirs, les personnages de Vasset explorent-ils méticuleusement les interstices urbains :
[…] la simple déambulation curieuse et opiniâtre (la fameuse dérive des situationnistes) ne suffit plus : les périmètres sont maintenant sécurisés, les surfaces vernies et les portes condamnées. La seule alternative est de se fixer des itinéraires arbitraires qui faussent les points de vue ménagés et taillent à la serpe dans l’agencement harmonieux des constructions. (LB 78)
12Même les longues déambulations urbaines et collectives imaginées dans La conjuration se distinguent des dérives : pour les conjurés, il ne s’agit pas de mettre au jour les principes d’une psychogéographie, mais de développer une manière de vivre radicalement soustraite aux injonctions à être soi[20], ainsi qu’aux multiples dispositifs qui assignent une identité sociale à l’individu et le rendent traçable et localisable dans l’environnement.
13Chez Bégout, l’impossibilité de la flânerie et de la dérive est presque un leitmotiv, non seulement parce que l’espace (péri)urbain est contrôlé, mais aussi parce qu’un déplacement de sensibilités s’est opéré : sous l’impulsion conjointe de la globalisation, de la flexibilisation du travail et de l’homogénéisation de l’espace, l’homme contemporain serait moins épris de nouveauté que de similarité. Aux situationnistes exaltant l’espoir d’une révolution urbaine, Bégout fait succéder la masse de conducteurs s’anesthésiant par l’espace. Pastichant la méthodologie de la dérive, la nouvelle intitulée “Réflexions préparatoires à une théorie du cruising” fait ainsi des virées nocturnes en voiture le nouvel avatar d’une recherche d’ailleurs dépassionnée :
Le seul impératif qui oblige alors catégoriquement l’homme du cruising est de toujours aller là où il ne se trouve pas. C’est son unique alibi : être ailleurs. Pourtant aucune saveur exotique n’accompagne ses périples incessants. Il sait très bien qu’il ne se passe pas plus de choses extraordinaires là-bas qu’ici. Que partout une égale normalité ordonne le monde. Il s’agit simplement pour lui de ne jamais rester sur place, au risque d’y demeurer pour de bon. (EB 107)
14Dans la solitude de l’habitacle de sa voiture, l’homme du cruising n’attend donc aucune “rétribution magique”, car “ce n’est ni un espion ni un aventurier, mais plutôt un badaud motorisé” (EB 109-110).
Avenues de la critique
15Pourtant, ce sont bien ces marges urbaines, a priori dépourvues de tout exotisme, que nos auteurs explorent, et c’est à même leur banalité qu’ils observent ou fabulent des pratiques de résistance à la standardisation ambiante. En lutte avec un monde balisé et rationalisé, les personnages de Vasset se laissent ainsi perpétuellement déborder par leur imagination : avides d’expériences radicales (mystiques, érotiques, dangereuses), ils recherchent dans l’espace urbain des enclaves où le pathétique et la soif d’absolu ont encore leur place. Hagiographe du temps présent, le narrateur de La légende encense les martyrs du graffiti, les ermites des péages, les amants mystiques des aires d’autoroute. Bégout est lui aussi fasciné par les moments troubles dans lesquels des pratiques, des gestes et des regards émergent d’un cadre qui ne les avait pas prévus – ce qu’il nomme “la magie grise de la banalité quotidienne” (LC), et qui motive, selon lui, l’intérêt de nombreux artistes pour les décors de motels. Ses paysages suburbains sont moins peuplés de héros exaltés que d’individus en lien étroit avec des formes d’étrangeté ordinaire : le quotidien en banlieue accoutume bizarrement aux évènements “surréels”, et c’est sur son terrain que s’esquissent des pratiques a priori banales (collections, monomanies, obsessions) qui confinent à une certaine religiosité ou à des stratégies de survie. Ainsi en est-il de ce pianiste qui aménage son appartement en achetant tous les objets, ustensiles ou meubles en double, au milieu desquels il règne, “unique et irremplaçable”[21].
16Chargé de réaliser un “état des lieux” quant à l’”acceptabilité sociale” du risque pour les habitants de la ville imaginaire de Somaland, le narrateur du texte éponyme convoque sur la scène de son récit les acteurs qu’il rencontre (experts, élus locaux, industriels, citoyens)[22]. Assumant sa position d’anthropologue, Chauvier donne à entendre, enregistrements à l’appui, la manière dont le langage autorisé contribue au déni collectif de l’accident, en particulier pour les habitants du quartier populaire de Thoreau, surexposés au risque, mais toujours tenus à l’écart des concertations. C’est pourtant un résident de Thoreau, Yacine, qui va relancer la mission de Chauvier à Somaland, en émettant une hypothèse tenant du délire et de la théorie du complot : une substance inodore, dont la nocivité serait soigneusement dissimulée par les industriels, abrutirait les habitants et leur ferait accepter leur condition sociale. Chauvier fait le pari qu’une théorie locale, même fantasque, a des effets de révélation sur la fonction des discours officiels. À la fiction collective faite pour domestiquer l’incertitude et prolonger l’illusion de sécurité, il préfère se laisser entraîner dans le piège de la “vérité de fiction” de Yacine (SL 32). À suivre Chauvier, le langage des zones périurbaines aurait quelque chose d’à la fois plus ordinaire et plus lucide que les formes discursives des centres-villes, parfaitement “dressées par les mots-clés de la nouvelle gouvernance”[23]. Ce serait là la matière irréductible d’une libération possible.
17Probablement marqués par ce que l’on a nommé les “émeutes de banlieues” de 2005 (LB 129; AP 131), nos auteurs sont soucieux de mettre en évidence les résistances qu’oppose le monde périurbain au rationalisme du marché et de l’urbanisme. À aucun moment, il ne s’agit pour eux ni de célébrer le grain du quotidien dans une dévotion quasi religieuse[24], ni de renouer avec des promesses de Grand Soir, mais de faire dialoguer l’appauvrissement de l’expérience et son inventivité résiduelle, la persistance des formes de vie et les conditions matérielles qui la contraignent et la nécessitent tout à la fois. Si, pour une certaine génération d’auteurs parvenue à maturité dans les années 1980 après avoir connu Mai 68[25], l’écriture de voyage – y compris parfois du voyage urbain – laisse paraître un déni ou une mélancolie révolutionnaires[26], nos trois auteurs ne s’affrontent pas exactement aux mêmes enjeux.
18Bruce Bégout s’intéresse aux lieux les plus représentatifs de nos modes de vie contemporains. Ce sont moins des espaces de travail, que de consommation, de transit et de loisirs qui permettent, selon lui, de dessiner les sensibilités d’un peuple de consommateurs auquel il prétend appartenir de plain-pied : “Celui qui pense que j’agis de manière ironique et que je m’octroie les plaisirs faciles de la satire se méprend. Il n’a rien compris à ma démarche. Cette sous-humanité morcelée et esseulée, c’est moi” (EB 139). S’il mobilise à plusieurs reprises l’image de l’intellectuel révolutionnaire – l’universitaire au cœur des Blacks Blocs, l’écrivain alcoolique et maudit en lutte contre le “Dispositif” –, de manière générale, Bégout s’intéresse peut-être moins aux soulèvements qu’aux formes de résistances minimales, individuelles et quotidiennes : contournements d’interdit, marottes et petites excentricités, façons de ruser, de manière bien peu héroïque, avec les contraintes ordinaires.
19En comparaison avec ces stratégies qui visent encore, même dans leur dimension infrapolitique, une forme de résistance, Philippe Vasset se montre quant à lui particulièrement ambivalent. Dans Un livre blanc, le narrateur hésite entre plusieurs projets : d’abord venu “chercher du merveilleux” dans les zones restées blanches sur les cartes topographiques de Paris, il tente ensuite de réaliser un “documentaire engagé” sur la misère qu’il y découvre, puis s’essaie à des performances d’aménagement urbain, avant d’être rattrapé par sa fascination première. Tour à tour explorateur, écrivain engagé et performeur, il ne semble pourtant adhérer à aucune de ces postures dont il moque les prétentions. Il restera avant tout un “vieil adolescent” (LB 49) épris de merveilleux, et un maladroit petit “touriste périurbain” (LB 99) qui rêve de créer des clubs d’exploration des zones blanches, “équivalent urbain des amicales de cueilleurs de champignons” (LB 53). À la fois ingénu et ironique, il entretient un rapport ambigu à l’engagement : s’il réfléchit à la violence de classe qu’il exerce, c’est en se comparant au capitaine Haddock, étonné que des gitans vivent dans une décharge (LB 20) et lorsqu’il interroge des marginaux, c’est moins en s’intéressant à leur histoire qu’en fantasmant leurs organisations secrètes. La même ambivalence anime le personnage principal de La conjuration : initialement retranché dans des lieux désertés, il se rêve moins révolutionnaire que propriétaire de domaines cachés. En fondant finalement une secte d’errants qui cherchent à se fondre et à se rendre invisibles dans l’espace public, il souscrit moins à une position théorique sur le fonctionnement du travail ou de l’habitat qu’à une soif inextinguible de rituels et de sensations partagées.
20Profondément troublé par le regard d’une “étrange intensité” d’une jeune immigrée d’Europe de l’Est mendiant à un carrefour, Éric Chauvier consacre son Anthropologie à tenter de rendre compte de cette “impression de familiarité rompue”, véritable bouleversement du quotidien, et de la transformer en “expérience de savoir”. Après avoir testé différents dispositifs dont il mesure les limites (mise en situation de ses proches, enquête sur le terrain, puis auprès des services de la ville en charge de l’aide aux SDF), il comprend que le programme de recherche qu’il envisage “conçoit le langage comme un abus permanent produit par et pour la communication”, et que son anthropologie a pour objectifd’en “déjouer les pièges[27]. D’une certaine manière, l’entreprise de Chauvier consiste à restituer sa charge de radicalité à l’analyse du langage ordinaire, en nous rendant sensibles aux brèches par lesquelles se rompt le fil de notre quotidien. Tout entier consacré à l’analyse d’une brève conversation téléphonique avec une agente de télémarketing, le court essai La crise commence où finit le langage entend ainsi nous réarmer contre le langage d’intimidation qui est celui, aujourd’hui mondialisé, de la crise et du pouvoir. Chauvier invite à considérer les “lieux réels” derrière les mots:
[…] des salles de conseil d’administration de multinationales ou de banques, des conseils des ministres, des salles de réunion des grands de ce monde […], des lieux plus informels dévolus à la réflexion ou à l’apprentissage de la gestion de crise, etc. De même, le mot bourse ne désigne pas un événement qui cause votre perte, mais un lieu identifiable sur une carte, un lieu où l’on spécule, avec des salles de conférences, de séminaires, des bars lounge où l’on parle clairement de l’état du monde. Ceux qui occupent de tels lieux succombent moins que vous à l’illusion métaphysique de la crise.[28]
21Chauvier restitue une continuité entre des situations et des espaces considérés comme disjoints, mais que relient les mêmes pratiques langagières. L’attention aux lieux et aux situations ordinaires est indissociable de la nécessité d’une “clarification régulière de l’usage du langage ordinaire” (LC 46). Sceptique et déflationniste, l’”alternative critique” qu’il propose est épistémiquement et moralement exigeante : c’est une “discipline de vie” (LC 46 et AN 133).
Défricher, déchiffrer : dispositifs d’enquête
22Si chacun de nos auteurs se ménage une posture plus ou moins ambigüe quant aux questions politiques que soulèvent nécessairement la question urbaine, il est néanmoins difficile d’y voir des illustrations d’une “poétique du rattachement”[29]. Loin de réparer les territoires, Chauvier, Bégout et Vasset en pointent les tensions : la violence, les esquisses de résistance mais aussi le difficile équilibre à trouver pour celui qui en parle. À la fois invisibilisés par leurs caractères commun et quotidien, et saturés par un imaginaire social où se mélangent stéréotypes fictionnels (décors de meurtre, ambiance noire), références culturelles (flâneries, promenades, dérives) et réflexes de classe[30], ces espaces ne se prêtent pas simplement à l’exploration, mais requièrent une heuristique appropriée.
23Répondant à cette exigence d’une heuristique nouvelle, nos trois auteurs adossent leurs explorations à des dispositifs d’enquête spécifiques, qui déplacent le rapport entre le documentaire et la fiction. Chacun occupe en effet une place particulière, à l’intersection des sciences humaines et de la littérature : Bégout et Chauvier appartiennent au champ académique où ils enseignent respectivement la phénoménologie et l’anthropologie, tandis que Vasset s’illustre dans le journalisme d’investigation[31]. Or, chacun s’attache à brouiller les partages traditionnels entre les territoires du savoir et ceux de l’écriture.
24Les manières dont ces textes jouent avec la “contrainte de recoupement”[32], c’est-à-dire avec la possibilité, offerte au lecteur, de trouver d’autres versions du monde qui permettront de confirmer ou d’infirmer la fiabilité du texte, ne sont, certes, pas étrangères aux étiquettes de fictions critiques (Dominique Viart), narrations documentaires (Lionel Ruffel), factographies (Marie-Jeanne Zenetti) et autres littératures d’investigation (Florent Coste)[33] qu’on leur a souvent accolées. S’ils participent effectivement d’une nouvelle articulation entre la littérature et les sciences humaines en général, il convient néanmoins de rester attentifs aux usages et motifs que ces textes continuent d’emprunter à la production la plus littéraire ou fictionnelle.
25Bégout multiplie les échos entre son travail strictement scientifique et sa production essayistique et fictionnelle, où il ressasse, de son propre aveu, les mêmes obsessions, avec des effets de correspondance évidents, par exemple entre Zéropolis et Le ParK, ou encore entre Lieu commun et L’éblouissement des bords de route. Mais les interactions entre la fiction et le document se font aussi à même les textes (utilisation de matériaux d’enquête en fiction, littérarisation du genre du rapport, usage scientifique du tableau urbain), ce qui tend à rendre certains de ses livres difficilement classables. Avant d’y voir une option esthétique, sans doute faut-il y percevoir un choix épistémologique requis par son objet d’étude même :
Dans un monde où le pouvoir se déguise en créatures innocentes, l’exagération est l’unique moyen de le figurer sous un véritable aspect […] Car si la démesure actuelle se maquille comme banalité inoffensive, l’exagération, qui n’est pas dupe, lui restitue alors son caractère monstrueux. Or, en ce temps où les loups se font passer pour des agneaux, c’est à l’imagination même qu’est confiée la tâche de représenter ce qui enchaîne les hommes dans un corset si fin qu’il en épouse leur corps et leur (sic)laisse croire à son inexistence. (AP 146)[34]
26Ainsi, chez Bégout, la fiction ne s’oppose pas purement et simplement à la sécheresse du concept : elle lui fournit d’autres manières de révéler la réalité. L’usage à la fois assumé et inquiet de clichés, les références au roman gothique et même le jeu sur l’utopie et la dystopie sont autant de ressources qu’offre la fiction à Bégout pour affûter ses mythologies du monde ordinaire, qu’elles prennent la forme d’essais ou de fictions au sens strict.
27Ce sont aussi ses objets de prédilection qui imposent à Philippe Vasset de renégocier la distance entre les pôles documentaire et fictionnel de ses textes (insertion de cartes topographiques, paratexte méthodologique, jeu sur la figure de l’enquêteur à l’interface du journaliste et de l’espion). Dans un entretien paru dans la revue Vacarme[35] après les sorties successives de Journal intime d’un marchand de canons et Journal intime d’une prédatrice, il qualifiait d’”exofictives” ces enquêtes dans lesquelles il ménage un point de vue fictionnel – celui d’un personnage et narrateur inventé – sur des réalités parfaitement documentées. Outre l’argument classique d’une littérarité donnant accès en première personne à des états mentaux tiers[36], Vasset avance une seconde raison à son choix : notre économie mondialisée favoriserait les fabulateurs, et seule la fiction pourrait rendre compte des univers qu’ils s’inventent – ce qui est vrai pour les traders, mais se vérifie aussi chez la plupart des autres personnages de Vasset, lesquels prennent tous, d’une manière ou d’une autre, “la fiction pour viatique” (CJ 111). Dans une ambiance d’”histoires prémâchées” où chacun se met en scène, il s’agit donc, en restant fidèle à certaines formes narratives, d’”éprouver la fiction aux pointes les plus acérées du réel”[37].
28À l’inverse de Bruce Bégout et de Philippe Vasset, Éric Chauvier affirme quant à lui ne jamais puiser aux sources de l’imagination. Il assume néanmoins que ses enquêtes anthropologiques puissent être lues comme des fictions[38]. C’est dire qu’il admet que les formes qu’il utilise – des récits d’enquêtes en “je”, qui accordent une grande importance aux formes du dire : auto-analyse, descriptions denses, transcriptions de dialogues où les incises opèrent comme des didascalies – puissent être reçues sur un mode littéraire. Partant du principe que le “monde existe en termes de dénomination” (PV 44), Chauvier sait aussi qu’un langage imprécis peut lui faire perdre “son pouvoir d’exister”. Critique à l’égard des mots de la science qui souvent mutilent ou manquent leur objet, il développe un travail de terrain et de langue, de science et de littérature plus propice à saisir les réalités invisibilisées de la vie ordinaire en milieu périurbain. S’il est, des trois auteurs, celui qui recourt le plus souvent au métalangage savant, il s’agit bien souvent de mettre en évidence l’effet parfois catastrophique de son usage sur les situations qu’il essaie de décrire, et les multiples manières dont les catégories dont nous nous servons pour cadrer nos échanges ne font que se confronter à la “muraille du langage”, selon l’expression qu’il emprunte à Karl Kraus (AN 131). Sensible aux effets de déréalisation du langage, il l’est aussi à ceux de son propre dispositif d’enquête et de la manière dont il est réinvesti par les personnes qu’il rencontre. C’est ainsi que, dans Anthropologie, il en viendra à suspecter l’histoire de la mendiante croisée au carrefour, de servir de support projectif, “alibi d’un processus de délivrance biographique” pour les deux assistantes sociales qui l’aident dans sa démarche : “L’hypothèse s’impose de façon troublante, m’assignant le rôle de celui qui pourvoit des fictions, celui que l’on contacte pour vider son sac” (AN 107). Un destin fictionnel pas si inattendu pour un personnage dont la trajectoire oscille entre les références à Nadja et à Dora Bruder.
Conclusion : les nouveaux lotissements de la littérature
29Avec le changement d’échelle et l’accélération imposés par la mondialisation et la dérégulation des échanges, l’articulation de la littérature française contemporaine à un éventuel “ailleurs” suit des configurations complexes, qui vont de l’adhésion enchantée au plus profond scepticisme quant aux promesses de brouillage des frontières et des identités, voire à la possibilité même d’une altérité. S’ils n’accordent pas à ces réagencements la même signification, les “voyageurs” et Camille de Toledo s’entendront peut-être sur un point : d’une certaine manière, le geste de l’utopie et celui de l’exploration sont à la fois fragilisés – les alternatives concrètes comme les promesses d’exotisme semblent avoir disparu de la face du globe – et actualisés – la globalisation crée des réseaux de sens et suscite des hybridités nouvelles qui fascinent ou inquiètent le regard.
30En s’intéressant aux réalités périurbaines, Bruce Bégout, Éric Chauvier et Philippe Vasset empruntent à chacun de ces gestes : à l’utopie, le recours à la puissance cognitive de l’imaginaire ; à l’exploration, le goût de la mesure et de la construction de matériaux. Ils y adjoignent moins les puissances du défrichage que celles du déchiffrage, puisque chacun d’eux sait qu’il s’aventure sur des terrains surcodés, dont l’apparente homogénéité n’a d’égale que leur capacité à aimanter l’imaginaire (social, publicitaire, fictionnel, etc.).
31Espaces difficilement saisissables, générant l’ennui mais saturés de signes, ces zones suggèrent un “dehors” dans notre “dedans” qu’il s’agit, pour nos auteurs, moins d’explorer que d’excaver en maniant les ressources conjointes du document (exploration, récolte de notes, transcriptions d’échanges) et de la fiction (exagération, construction de personnages, intertextualité, attention au langage), du cadrage et du récit, des aspérités du réel et du glacis imaginaire qui les masque ou les révèle suivant la focale choisie. Ce faisant, ils tordent le cou à un faux dilemme qui voudrait soit opposer la littérature à une réalité qu’elle ne pourrait qu’embellir ou mépriser, soit fantasmer une voie d’accès, par les textes, à une réalité accessible, franche et généreuse – puisqu’au fond, “seule la plus extrême vérité possède le pouvoir déréalisant de la fiction” (PK 36).
Justine Huppé et Frédéric Claisse
Université de Liège

Notes


[1]“Pour une littérature-monde en français”, Le Monde, 15 mars 2007. Le manifeste est publié en pleine campagne présidentielle, un an après la sortie du futur candidat Nicolas Sarkozy quant à l’intérêt de La Princesse de Clèves pour une “guichetière”. La période est propice aux discours de défense des études littéraires, sans cesse sommées de se justifier de leur intérêt et de leur coût (voir à cet égard Yves Citton, Lire, interpréter, actualiser, Paris, Éditions Amsterdam, 2007). Il sera publié en volume et agrémenté de nombreuses contributions quelques mois plus tard, dans Michel Le Bris et Jean Rouaud (dir.), Pour une littérature-monde, Paris, Gallimard, 2007.

[2]Romancier, Michel Le Bris est aussi l’un des principaux acteurs de la popularisation de L’usage du monde de Nicolas Bouvier, qu’il a fait rééditer chez Payot en 1992. En 1990, il fonde, à Saint-Malo, le festival “Étonnants voyageurs”, dont le slogan (“Quand les écrivains redécouvrent le monde”) résonne déjà avec le programme d’une littérature-monde. Dans le sillage de ce mouvement, il a rassemblé de nombreux écrivains autour de prises de position littéraires régulièrement réaffirmées, depuis l’ouvrage collectif intitulé Pour une littérature voyageuse (Alain Borer et al., Bruxelles, Éditions Complexe, 1992) jusqu’au récent “Nous sommes plus grands que nous”, Le Nouvel Obs, juin 2017. Pour une étude critique de ce mouvement, voir Jean-Didier Urbain, Ethnologue, mais pas trop, Paris, Payot, 2003, p. 187-194 ; Charles Forsdick, Travel in Twentieth-Century French and Francophones Cultures, New York, Oxford University Press, 2002, p. 159-166 ; et Guillaume Thouroude, La pluralité des mondes. Le récit de voyage de 1945 à nos jours, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2017, p. 146-159.

[3]Dominique Viart et Bruno Vercier, La littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations, Paris, Bordas, 2008 [2005].

[4]Aron Kibédi Varga, “Le récit postmoderne”, Littérature, n° 77, 1990.

[5]Michel Le Bris, “Pour une littérature-monde en français” repris dans Michel Le Bris et Jean Rouaud (dir.), Pour une littérature-monde, Paris, Gallimard, 2007, p. 39-40.

[6]Camille de Toledo, Visiter le Flurkistan, ou Les illusions de la littérature monde, Paris, Presses Universitaires de France, 2008, p. 92.

[7]Voir Emmanuel Fraisse, Littérature et mondialisation, Paris, Honoré Champion, 2012, <Essais>.

[8]De Fredric Jameson à David Harvey, les théories de la postmodernité sont souvent solidaires d’une pensée de l’espace et d’une réflexion sur la ville, en particulier la grande ville nord-américaine, dont Los Angeles fournit en quelque sorte le paradigme. Bruce Bégout s’inscrit dans cette perspective quand il fait de Las Vegas le modèle de la ville à venir : “La culture consumériste et ludique qui a transfiguré Las Vegas depuis près de trente ans gagne chaque jour plus de terrain dans notre rapport quotidien à la ville, où que nous vivions : Paris, Le Cap, Tokyo, Sao Paolo, Moscou. Nous sommes tous des habitants de Las Vegas, à quelque distance que nous nous trouvions du sud du Nevada. Son nom n’est plus un fantasme. Elle vit dans nos têtes, s’exprime dans nos gestes ordinaires” (Zéropolis, Paris, Allia, 2002, p. 11).

[9]De la flânerie baudelairienne à la dérive situationniste, en passant par les plus récentes déambulations de François Maspero (Les passagers du Roissy-Express, Paris, Seuil, 1990), Jacques Réda (La liberté des rues, Paris, Gallimard, 1970), Raymond Depardon (Errance, Paris, Seuil, 2000), Jean Rolin (Zones, Paris, Gallimard, 1995) ou encore François Bon (Paysage fer, Lagrasse, Verdier, 2000).

[10]Voir l’ouvrage qu’il consacre à ce concept(La découverte du quotidien, Paris, Allia, 2005). Bégout s’inscrit dans une tradition en sciences humaines qui,depuis les années 1950, a valorisé la quotidienneté, d’Henri Lefebvre à Michael Sheringham en passant par Maurice Blanchot, Michel de Certeau ou encore Barbara Formis. Pour une mise en perspective de ces approches, voir Michael Sheringham, Traversées du quotidien. Des surréalistes aux postmodernes, Paris, Presses Universitaires de France, 2013.

[11]Ainsi, les études qui s’intéressent à Philippe Vasset l’affilient généralement à des traditions de récits de “dévoyage” (Thangam Ravindranathan, Là où je ne suis pas. Récits de dévoyage, Paris, Presses Universitaires de Vincennes, 2012) ou de voyages “périurbains” (Filippo Zanghi, Zone indécise. Périphéries urbaines et voyage de proximité dans la littérature contemporaine, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2014). Si ce geste permet de situer partiellement le projet de Vasset dans Un livre blanc, il passe sous silence des pans entiers de son travail, dont son goût immodéré pour le romanesque, qui était déjà à la fois présent et moqué dans son “récit avec cartes”.

[12]Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, 1992, <La Librairie du XXIe siècle>, p. 100. De manière symptomatique, la trajectoire de Marc Augé témoigne aussi d’un désinvestissement du lointain (“là-bas” – en particulier les observations réalisées en Afrique dans les années soixante-dix), au profit d’une anthropologie des mondes contemporains (“ici”).

[13]Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Enrichissement : une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, 2017, <nrf-essais>.

[14]Philippe Vasset, La légende, Paris, Fayard, 2016, p. 112.

[15]Éric Chauvier, La petite ville, Paris, Éditions Amsterdam, 2017, p. 32-33; dorénavant PV.

[16]Philippe Vasset, La conjuration, Paris, J’ai lu, 2015 [Fayard, 2013] ; dorénavant CJ.

[17]Bruce Bégout, Lieu commun, Paris, Allia, 2003, “IX. L’Avènement de la franchise”.

[18]Bruce Bégout, L’éblouissement des bords de route, Paris, Verticales, 2004, p. 34-35 ; dorénavant EB.

[19]Philippe Vasset, Un livre blanc: récit avec cartes, Paris, Fayard, 2007, p. 78 ; dorénavant LB.

[20]Sur ce désir de disparaître ou de s’absenter de la scène sociale et sa récurrence dans la production littéraire contemporaine, voir Dominique Rabaté, Désirs de disparaître. Une traversée du roman français contemporain, Université du Québec à Rimouski, Université du Québec à Trois-Rivières, Tangence Éditeurs, 2016, <Confluences>.

[21]Bruce Bégout, L’accumulation primitive de la noirceur, Paris, Allia, 2014, dorénavant : AP.

[22] Éric Chauvier, Somaland, Paris, Allia, 2012, dorénavant SL.

[23]Éric Chauvier et le collectif Jesuisnoirdemonde, “Des zones inéligibles. Péri-urbanité et contemporanéité”, Pylône, n° 8, 2012, p. 191.

[24] Sur la tendance occidentale à célébrer le quotidien et son lien à la tradition médiévale de la “Devotio moderna”, voir l’intervention de Bruce Bégout dans Michaël Sheringham, Guillaume Le Blanc et Bruce Bégout (table ronde), “Le quotidien : une expérience impensable ?”, Esprit, n° 8, 2010, p. 95.

[25] Génération d’écrivains parmi lesquels on peut citer Michel Le Bris, Patrick Deville, Daniel Rondeau, Jean-Marie Laclavetine ainsi qu’Olivier et Jean Rolin. Sur cette question, voir Guillaume Thouroude, op. cit., p. 146-147.

[26] Enzo Traverso, Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIX-XXI siècle), Paris, La Découverte, 2016.

[27] Éric Chauvier, Anthropologie, Paris, Allia, 2006, p. 132 ; dorénavant AN.

[28] Éric Chauvier, La crise commence où finit le langage, Paris, Allia, 2009, p. 44-45 ; dorénavant LC.

[29] Dans le chapitre qu’il consacre à la “question géographique” dans Réparer le monde, Alexandre Gefen évoque les textes de Philippe Vasset et de Bruce Bégout en les distinguant nettement d’autres romans qui trouvent dans la banlieue de quoi asseoir un discours plus “combatif” (Jourde, Volodine, Jallon, etc.). Ils participeraient cependant de la même volonté de revalorisation d’espaces disloqués, campagnes désertées et autres territoires perdus, en leur offrant, au moyen d’une représentation littéraire, une possible “réparation”. Si l’hypothèse permet des rapprochements fructueux, elle semble diluer les spécificités des projets critiques et politiques de ces écrivains. Voir Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXI siècle, Paris, Corti, 2017, <Les essais>, p. 192.

[30] Bégout comme Vasset mettent généralement en scène des points de vue d’urbains sur les marges ou les périphéries. C’est un peu différent chez Éric Chauvier, originaire d’une ville de banlieue dans laquelle il revient à l’occasion de La petite ville. Nathalie, une ancienne camarade de lycée qui a longtemps hanté ses fantasmes d’adolescent, l’accompagne dans ses pérégrinations urbaines, et ne cesse de le renvoyer à sa place : celle d’un fils d’instituteur devenu écrivain, qui vit désormais dans une ville – une vraie, une grande. Malgré son désir de créer une complicité avec elle, Chauvier se surprend finalement à émettre un “stupide jugement de classe” (PV 100) qui mettra fin à leurs échanges, émis avec une telle spontanéité et une telle aisance qu’il le regrette : “L’ordre social que crée la petite ville est sans échappatoire” (PV 101).

[31]Il a été rédacteur en chef de la revue Intelligence Online et vient de faire paraître, avec Pierre Gastineau, un ouvrage consacré aux fuites massives de données numériques (Armes de déstabilisation massive, Paris, Fayard, 2017).

[32] Pour une sociologie de la fiction inspirée par la notion goodmanienne de “recoupement”, voir Olivier Caïra, Définir la fiction. Du roman au jeu d’échecs, Paris, Édition de l’EHESS, 2011, <En temps & lieux>.

[33] On peut noter une convergence d’intérêts pour ces dispositifs littéraires à la croisée de la littérature et des sciences humaines, donnant lieu à une profusion de concepts néanmoins élaborés dans des perspectives théoriques nettement distinctes. Voir Dominique Viart et Bruno Vercier, op. cit., pour la notion de “fiction critique”, à laquelle Viart préfère désormais le terme de “littérature de terrain”. Voir aussi Lionel Ruffel, “Un réalisme contemporain : les narrations documentaires”, Littérature, n° 166, 2012 ; Marie-Jeanne Zenetti, Factographies. L’enregistrement littéraire à l’époque contemporaine, Paris, Garnier, 2014 ; ou encore Florent Coste, “Propositions pour une littérature d’investigation”, Journal des anthropologues, n° 148-149, 2017.

[34] Voir aussi le fragment, valant métonymiquement pour l’ensemble du ParK, attribué à l’architecte du parc d’attractions : “L’hyperbole n’est pas une figure géométrique, c’est aussi une manière de penser” (Bruce Bégout, Le ParK, Paris, Allia, 2010, p. 122 ; dorénavant PK).

[35] Philippe Vasset, “L’Exofictif”, Vacarme, n° 54, 2011.

[36] On retrouve l’un des traits définitoires de la fictionnalité selon l’approche logico-linguistique défendue par Käte Hamburger (Logique des genres littéraires, trad. de l’allemand par Pierre Cadiot, Paris, Seuil, 1986, <Poétique> [Die Logik der Dichtung, 1957]) et, plus récemment, par Dorrit Cohn, Le propre de la fiction, trad. de l’anglais par Claude Hary-Schaeffer, Paris, Seuil, 2001, <Poétique> [The Distinction of Fiction, 1999]).

[37]Philippe Vasset, Journal intime d’un marchand de canons, Paris, J’ai lu, 2014 [2009], p. 9.

[38]Éric Chauvier, “Entretien. Écrire l’expérience ordinaire de l’enquête”, Nonfiction.fr, 5 mars 2015 [consulté le 1 décembre 2017]. Sur la notion de “lire-comme”, élaborée à partir du “voir-comme [view as]” wittgensteinien, voir Florent Coste, Explore. Investigations littéraires, Paris, Questions Théoriques, 2017, <Forbidden Beach>, p.319-323.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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