Résister face à la mondialisation :
le cas de la collection “Terre Humaine”
dirigée par Jean Malaurie (1955-2015)
Introduction
1 La collection “Terre Humaine. Civilisations et Sociétés. Études et Témoignages” a débuté en 1955 avec la parution des récits d’exploration de Jean Malaurie, Les derniers rois de Thulé[1], et de Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques[2]. L’objet éditorial surprend, aux premiers abords, par la diversité des profils des auteurs et des genres d’écrits. Mais c’est sans doute la pluralité des lieux des témoignages qui retient en premier lieu l’attention du lecteur : un récit d’expédition d’un explorateur à l’intérieur du réseau de villages lacustres des marais du sud-est irakien[3], une autobiographie d’un folkloriste de la région côtière du pays Bigouden[4], un essai d’un écrivain sur la vie séculaire à l’intérieur du dédale des rues du quartier juif de la ville de Prague[5] ou encore un carnet d’un poilu anonyme affecté au service de ravitaillement à l’arrière du front pendant la Grande Guerre[6]. À l’occasion de la célébration de son cinquantenaire en 2005, la collection a fait l’objet d’un Colloque d’hommages à la Bibliothèque Nationale de France, sous le haut patronage du Président de la République française de l’époque, M. Jacques Chirac[7]. Auteur d’une œuvre dans l’Arctique particulièrement hétéroclite, le directeur de la collection “Terre Humaine” est avant tout géographe et explorateur. Ces deux spécialisations ont au moins trois conséquences sur le façonnement de son œuvre éditoriale. Tout d’abord, un vif intérêt pour l’exploration des horizons lointains et, plus généralement, des espaces aux frontières de l’œkoumène et aux limites de l’existence humaine. Ensuite, une attention particulière pour la relation entre l’homme et la terre, et en particulier sur la manière dont un groupe d’habitants perçoit et aménage un territoire déterminé. Enfin, une vision des phénomènes à l’échelle de la planète selon laquelle toute observation à un endroit déterminé du globe fait l’objet d’une généralisation en étant confrontée avec des réalités plus ou moins lointaines. À la fin des entretiens “De la pierre à l’homme”, après avoir évoqué d’une manière anthologique plusieurs volumes de “Terre Humaine”, Jean Malaurie tient les propos suivants au sujet des auteurs : “Nous avons tous rêvé d’une Terre plus Humaine”[8]. L’unité de la collection, comme l’esprit communautaire qui relie les lecteurs, les auteurs et l’équipe éditoriale, tient d’abord dans les idées qui s’organisent autour d’un engagement philosophique et politique commun. Le projet du collectif malaurien en faveur d’une Terre plus Humaine correspond à la quête d’un ailleurs. La collection cherche à dévoiler un autre monde possible, échappant aux fléaux de la modernité tels que la colonisation, et, plus récemment, la diffusion du modèle de la société de consommation, la dégradation accélérée de l’environnement et l’intensification de la mondialisation. Le passéisme est un reproche couramment formulé à l’encontre de la collection. Le cheval couché de Xavier Grall paru en 1977[9] répond avec véhémence à une vision de la Bretagne qu’il juge archaïque au fil des lignes du Cheval d’orgueil de Pierre-Jakez Hélias publié deux ans plus tôt[10]. Dans le prolongement des deux récits de voyage fondateurs parus en 1955, Les derniers rois de Thulé et Tristes tropiques, le témoignage du conteur et folkloriste breton marque durablement l’identité de la collection[11], résolument orientée en faveur de la préservation du patrimoine culturel. Dans son ouvrage Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains[12] paru en 2010, Jean-Louis Amselle distingue trois primitivismes qui sont autant de voies de créations ou d’écritures qui résultent de la montée en puissance de la mondialisation : politiques, anthropologiques et artistiques. Selon l’auteur, le primitivisme anthropologique hérite d’une conception figée et écologiste des cultures exotiques conceptualisée par Claude Lévi-Strauss au milieu des années 50 puis développée par Robert Jaulin et Pierre Clastres autour des notions d’ethnocide et de paix Blanche à la fin des années 70. Il dépasse le relativisme culturel très présent dans l’anthropologie américaine qui pointait la variabilité des valeurs selon les différentes cultures en adoptant une position agnostique à l’égard des règnes animal et végétal[13]. À l’intérieur de l’œuvre arctique de Jean Malaurie, des conversations avec le monde minéral[14] s’ajoutent à ces deux dialogues entre l’humain et le vivant si bien que le combat en faveur de la préservation de la diversité culturelle dans son œuvre éditoriale ne peut être entrepris qu’à partir de la conservation des attributs les plus ancestraux de notre héritage naturel. À partir des volumes de la collection “Terre Humaine” fondée par Jean Malaurie en 1955 et actuellement dirigée par Jean-Christophe Rufin, je me propose d’examiner un cas de représentation primitiviste de l’ailleurs face à l’amplification de la mondialisation dans la seconde moitié du XXe siècle. La première partie a pour objet de mettre en évidence que la collection “Terre Humaine” s’est édifiée dans le sillage des réactions tiers-mondiste puis altermondialiste à la colonisation et à la mondialisation. La seconde partie tentera de démontrer que les témoignages ethnographiques de la collection “Terre Humaine” peuvent être lus comme des réactions conservationnistes face à la montée en puissance de la mondialisation. L’avènement d’une Terre plus Humaine, fondée sur l’établissement d’un véritable dialogue entre les cultures, se traduit par un mouvement de retour aux origines qui s’accompagne d’une idéalisation de la période prémoderne. Je mettrai en relation les discours de Jean Malaurie à l’intérieur de son œuvre arctique et du paratexte éditorial des volumes de la collection avec ceux de Léopold Sédar Senghor, de René Maheu puis de Jacques Chirac, trois personnalités du monde francophone qui ont profondément marqué l’existence de l’Unesco dans la seconde moitié du XXe siècle.
Un combat éditorial contre la colonisation puis contre la mondialisation
2 Dans un contexte de massification du tourisme, le voyageur moderne court à la poursuite de vestiges d’une réalité en train de s’émietter sous ses yeux. “En pourchassant des déchets d’humanité”[15], la collection “Terre Humaine” travaille à la déconstruction d’une vision occidentale. Elle rassemble des “études et témoignages” portant sur les sociétés du tiers-monde et du quart-monde dans lesquelles l’”Occident industriel déshumanisé”[16] devrait puiser de nouvelles formes de sagesse en vue de l’édification d’une planète plus habitable. Les deux premiers récits de voyage de la collection parus en 1955, Les derniers rois de Thulé et Tristes tropiques, témoignent d’un intérêt grandissant en faveur de la défense des sociétés humaines les plus humbles et méprisées. La source d’inspiration pour le futur est alors à aller chercher dans la pensée sauvage de peuples lointains, ayant vécu à l’écart du monde moderne. Au moment de la fondation de “Terre Humaine” en 1955 par Jean Malaurie, le contexte d’après-guerre, anticolonialiste et tiers-mondiste, favorise l’émergence de la posture de l’exote[17] : Jean-Paul Sartre, entre autres, fustige l’habitude européenne de soliloquer à distance sur les autres cultures. La création de la revue Partisans en 1961, la publication du réquisitoire de Frantz Fanon[18], ou encore la préface de Jean-Paul Sartre à Léopold Sédar Senghor[19] traduisent la prégnance d’un esprit tiers-mondiste dans les années 60, dont témoignent à la fois L’Afrique noire est mal partie[20] et La pensée sauvage[21], parus la même année 1962. L’histoire des Indiens et des Chinois est à cette époque plus digne d’intérêt que celle des paysans. Par exemple, Georges Condominas, dans sa préface à L’esprit des feuilles jaunes, écrivait que l’ouvrage de l’anthropologue allemand, et plus généralement la jeune collection de Jean Malaurie permet de “faire connaître des populations en général peu connues du public cultivé français”[22]. Il convient par conséquent de donner aux subalternes la possibilité de parler[23] afin de relativiser, voire de déconstruire une vision occidentale du monde. Valorisant la diversité culturelle à l’échelle de la planète, le directeur de la collection remet en question l’universalité de la philosophie occidentale à l’intérieur de l’éditorial du deuxième Bulletin Terre Humaine paru en 1980 :
La philosophie européenne, dite souvent philosophie par excellence, n’est-elle pas – trop souvent – qu’une totalisation du réel, réductrice par rapport à la vie des hommes qui est toujours plus riche ? (...) N’est-il pas autant de philosophies que de civilisations ? Il est temps d’admettre que des témoignages comme ceux de Terre Humaine, quand ils émanent des hommes les plus simples, sont eux aussi des philosophies.[24]
3 Dès ses premiers volumes, la collection adopte une vision du monde tiers-mondiste car la sagesse nécessaire pour bâtir l’avenir doit alors puiser à l’intérieur des pensées et des coutumes des populations les plus minoritaires et marginales du globe. Les témoignages des populations marginales de la planète seraient autant de véhicules philosophiques dont il conviendrait de prendre urgemment connaissance, ne serait-ce que pour assurer au bloc occidental sa propre survie. Le concept de Tiers-Monde élaboré par le démographe français Alfred Sauvy en 1952, devient désuet dans les années 80 principalement pour deux raisons. D’une part, il méprise les avancées économiques et sociales des pays en voie de développement regroupés dans l’espace désigné. D’autre part, il ne prend pas en compte la disparité des niveaux de développement, tant économiques qu’humains, à l’intérieur du vaste ensemble. Les pays participant à la conférence de Bandung en 1955 ne sont plus unis par une réaction aux mêmes enjeux et préoccupations. Des quatre tigres de l’Asie effervescente des années 80, aux dictatures tardives en Amérique latine, en passant par les problématiques de la satisfaction des besoins vitaux dans l’Afrique subsaharienne, les problématiques divergent et appellent des réponses différenciées. Par conséquent, face au phénomène de la mondialisation mis en évidence dès les années 80, la position tiers-mondiste de la collection “Terre Humaine” se fait peu à peu altermondialiste. Non plus contre les idéologies des deux premiers mondes, c’est-à-dire contre le capitalisme américain et le communisme soviétique, mais, à la suite de la chute du mur de Berlin en 1989 et de la dislocation de l’empire soviétique, contre le libéralisme économique et la mondialisation de l’économie afin de favoriser une économie à la fois plus équitable et durable. Le mouvement de pensée poursuit le courant tiers-mondiste en continuant le combat en faveur de l’autonomie des peuples et du respect des droits humains fondamentaux. Dans la postface aux Carnets indiens de Darcy Ribeiro, Jean Malaurie rappelle avec véhémence que la pensée universelle n’est pas réductible à la contribution occidentale :
L’Occident, en anéantissant ces peuples chasseurs, renie un des patrimoines fondateurs de la pensée universelle. Oublieux, dans sa folie mondialiste, que les peuples premiers sont une des sèves de l’histoire de l’homme qui se construit.[25]
4 La reconfiguration d’un nouvel ordre mondial doit alors prendre davantage en compte la diversité culturelle et naturelle à l’échelle de la planète. Il faut donc replacer la relation entre l’Homme et la Terre au centre des politiques de développement, c’est-à-dire lutter contre les inégalités sociales d’une part, et combattre toute action mettant en péril la diversité naturelle. La collection “Terre Humaine” s’inscrit à partir du début des années 90 dans ce mouvement politique mais aussi philosophique et éthique en vue d’une mondialisation responsable (vis-à-vis du patrimoine naturel) et solidaire (à l’égard des populations les plus démunies).
5 Sans rejeter toutefois d’une manière radicale le phénomène de mondialisation, le projet d’une Terre plus Humaine se rapproche peu à peu du courant altermondialiste en envisageant un autre monde possible orienté vers un progrès humain fondé à la fois sur une justice économique, le droit à la liberté individuelle et la préservation de l’environnement. René Dumont, le seul auteur avec Wilfred Thesiger à avoir été publié à trois reprises dans la collection, a été l’un des premiers à expliquer d’une manière prophétique les conséquences de ce qui ne s’appelait pas encore la mondialisation : explosion démographique, généralisation du productivisme, amplification de la pollution, multiplication des bidonvilles et apparition d’un fossé grandissant entre pays du Sud et pays du Nord. L’uniformisation du monde se traduit en particulier par une diffusion planétaire du modèle de la société de consommation et de la dépendance de l’Homme à l’égard de l’argent que celui-ci implique. L’observation de la vie quotidienne des populations marginales du globe permet d’entrevoir des modalités de vie en société dans lesquelles la place de l’argent n’est plus centrale. Le blâme de la société de consommation porte chez l’agronome français sur l’épuisement des ressources rares et non renouvelables de la planète que le modèle implique : le mode de vie des populations privilégiées du monde occidental est tout bonnement inacceptable car il est inapplicable à l’ensemble de la planète[26]. C’est dans cette perspective que se développe la vision altermondialiste de la collection “Terre Humaine” : les populations marginales de la planète doivent élaborer de nouveaux modes de développement économique à partir de leurs propres logiques d’aménagement de l’espace. Ainsi en dépend la survie de l’humanité toute entière. Dans un article écrit le 9 décembre 1973 intitulé “Acculturation et acculturation”, Pier Pasolini précisait que le pire des “centralismes” responsable de la stigmatisation croissante de cultures périphériques et particulières n’était pas le fascisme mais la société de consommation et l’idéologie hédoniste que cette dernière véhiculait, oublieuse de valeurs humanistes[27]. La résistance à l’égard d’une norme ou d’une hégémonie encrassant le progrès humain, en l’occurrence le modèle de la société de consommation, forge également la ligne éditoriale de la collection dirigée par Jean Malaurie, après la publication dans les années 60 d’ouvrages tels que L’homme unidimensionnel[28], Sur la route[29], Les choses[30] et Vers une civilisation du loisir ?[31]. En 1955, c’était dans un esprit de dévoilement d’une vision contrapuntique, c’est-à-dire tiers-mondiste du monde que Jean Malaurie créa “Terre Humaine”. Avant de citer une liste d’illustres auteurs représentatifs de la ligne éditoriale de la maison Plon à la fois chrétienne et conservatrice[32], ses propos à l’intérieur de ses mémoires parus en 1999 traduisent rétrospectivement l’esprit de combat de la collection : “Pour mieux faire reconnaître mes prédilections de contrapuntiste, j’ai créé, en 1955, la collection ‘Terre Humaine’ chez Plon, qui se veut résistance à toute mondialisation”[33]. Dans l’éditorial du Bulletin Terre Humaine n° 12, le géographe fait à nouveau de la résistance à la mondialisation le cheval de bataille de l’œuvre éditoriale :
À quel mobile ai-je répondu en la créant ? À la résistance contre la mondialisation. Au cours des trois dernières générations, deux cents langues sont mortes, et cent quatre-vingt-dix-neuf ne sont parlées que par moins de dix personnes. Ce sont autant de trésors du patrimoine de l’Humanité qui vont disparaître dans la nuit des temps.[34]
6 L’utilisation de l’expression patrimoine de l’humanité suggère un rapprochement entre l’évolution de la ligne éditoriale de la collection “Terre Humaine” et les mutations des missions de l’Unesco. Son successeur, Jean-Christophe Rufin, n’est pas moins engagé contre les effets néfastes de la mondialisation puisqu’il consacre un roman entier à ce phénomène. Lorsque le narrateur identifie un clivage nord-sud au sujet de la présence de l’empire Globalia[35], il reprend l’idée majeure de l’un de ses essais, écrit en réaction aux fragmentations entre l’Est et l’Ouest généré en grande partie par la chute du mur de Berlin en 1989[36]. Au monde ordonné et conquérant de Globalia s’oppose radicalement la violence anarchique et l’assujettissement des Non-zones[37]. Dans sa thèse en histoire intitulée L’Unesco de 1945 à 1974 soutenue en 2006 à l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, Chloé Maurel[38] note une évolution du discours de l’organisation internationale dans les années 70 : l’essoufflement de l’idéal universaliste se traduit par une volonté croissante de promouvoir les particularités culturelles, ainsi que le signale un intérêt croissant pour le folklore et les traditions populaires. C’est en effet dans la Convention pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel adoptée en 1972 qu’apparaissent les notions de patrimoine culturel de l’humanité et de patrimoine culturel mondial. La préservation d’un tel héritage semble alors permettre d’édifier un rempart face aux menaces de la mondialisation. La création en 1972 du Musée d’Arts et de Traditions Populaire à l’orée du Bois de Boulogne[39] et la multiplication dans les années 70 d’écomusées[40], c’est-à-dire des conservatoires de cultures rurales traditionnelles en voie de disparition, traduisent, à l’échelle de la France, l’engouement public pour la redécouverte et la valorisation des cultures traditionnelles et populaires[41]. Selon Pierre Nora, si l’année Mai 68 inaugure une ère de la commémoration caractérisée par une impulsion de nouvelles pratiques mémorielles et un intérêt croissant pour l’exploration des racines de l’identité française, c’est le succès fulgurant de l’année du patrimoine en 1980 qui traduit le vif engouement de la population française à l’égard du patrimoine des diverses provinces[42]. Cette transition d’une conscience nationale unitaire dans les années 60 à une conscience de soi de type patrimonial a incité Jean Malaurie à positionner sa collection dans un esprit de lutte contre les méfaits de la mondialisation et en faveur de la préservation des cultures régionales et des traditions populaires. Le projet de refondation d’un nouvel ordre mondial, fondé sur le pluralisme culturel, est au cœur du programme de reconstruction d’une Terre plus Humaine, face au constat de la dégradation implacable de “l’arc-en-ciel des cultures humaines”[43]. William James propose une doctrine qui prône un univers multiple en postulant que les diverses parties de la réalité ou des “forme chaque” à l’intérieur d’une “forme tout”[44] peuvent être extérieurement reliées. L’humanisme de la collection semble reposer sur un tel synthétisme envisageant l’établissement d’un dialogue fraternel entre les cultures. Chaque volume vise à dévoiler au lecteur un monde différent du sien. En effet, dans sa postface à Pour l’Afrique, j’accuse, le directeur de la collection s’exprime sur les raisons de la nécessité d’un monde culturellement pluriel pour aboutir à un humanisme plus élargi : “La terre ne peut devenir humaine que dans le respect des différences, mais pour les respecter, encore faut-il ne pas commencer, dans notre tête, à les nier…”[45]. Comme pour Jean Malaurie, une des grandes leçons professionnelles et personnelles de l’expérience de Jacques Soustelle parmi les Indiens du Mexique est la reconnaissance de différences culturelles[46]. Le phénomène de mondialisation, palpable notamment au travers de l’accélération de la disparition des langues régionales à l’échelle de la planète, est accentué par la multiplication des technologies d’information et de communication disponibles, notamment l’avènement de l’outil Internet. Les déplacements croissants des peuples des pays en voie de développement en direction des pays industrialisés, en même temps que l’essor fulgurant du tourisme de masse vers les destinations les plus lointaines, posent la question émergente de la gestion des mouvements migratoires, de l’adaptation à une situation d’exil et de la formation de banlieues à l’échelle de planète, ainsi que le suggèrent par exemple les œuvres de Jean Marie Gustave Le Clézio et de V.S. Naipaul, couronnées par le prix Nobel de littérature. Dans ses mémoires, Jean Malaurie partage avec le lecteur ses convictions personnelles au sujet de la vitalité de la préservation de la diversité culturelle, qui laissent incontestablement une profonde empreinte sur sa collection :
Mon engagement en faveur des minorités est philosophique, politique et personnel. Je suis convaincu – et de longue date, sinon à quoi bon Terre Humaine ? - que la mondialisation, l’internationalisation des peuples est un malheur, une punition des dieux, et que le pluralisme culturel est la condition sine qua non du progrès de l’humanité. Il convient de fonder un nouvel universel. Dans sa course vers l’économie libérale, l’Occident, en se déspiritualisant, va droit au mur.[47]
7 L’adhésion de la collection “Terre Humaine” à une vision pluraliste du monde fait de la mondialisation le premier ennemi à vaincre. L’accélération du mécanisme de modernisation des activités humaines à l’échelle de la planète est présentée comme le fléau pour l’humanité. La déspiritualisation occidentale, que Jean Malaurie condamne, va de pair avec une marchandisation et une mercantilisation des activités humaines. Compte tenu de l’importance de la relation spirituelle qu’entretient une population avec un lieu, il convient de valoriser le patrimoine immatériel de l’humanité[48]. Par exemple, la plupart des clichés du volume de Pascal Dibie[49] expriment les mutations des activités humaines en milieu rural. Les légendes mettent généralement l’accent sur la dimension néfaste de ce changement. Les nouvelles technologies, de la banalisation de l’usage des voitures à l’impact de l’imagerie satellite sur notre vision des campagnes, sont présentées comme une menace pour l’Homme car elles uniformisent nos modes de vie. La modernisation et l’industrialisation du monde a mis en marche un processus irréversible de standardisation des modes de vie des habitants.
Le dialogue des cultures contre le choc des civilisations
8 Le colloque d’hommages à l’occasion de la célébration du cinquantenaire de la collection “Terre Humaine” a été organisé sous la haute présidence de Jacques Chirac, à la fin de son second mandat. Est-ce qu’un tel événement aurait pu être organisé avec l’appui d’un autre Président de la République ? Sans doute, mais il n’aurait certainement pas eu la même ampleur. Jacques Chirac s’était déplacé en 2003 pour visiter en personne l’Académie Polaire d’État à Saint Pétersbourg dont Jean Malaurie est actuellement le président d’honneur. Lors de ce passage, le Président de la République a reconnu la contribution des peuples du Nord à la culture universelle. Je pose l’hypothèse que l’organisation de ces journées d’hommages en 2005 ne sont que l’aboutissement de deux visions conjointes des enjeux politiques du contact entre les cultures, fondées sur la préservation de la diversité et l’instauration d’un dialogue comme réponse à la mondialisation et opposées au choc des cultures tel que l’envisage Samuel Huntington. Ces deux personnalités sont par exemple profondément engagées en faveur du maintien de la diversité linguistique[50]. Le discours de Jacques Chirac lors de l’inauguration du Musée du quai Branly résume les principes sur lesquels se fonde sa politique du dialogue des cultures. Plusieurs personnalités telles que Rigoberta Menchú (Prix Nobel de la Paix), Kofi Annan (Secrétaire Général de l’Onu), Abdou Diouf (Secrétaire Général de la Francophonie), Paul Okalik (Premier Ministre du territoire autonome du Nunavut), Marie-Claude Djibaou (Veuve du leader de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie), Claude Lévi-Strauss et Jean Malaurie étaient invitées à l’occasion de l’inauguration du musée. D’une part, le principe de l’égale dignité des cultures prône une absence de hiérarchie entre les arts, les cultures et les peuples[51]. L’ancien président, sur un ton accusateur proche de celui de Jean Malaurie, déplore le monopole de la civilisation occidentale qu’il considère comme l’un des avatars de la mondialisation menaçant la diversité culturelle à l’échelle de la planète[52]. Il convient dès lors de valoriser les cultures minoritaires menacées dans un cadre de défense de la diversité culturelle et plus généralement de prendre en compte les apports inestimables des civilisations extra-européennes, notamment chinoises et indiennes. D’autre part, la célébration de la variété des œuvres de l’Homme proclame “qu’aucun peuple, aucune nation, aucune civilisation n’épuise ni ne résume le génie humain”[53]. La prise en compte des contributions culturelles les plus diverses, sous la forme du métissage tel que formulé par Léopold Sédar Senghor[54], permet d’enrichir l’humanité tout entière. Le déplacement de Jacques Chirac à l’Académie Polaire d’État à Saint Pétersbourg n’est que la manifestation en territoire arctique d’une pensée qui milite pour la reconnaissance de la contribution des populations minoritaires au progrès de l’humanité. En complément de la diversité biologique, Jean Malaurie affirme la préservation de la diversité culturelle et milite, comme Jacques Chirac, en faveur de la reconnaissance de la contribution des populations minoritaires au progrès de l’humanité :
Protéger ces peuples (il s’agit des peuples communalistes) d’une imitation servile de notre Occident-Gulliver aux idéologies simplificatrices, c’est aller dans le sens de nos intérêts supérieurs. D’abord parce que l’héritage de ces cultures fait partie du panthéon de la pensée universelle, qu’il ne peut y avoir de progrès véritable de l’humanité sans le jeu des différences culturelles ; enfin que la destruction d’une ethnie – l’ethnocide – peut être pour l’homme plus catastrophique à long terme que la destruction déjà si grave d’espèces animales ou végétales.[55]
9 Dans un discours intitulé “Le dialogue des cultures contre le choc des civilisations”, présenté devant la 31e conférence générale de l’Unesco à Paris le 15 octobre 2001, à la suite des attentats du 11 septembre 2001, l’ancien Président français précise que l’un des plus puissants remèdes face à la menace du terrorisme résultant d’un choc de civilisations est le dialogue des cultures :
La réponse à la mondialisation laminoir des cultures, c’est la diversité culturelle. Une diversité fondée sur la conviction que chaque peuple a un message singulier à délivrer au monde, que chaque peuple peut enrichir l’humanité en apportant sa part de beauté et sa part de vérité.[56]
10Ce dialogue qui se traduit par une égale dignité des cultures vise à ré-humaniser la mondialisation en reconnaissant la nécessité de la préservation de la diversité culturelle. Afin de relever le défi de la mondialisation, il faut non pas imiter un “Occident-Gulliver aux idéologies simplificatrices”, mais assumer notre propre identité. Il n’existe pas une contradiction mais une complémentarité entre le combat en faveur de la diversité culturelle et l’éthique universelle qui inspira jadis la Déclaration des droits de l’Homme qui souligne la solidarité qui unit tous les hommes[57]. Dans ses mémoires, Jean Malaurie résume la finalité de ses entreprises à l’établissement d’un dialogue interculturel entre les sociétés et les civilisations du monde entier :
Homme de doute et de conviction, je n’ai été poussé dans ma vie que par un but noble – le fraternel dialogue entre les peuples et les cultures –, et j’ai appris sur les pistes glacées à ne devoir jamais abandonner aucun de mes bagages.[58]
11L’humanisme écologique, démocratique et fraternel de la collection “Terre Humaine” émane, dans les deux premières décennies de la collection, de l’inclusion sur la carte du monde de la pensée sauvage de populations ayant survécu en dehors du monde moderne. Lors de sa période de maturation, la collection “Terre Humaine” poursuit sous la forme d’une position altermondialiste ses engagements initiaux tiers-mondistes en faveur des peuples premiers et des nations du tiers-monde. L’instauration d’un dialogue des cultures passe par la reconnaissance de toute culture comme civilisation à part entière, c’est-à-dire de la contribution de chaque population au destin de l’humanité. Une première étape consiste par conséquent à reconnaître que chaque société humaine possède une riche histoire. Cette réécriture de l’histoire correspond à la démarche qu’entreprend Léopold Sédar Senghor au sujet de la négritude : prendre conscience de son humaine condition en percevant un âge d’or révolu de la civilisation nègre. La quête des origines s’associe à l’idéalisation de la période qui précède le contact de civilisation. Une poétique spécifique, en l’occurrence la poésie lyrique, permet d’idéaliser, sur un plan politique, un éden africain précolonial. Un mécanisme similaire semble être mis en œuvre au sein de la collection “Terre Humaine“afin de restaurer la dignité humaine des populations marginales, qui ont souvent l’objet d’incompréhension, voire de mépris et de torture. Le titre du roman de Victor Segalen, Les immémoriaux[59], exprimait déjà la quête séculaire, voire millénaire des traditions d’une société avant le contact avec une civilisation. L’écriture visuelle et textuelle, sur un ton souvent épique, tend à idéaliser la période de l’histoire qui précède le contact avec la civilisation occidentale. La première partie du film Les derniers rois de Thulé, “L’esquimau polaire, le chasseur”[60], qui représente la société inuite à l’écart du monde moderne, dans des activités traditionnelles tels que la chasse et la pêche, magnifie la civilisation esquimaude telle qu’elle existait jusqu’à la veille de la création clandestine de la base américaine à Thulé. La plupart des volumes glorifient l’existence humaine jusqu’à l’aube d’un drame de civilisation, de la vie sociale trépidante au temps des moulins à vent avant les prouesses implacables des minotiers[61] à la vie bienheureuse de la communauté soufie autour du tekke[62] avant le mouvement de renouveau en Turquie dès le milieu des années 20[63] en passant par la vie traditionnelle à l’intérieur des shtetls d’Europe nord-orientale avant la shoah[64]. Le geste de réécriture de l’histoire de cultures longtemps dépréciées génère un autre impact sur le lecteur : redécouvrir la civilisation occidentale comme civilisation parmi d’autres.
12La recherche des origines ne vaut pas seulement pour les peuples premiers mais peut également s’exercer à l’intérieur des sociétés paysannes et des populations stigmatisées du monde moderne. Par exemple, pour Gaston Roupnel, la sagesse des civilisations anciennes, telles que la civilisation gauloise, peut représenter un vivier de connaissances pour bâtir avec plus de clairvoyance le monde de demain :
La terre qui vivra le plus longtemps, c’est celle qui a déjà toujours vécu. (…) Ce qui nous défend, ce qui nous assure l’avenir, c’est cette vieillesse. Notre petite terre des Gaules n’a de grandeur que son passé ; mais son avenir mesure l’immensité de ses souvenirs. Ses réalités sont établies, non sur l’espace, mais sur le temps et la durée ; et, venues du plus loin des origines, elles iront jusqu’aux fins humaines…[65]
13La réédition d’un livre exprime une renaissance cyclique d’un horizon d’attente. Lors de la réédition de L’histoire des campagnes françaises en 1974, l’exploration de ses plus lointaines origines devient peu à peu complémentaire à l’étude des populations exotiques. Comme à l’époque de Napoléon III pendant laquelle se multiplient les recherches archéologiques sur la civilisation gauloise, cette exploration répond à un projet politique de revitalisation de la culture nationale[66]. Des traces du passé gaulois sont à redécouvrir dans la France d’aujourd’hui. Emmanuel Le Roy Ladurie précise que l’enquête de Gaston Roupnel met en avant une continuité entre la période protohistorique et la seigneurie féodale. L’occupation romaine et la période gallo-romaine ne seraient qu’un interlude dans l’histoire des campagnes françaises. De plus, les divinités du christianisme peuvent être regardées comme l’anthropomorphisation ou la personnification d’espaces naturels mystiques rattachés aux croyances gauloises : à un culte des arbres et des eaux se substitue celui des saints. Tel un chantier d’archéologie, d’une manière plus générale, la collection “Terre Humaine” exhume des entrailles de la Terre et de la vie infra-ordinaire[67] des sociétés dans le monde contemporain des vestiges de civilisations antiques. La quête d’une mémoire[68] prend la forme de la recherche d’une identité collective, d’un passé lointain mêlé à un passé moins lointain, ou encore un passé mêlé au présent. Jean Malaurie entend saisir les identités collectives les plus diverses à l’échelle mondiale en explorant leurs origines les plus lointaines comme Fernand Braudel envisage de capturer l’identité de la France, c’est-à-dire par une écriture de la mémoire collective qui permet de recomposer un monde présent afin de projeter dans le futur un monde possible. La démarche autoproclamée du directeur de la collection, “De la pierre à l’homme”[69], consiste à adopter un point de vue naturaliste afin de détecter dans le paysage une présence ancienne de l’homme. Elle envisage la quête de la continuité d’une civilisation en référence à ses origines les plus lointaines, y compris de nature géologique :
Sans équipement particulier ni vivres de réserve, imprégné de leur conception du monde, vivant chaque instant avec ces chasseurs, j’ai été conduit peu à peu à les observer comme étant des atomes des temps glaciaires : des éboulis humains, se mouvant, unité après unité, solidaires, puis par ensembles se recouvrant, telles des tuiles d’un toit.[70]
14Jean Malaurie regarde l’Homme à partir de son sol afin de débusquer dans le monde vivant et minéral des vestiges des temps les plus lointains de présence humaine dans le monde contemporain. Quelle vie se tisse quand les habitants aménagent une portion de la Terre ? Dans l’Arctique, le travail de géomorphologue permet à Jean Malaurie de retrouver les temps géologiques des origines de l’Homme. Dans Ultima Thulé, le géographe précise que le récit d’une découverte d’objets inuits anciens est une méthode de recherche quasi archéologique sur l’histoire d’une terre et de ses habitants[71]. À l’instar de l’approche ethnologique et archéologique mise en œuvre par Alfred Métraux lors de son enquête à l’île de Pâques, les dimensions universelles de la condition humaine sont pour le géographe à rechercher dans les origines de l’Homme, depuis les temps les plus anciens, c’est-à-dire les temps géologiques :
C’est en fouillant, en pensant avec ses mains que l’on devient historien de la nature et des hommes. Cette recherche du temps perdu dans un sol gelé est une leçon de méthode. La terre humaine ne se laisse découvrir que par celui qui prend le temps de l’écouter et de la regarder.[72]
15Le propos de Jean Malaurie met l’accent sur l’importance de l’imagination et de l’intuition d’un auteur pour capturer l’esprit d’un lieu et, plus généralement, les soubassements de l’existence humaine. La présence de l’Homme sur la Terre est à lire, comme chez Emmanuel de Martonne et Gaston Roupnel, dans les sons, les odeurs, la texture et les éclats d’un paysage. Pour l’historien bourguignon, la campagne est une création de l’Homme, façonnée pour répondre à ses besoins, c’est-à-dire le produit de plusieurs générations, vestige de l’évolution de l’aménagement de l’espace, de siècle en siècle. Comme les strates géologiques permettent de reconstituer l’histoire de la Terre, la lecture d’un paysage de campagne est l’ouverture d’un vieux livre de l’humanité. Comme dans la plupart des clichés de Georg Gerster et des descriptions aériennes de Saint-Exupéry, les éléments visibles de la campagne aussi divers que les champs, les prés, les lisières, les forêts et les pâtures sont autant de témoins d’une présence ancienne de l’Homme. Au fil de cette quête archéologique de l’histoire de l’humanité, la démarche ethnographique telle que mise en œuvre à l’intérieur de la collection “Terre Humaine” s’élabore à partir d’une attitude primitiviste en réagissant de manière virulente aux affres de la mondialisation, de la société de consommation et de la dégradation de la planète.
Conclusion
16Jean-Louis Amselle démontre que le postcolonialisme se base sur un postulat selon lequel la situation contemporaine – la mondialisation – serait absolument inédite par rapport aux siècles passés puis que la postmodernité à partir des années 80 aurait repris le même raisonnement que les théories de la modernisation des années 60[73]. La hantise lévistraussienne mais aussi malaurienne du nivellement des cultures sous le joug de la mondialisation repose également sur l’hypothèse que le monde qui précède les années 1960 n’était pas mondialisé. Le projet de la collection “Terre Humaine”, même s’il semble très évolutif, se fonde donc depuis 1955 sur un raisonnement quasiment inchangé : perpétuer un discours révolutionnaire à partir d’une révolution qui a déjà débuté. Le combat anticolonial puis altermondialiste de Jean Malaurie exprimé à l’intérieur du paratexte éditorial reflète un accommodement inhérent à la vie de toute collection depuis l’origine même de cet objet culturel : concilier des impératifs économiques avec une volonté de diffusion d’un projet intellectuel. Comme le remarque Isabelle Oliveiro, l’existence de collections dans le domaine de l’édition, également appelées bibliothèques, coïncide avec les nouvelles exigences de rentabilité de la révolution industrielle au XIXe siècle, en réponse à un nombre croissant de lecteurs qu’il convient de fidéliser[74]. En outre, l’anthropologue s’appuie sur le témoignage de Colin Turnbull portant sur les Iks de l’Ouganda et réédité à l’intérieur de la collection “Terre Humaine” pour démontrer que le primitivisme anthropologique fait de l’authenticité, de la tradition et de l’autochtonie des arguments ou des instruments de pouvoir. L’autochtonie échoue par exemple à rendre compte de la condition de vie d’une population opprimée parce qu’elle met en avant l’antériorité de l’occupation d’un territoire au détriment de son statut minoritaire. En établissant une relation d’équivalence entre diversité naturelle et diversité culturelle, elle favorise l’adoption d’une attitude primitiviste fondée sur un conservatisme culturel[75]. Ce préservationnisme ou ce choix d’un retour au passé répond à des intentions à la fois poétiques et politiques qui sont au cœur du projet éditorial malaurien stimulé en grande partie, faut-il le rappeler, par une étude géographique réalisée en 1954 auprès de l’une des populations autochtones les plus septentrionales du globe. La démarche naturaliste “de la pierre à l’homme” que le géographe français revendique dans son œuvre arctique se prolonge au fil de son œuvre éditoriale sous la forme d’une exploration intime de la relation séculaire voire millénaire entre un groupement humain et son territoire et plus généralement entre l’homme et la terre. En désignant Jean-Christophe Rufin comme successeur en 2016, Jean Malaurie assure la poursuite de son procès contre la mondialisation et renforce les dimensions à la fois humanitaires et littéraires de la collection. Depuis février 2017, la nouvelle devise sur un site entièrement consacré à la collection, “Pour voir et comprendre le monde autrement”, surplombe les deux présentations conjointes de la collection sur la même page, de Jean Malaurie et Jean Christophe Rufin. En plus d’avoir été un brillant médecin et diplomate, le nouveau directeur de la collection est un écrivain globe-trotter de talent. Chevalier des Arts et des Lettres depuis 2003, il a été élu à l’Académie française le 19 juin 2008 et nombre de ses romans ont reçu un accueil très favorable. Il a consacré un roman à la quête d’un autre monde possible, face aux controverses de la mondialisation. Au début du roman, les deux principaux protagonistes de Globalia, s’échappent momentanément des cénacles de la globalisation pour pénétrer à l’intérieur des non-zones. Dans la quatrième couverture, l’éditeur, très probablement en collaboration étroite avec l’auteur, fait le choix de reproduire un extrait de la conversation entre Baïkal et Kate qui dépeint le désir de connaître un monde plus humain :
- Tu ne comprends pas, Kate. Ce sera partout la même chose. Partout nous serons en Globalia. Partout, nous retrouverons cette civilisation que je déteste.
- Évidemment, puisqu’il n’y en a qu’une ! Aurais-tu la nostalgie du temps où il y avait des nations différentes qui n’arrêtaient pas de se faire la guerre ?
- Tu me récites la propagande que tu as apprise comme nous tous. Globalia, c’est la liberté ! Globalia, c’est la sécurité ! Globalia, c’est le bonheur !
Kate prit l’air vexé. Le mot propagande était vexant.
- Moi, reprit Baïkal d’un ton passionné, je continue à croire qu’il existe un ailleurs.
17La quête d’un ailleurs dans la collection “Terre Humaine”, chez Jean-Christophe Rufin comme chez Jean Malaurie, correspond au dévoilement d’une autre existence humaine possible à l’intérieur d’un monde utopique. Cette recherche se traduit par le combat contre l’uniformisation des cultures (la monoculture planétaire de Globalia), contre l’idéologie qui est la première source de conflit dans le monde (les actions de propagande menées par l’empire) et contre la fracture de l’humanité (la civilisation Globalia est opposée aux sociétés des non-zones). Le titre de la collection dirigée par Jean Malaurie, engagé en faveur d’une ré-humanisation de la Terre, véhicule l’accomplissement d’un idéal et exprime un désir de rédemption, presque prophétique. Face à la menace que représente l’ouverture de la boîte de Pandore, l’aventure éditoriale tente de proposer une voie alternative pour guérir l’humanité de ses maux à partir de témoignages d’auteurs ayant vécu à l’intérieur de sociétés marginales et partageant le rêve prémonitoire d’une Terre plus Humaine.
David Couvidat
Université Paris VII

Notes


[1]Jean Malaurie, Les derniers rois de Thulé. Une année parmi les Eskimos polaires du Groenland, première édition, Paris, Plon, 1955.

[2]Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques [1955], Paris, Plon, 1993.

[3]Wilfred Thesiger, Les Arabes des marais. Tigre et Euphrate, trad. Pauline Verdun, Paris, Plon, 1983. Édition originale en anglais en 1964, The Marsh Arabs, Londres, Longman Green & Co..

[4]Pierre-Jakez Hélias, Le cheval d’orgueil, Mémoires d’un Breton du pays bigouden, Traduit du breton par l’auteur, Paris, Plon, 1975. Édition en langue Bretonne en 1986, Marh al orh.

[5]Angelo M. Ripellino, Praga magica. Voyage initiatique à Prague, trad. Jacques Michaut-Paterno, Paris, Plon, 1993. Édition originale en italien en 1973, Praga magica, Turin, Giulo Einaudi Editore.

[6]Édouard Cœurdevey, Carnets de guerre. 1914-1918. Un témoin lucide, Paris, Plon, 2008.

[7]Mauricette Berne & Jean-Marc Terrasse (éds), Terre humaine, 50 ans d’une collection. Hommages, Paris, BNF, 2005 ; Mauricette Berne & Pierrette Crouzet (éds), Terre humaine, 50 ans d’une collection. Entretien avec Jean Malaurie, Paris, BNF, 2005.

[8]Jean Malaurie, De la pierre à l’homme, 2 CD, Entretiens d’une durée totale de 2h25, Paris, INA / Radio France, 2004, <Les Grandes Heures>.

[9]Xavier Grall, Le cheval couché, Paris, Hachette, 1977.

[10]Pierre-Jakez Hélias, ibid..

[11]Cf. multiplication de récits autobiographiques et biographiques dans les années 80 et 90.

[12]Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains, Paris, Stock, 2010.

[13]Ibid., p. 14.

[14]Dans ses entretiens “De la pierre à l’homme” (voir note 8), le directeur de la collection “Terre Humaine” expose en détails sa démarche naturaliste, très inspirée des réflexions bachelardiennes sur la matière.

[15]Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, op. cit., p. 434.

[16]Jean Malaurie, “Éditorial”, in Bulletin Terre Humaine n° 2, Paris, Plon, février 1979.

[17]Victor Segalen, Essai sur l’exotisme. Une esthétique du divers, suivi de Texte sur Gauguin et l’Océanie, précédés de Segalen et l’exotisme par Gilles Manceron, Paris, Fata Morgana, 1978.

[18]Frantz Fanon, Les damnés de la terre [1961], Préface de Jean-Paul Sartre, Paris, La Découverte, 2002.

[19]Léopold Sédar Senghor, Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, Préface par Jean-Paul Sartre “Orphée noir”, Paris, PUF, 1948.

[20]René Dumont, L’Afrique noire est mal partie, Paris, Seuil, 1962.

[21]Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.

[22]Hugo A. Bernatzik, Les esprits des feuilles jaunes, trad. Alphonse Tournier, Paris, Plon, 1955. Édition originale : Die Geister der gelben Blätter: Forschungsreisen in Hinterindien, Munich, F. Bruckmann, 1938. Retiré du catalogue de la collection en 1963.

[23]Gayatri C. Spivak, Les subalternes peuvent-elles parler ? [1988], trad. Jérôme Vidal, Paris, Édition Amsterdam, 2009.

[24]Jean Malaurie, “Éditorial”, in Bulletin Terre Humaine n° 3, Paris, Plon, janvier 1980.

[25]Darcy Ribeiro, Carnets indiens. Avec les Indiens Urubus-Kaapor, Brésil, trad. Jacques Thiérot, Paris, Plon, 2002, p. III. Édition originale : Diários índios. Os Urubus-Kaapor, São Paulo, Companhia Das Letras, 1996.

[26]René Dumont, en collaboration avec Charlotte Paquet, Pour l’Afrique, j’accuse. Le journal d’un agronome au Sahel en voie de destruction, Paris, Plon, 1986, p. 277-278.

[27]Pier P. Pasolini, Écrits corsaires, trad. Philippe Guilhon, Paris, Flammarion, 1976, p.49-50.

[28]Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel. Études sur l’idéologie de la société industrielle, trad. Monique Wittig, Paris, Minuit, 1968.

[29]Jack Kerouac, Sur la route, trad. Jacques Houbart, Gallimard, 1960 [On the road, New York, Viking Press, 1957].

[30]Georges Perec, Les choses. Une histoire des années soixante, Julliard, 1965.

[31]Joffre Dumazedier, Vers une civilisation du loisir ?, Seuil, 1962.

[32]Georges Bernanos, Raymond Barrès, Charles du Bos, Julien Green, Marcel Proust, Ferdinand Foch, Raymond Poincarré, Georges Clémenceau, Charles De Gaulle.

[33]Jean Malaurie, Hummocks, Vol.1, “Nord Groenland - Arctique central canadien”, dorénavant HK1; Vol.2, “Alaska - Tchoukotka sibérienne”, Paris, Plon, 1999, p. 533 (Vol.2) ; dorénavant HK2.

[34]Jean Malaurie, “Éditorial”, in Bulletin Terre Humaine n° 12, Paris, Plon, décembre 2009.

[35]Jean-Christophe Rufin, Globalia, Paris, Gallimard, 2004, p. 336.

[36]Jean-Christophe Rufin, L’empire et les nouveaux barbares – Essai, Paris, J.-Cl. Lattès, 1992.

[37]Jean-Christophe Rufin, Globalia, op. cit., p. 67.

[38]Chloé Maurel, L’Unesco de 1945 à 1974 , Thèse de doctorat en Histoire, sous la direction de Pascal Ory, soutenue en 2006 à Paris 1.

[39]Une expansion du Département consacré à la France rurale et artisanale à l’intérieur du Musée d’ethnographie au Trocadéro fondé par Georges-Henri Rivière en 1937.

[40]Crée en 1969 par le Parc naturel des Landes et de Gascogne, l’écomusée de Marquèze est l’un des tout premiers écomusées de France ayant pour mission de conserver, d’étudier et de transmettre un patrimoine culturel régional.

[41]“La culture traditionnelle et populaire est l’ensemble des créations émanant d’une communauté culturelle fondées sur la tradition, exprimées par un groupe ou des individus et reconnues comme répondant aux attentes de la communauté en tant qu’expression de l’identité culturelle et sociale de celle-ci, les normes et les valeurs se transmettant oralement, par imitation ou par d’autres manières. Ses formes comprennent, entre autres, la langue, la littérature, la musique, la danse, les jeux, la mythologie, les rites, les coutumes, l’artisanat, l’architecture et d’autres arts”. Recommandation sur la sauvegarde de la culture traditionnelle et populaire adopté le 15 novembre 1989 à l’occasion de la 25e session de la Conférence générale de l’ Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, réunie à Paris du 17 octobre au 16 novembre.

[42]Pierre Nora, “L’ère de la commémoration”, in Pierre Nora (éd.), Les lieux de mémoire, Tome III, Vol.3 “Les France. De l’archive à l’emblème”, Paris, Gallimard, 1992, p. 975-1012, p. 995.

[43]Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, op. cit., p. 479.

[44]William James, Philosophie de l’expérience. Un univers pluraliste [1909], trad. Stephan Galetic, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2007, p. 214.

[45]René Dumont, op. cit., p. 406.

[46]Jacques Soustelle, Les quatre soleils. Souvenirs et réflexions d’un ethnologue au Mexique, Paris, Plon, 1967, p. 87.

[47]HK1, p. 454.

[48]L’expression onusienne est conceptualisée dans la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (2003) qui fait suite à la Recommandation sur la sauvegarde de la culture traditionnelle et populaire (1989).

[49]Pascal Dibie, Le village métamorphosé. Révolution dans la France profonde, Paris, Plon, 2006.

Jean Malaurie, “Éditorial”, in Bulletin Terre Humaine n° 12, Paris, Plon, décembre 2009 ; Jacques Chirac, Mon combat pour la paix. Textes et interventions 1995-2007, Paris, Odile Jacob, 2007, p. 44, dorénavant MCP.

[51]MCP, p. 52.

[52]MCP, p. 42, 44.

[53]MCP, p. 54.

[54]Dans ses mémoires, Jacques Chirac rend un vif hommage au poète de la négritude : “Je salue le génie précurseur qui a pressenti que la civilisation européenne ne serait qu’une civilisation mutilée tant que lui feraient défaut les énergies dormantes de l’Asie et de l’Afrique.”, MCP, p. 265.

[55]Jean Malaurie, Atlas de l’humanité. Les peuples du monde : origines, cultures et traditions, Paris, Éditions Solar, 1983.

[56]MCP, p. 44-45.

[57]MCP, p. 49-50.

[58]HK2, p. 533.

[59]Victor Segalen, Les immémoriaux [1956], Paris, Plon, 1993. Édition originale : Paris, Mercure de France 1907.

[60]Jean Malaurie, Les derniers rois de Thulé (Nord Groenland), Film, format 16 mm, Paris, ORTF (Télévision Paris), INA, 1970. Première partie : “L’esquimau polaire, le chasseur”, diffusée le 3 mai 1970 ; deuxième partie : “L’esquimau chômeur et imprévisible”, diffusée le 5 juillet 1970.

[61]Jean et Huguette Bézian, Les grandes heures des moulins occitans. Paroles de meuniers, Avant-propos des auteurs, Annexe “Dictionnaire des moulins”, Paris, Plon, 1994.

[62]Bien qu’il remplisse diverses fonctions à l’intérieur du monde musulman du Maroc à l’Indonésie en admettant de surcroît des transcriptions variées, le bâtiment regroupait des groupes de théologiens pour une retraite spirituelle et une réforme des esprits. En Turquie, il désigne le lieu de culte des derviches tourneurs.

[63]Kudsi Erguner, La flûte des origines. Un Soufi d’Istanbul, Entretiens avec Dominique Sewane, Paris, Plon, 2013.

[64]Mark Zborowski & Elizabeth Herzog, Olam. Dans le shtetl d’Europe centrale, avant la Shoah, trad. Didier Pemerle et Françoise Alvarez-Pereyre, Paris, Plon, 1992. Édition originale : Life is with People, New York, International Universities Press, 1952.

[65]Gaston Roupnel, Histoire de la campagne française [Paris, Grasset, 1932], Paris, Plon, 1974, p. 343.

[66]C’est en effet à la même époque (1972) que fut fondé en France le Front National pour l’Unité Française par Jean-Marie Le Pen qui ne manque pas de mettre en avant plusieurs symboles correspondant aux racines de l’identité française.

[67]Expression utilisée par Georges Perec, L’infra-ordinaire, Paris, Seuil, 1989.

[68]L’expression est une reprise du titre du deuxième volume de Pierre-Jakez Hélias dans la collection “Terre Humaine”. Pierre-Jakez Hélias, Le quêteur de mémoire. Quarante ans de recherche sur les mythes et la civilisation bretonne, Paris, Plon, 1990. Réédition en 2013, Paris, Plon & C.N.R.S. Éditions.

[69]HK1, p. 101.

[70]HK2, p. 236.

[71]Jean Malaurie, Ultima Thulé. De la découverte à l’invasion, Paris, Plon/Bordas, 1990. Deuxième édition, revue et augmentée, Paris, Le Chêne, 2000.

[72]Jean Malaurie, ibid., p. 293-294.

[73]Jean-Loup Amselle, op. cit., p. 106.

[74]Isabelle Oliveiro, L’invention de la collection. De la diffusion de la littérature et des savoirs à la formation du citoyen du XIXe siècle, Paris, IMEC/MSH, 1999.

[75]Jean-Loup Amselle, op. cit., p. 146-147.







2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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