Entretien
Bertrand Westphal
Jean-Marc Moura
1 Dans votre récent ouvrage, La cage des méridiens (Minuit, 2016), vous écrivez : “La littérature et les arts sont appelés à tracer, à identifier des connexions qui activeraient la carte d’un monde renouvelé”. En quel sens pourrait s’opérer ce renouvellement littéraire ?
Bertrand Westphal
2 Il n’est guère original de le dire, mais tant pis : nous habitons une planète dont beaucoup de gens conservent une vision superficielle, la vision d’une surface homogénéisée bâtie sur des réflexes ethnocentriques. La représentation du monde correspond alors à la projection universelle d’une subjectivité qui, par tous les moyens, essaie de s’affirmer. Ce que nous appelons mondialisation participe de cette dynamique à courte vue qui se proclame globale. Ce paradoxe ne constitue pas une nouveauté. Naguère, il a sous-tendu toute l’histoire coloniale. À vrai dire des paradoxes, il en est quelques-uns. Autant certaines représentations du monde sont superficielles, autant les tiraillements qui agitent la planète sont profonds, peut-être plus que jamais. Peut-être. Au village global dont certains rêvent qu’il est uniforme, uniformisé, en somme universel, s’oppose un cimetière global, celui qui se remplit au rythme des tragédies et à mesure que d’autres se heurtent à des murs d’eau, des barbelés en tous genres, des palissades, autrement dit à des frontières impénétrables et trop souvent létales.
3 Le tableau est bien sombre, hélas. Il pourrait nous réduire à un silence indigné, mais, en tant que chercheurs, il nous incombe de façonner une représentation du monde. Évidemment, en fonction des approches, fussent-elles circonscrites aux sciences humaines et sociales, la posture peut changer. Les géographes voient la planète, les sociologues aussi, comme bien sûr les anthropologues, les juristes, et tant d’autres. Mais quid des littéraires ? Quel est leur monde ? Tenter d’apporter un élément de réponse à ce questionnement absolument capital anime la réflexion géocritique depuis ses débuts. Aujourd’hui, il paraît difficile de limiter l’étude de la littérature au strict champ du texte et du langage comme cela a été le cas lors des décennies récentes, car, elle aussi, la littérature est dans le monde, comme le sont celles et ceux qui en examinent les hypothèses et les déclinaisons. La tour d’ivoire littéraire est une construction qui périclite, pour peu qu’elle ne se résume déjà à un vestige poussiéreux. Vers la fin de sa vie, le grand Edward Said avait essayé de repenser l’humanisme occidental classique à la lumière d’une analyse postcoloniale. C’était le terminus a quo cette forme d’humanisme pouvait conserver une part de crédibilité. Dans la version de Said, l’essai était intitulé Humanism and Democratic Criticism (2004). En français, le titre est devenu Humanisme et démocratie. Voici ce qu’écrit l’auteur : “Nous ne sommes pas des gribouilleux, ni d’humbles copistes, mais des esprits dont les actes prennent part à l’histoire collective de l’humanité qui se tisse tout autour de nous”. Pour d’aucuns, les mots de Said paraîtront grandiloquents, mais c’est très exactement ainsi que je conçois notre rôle.
4 Que faire ? Peut-être commencer par ne pas trop nous prendre au sérieux mais par prendre au sérieux ce qui nous entoure et la batterie de connexions qui nous y rattache virtuellement. Et là, une formule me vient à l’esprit, que je ne me lasserai jamais de répéter : la littérature est “le laboratoire du possible”. Le mot est de Paul Ricœur qui exprime à la perfection et avec une simplicité admirable ce que nous sommes sans doute nombreux à penser. La littérature est représentation, comme l’est toute forme d’art, et les arts visuels en particulier. Et de représentations, il en est une infinité, car au possible il n’est point de limite, si ce n’est notre imagination, notre imaginaire, notre paysage mental.
5 Bien entendu, pour peu que l’on accepte cette prémisse, il convient de trouver la stratégie qui nous permettrait de mettre en pratique ce à quoi nous exhorte Edward Said. Pour ma part, je m’en suis tout bonnement tenu à un premier degré. Pour mieux saisir le monde dans sa variété, pour dégager les possibles, pourquoi ne pas corréler littérature et art contemporain par le truchement de la cartographie, l’art de donner forme à l’observation du monde ? Je vais à nouveau enfoncer une porte ouverte : l’art, surtout contemporain, me donne accès à un réservoir de métaphores qui ne demandent qu’à être narrativisées et placées en regard des fictions littéraires (l’art du possible) ou du discours théorique. J’ai été sidéré par le nombre de cartes du monde ou des territoires les plus divers que les artistes ont conçues ces dernières années. Quelqu’un a remarqué qu’elles étaient sans doute aussi abondantes que les natures mortes à l’âge baroque. Je n’ai pas de statistique à citer, mais je me dis que l’affirmation est moins farfelue qu’il n’y paraît. Regarder les performances et autres installations d’un Francis Alӱs, d’une Mona Hatoum, d’un Ai Weiwei, c’est recevoir une leçon directe sur notre monde, et cette leçon est la matérialisation d’un geste artistique. Cela nous aide à conforter notre sensation que le rapport de la littérature au monde est lui aussi renouvelable, comme certaines énergies.
6 J.-M. M. : Vos travaux sont associés à un tournant géographique ou spatial des études littéraires, où l’inscription de la littérature dans l’espace et la représentation des lieux dans les textes sont des questions dominantes. La géocritique, terme dont vous êtes l’inventeur, s’efforce de réhabiliter le rôle de l’espace en littérature. Pourriez-vous présenter rapidement ce domaine et notamment le situer par rapport à la géopoétique d’un Kenneth White ou à la “géographie littéraire” d’un Michel Collot ? La cage des méridiens, qui envisage la littérature et l’art contemporain dans un temps de mondialisation, marque-t-elle une nouvelle inflexion de cette étude ?
7 B. W. : À vrai dire, la géocritique est née de manière assez empirique. Au cours des années quatre-vingt-dix, j’avais étudié la représentation de lieux situés sur le pourtour méditerranéen. Sans recourir à un substrat théorique bien défini, avec une bonne dose de spontanéité, je m’étais efforcé de confronter une série de points de vue saisis, à l’égard de chacun de ces lieux, quelque part entre l’ici et l’ailleurs, le maintenant et l’alors, entre les disciplines (littérature, géographie, urbanisme, etc.) et les média (la littérature, certes, mais aussi le cinéma et d’autres)… Prise isolément, chaque œuvre livre une représentation plus ou moins caractéristique d’un lieu, qu’il s’agisse d’une ville, d’une île, etc. Il y a par exemple le Tanger mythique du voyageur des années cinquante, le Tanger dangereux du trafiquant dans le cinéma des années 2000 (André Téchiné, Nadir Mokneche, Daniel Monzón, …) ; il y a le Tanger de Paul Bowles, le voyageur enraciné qui continuait de cultiver le mythe ; inversement, il y a le Tanger de Mohamed Choukri, qui, bien loin de toute perception orientalisante, se réinscrit dans un espace social qu’on aurait naguère qualifié de “réaliste”. La question qui a fini par se poser était la suivante : dès lors que l’on met en relation les différentes visions fictionnelles d’un même lieu, que se passerait-il ? Évidemment, les conséquences seraient multiples et c’est justement dans la réponse à cette interrogation que se situe la genèse de la géocritique. Il serait bien long de développer ici. Disons simplement que l’attention glisserait ipso facto de l’auteur(e) au lieu. Bowles et Choukri resteraient importants, mais l’objet capital de l’étude deviendrait Tanger, à la croisée des regards, sous un angle multifocal. Par là même, plutôt que d’ “égocentrer” l’étude sur tel écrivain ou cinéaste, on “géocentrerait” sur le lieu. On comparerait les représentations. On ferait surgir les stéréotypes. On s’interrogerait sur l’impact des différentes représentations fictionnelles sur le référent, le “réalème”. Et, dans une logique qui serait postmoderne (mais l’est-elle encore ?), on se demanderait si le clivage si marqué à l’époque structuraliste entre réel et fiction était vraiment pertinent. Sur ce dernier point, on exprimerait un doute. Voilà, en quelques mots.
8 Plus tard, surtout lors d’un semestre passé à Texas Tech, à Lubbock, dans ses grands espaces et ses accueillantes bibliothèques, j’ai compris à quel point tout cela prolongeait le Spatial Turn, qu’Edward Soja avait proclamé en 1989 et Fredric Jameson confirmé deux ans plus tard. Parent pauvre de la philosophie occidentale, l’espace méritait désormais qu’on s’y intéresse, dans un cadre autre que celui du territoire, ses multiples limitations, d’un état de fait sclérosant. La nouvelle dynamique, qui avait pris son élan dans les années soixante-dix, chez Deleuze, Lefebvre et d’autres, était dictée par la déterritorialisation, une relecture permanente, l’émergence d’identités plurielles et mobiles. Le séjour texan m’avait aussi incité à une formation accélérée en études postcoloniales. Beaucoup de lectures. Et un impact fort sur La géocritique. Réel, fiction, espace, un essai en grande partie écrit dans le Sud-ouest étatsunien, entre Texas et Arizona. Tout cela remonte à une douzaine d’années. Depuis lors, je n’ai eu cesse d’agrandir ma bibliothèque, car je me suis rendu compte de tout l’intérêt d’une connaissance accrue de théories pas nécessairement “occidentales” qui me permettraient de diversifier mon approche de l’espace ou du moins de mieux cerner mes propres réflexes. Tous autant que nous sommes, nous sommes victimes d’une erreur de parallaxe, encore convient-il de la limiter, ou de s’efforcer de le faire. Ainsi mentionnerais-je volontiers les études subalternes, souvent redevables à des chercheurs indiens, bengalis et pakistanais, et les études décoloniales latino-américaines, que j’ai découvertes plus récemment grâce aux travaux quasiment pionniers en France de Philippe Colin, mon collègue à Limoges. La direction qui s’est dessinée est celle du macroscopique, du planétaire. Ce dernier n’est au demeurant pas qu’un mot dit à la cantonade, mais un maître-mot – celui d’un autre tournant qui se dessine : le Planetary Turn, défini et promu entre autres par Wai Chee Dimock, Christian Moraru et Amy Elias dans le sillage d’une intuition de Gayatri Spivak. Mais il n’y a pas que la théorie – et heureusement ! L’ouverture sur la grande échelle est également facilitée par une possible réflexion sur le motif de la carte, ainsi que je l’ai dit. Comme vous le soulignez, cette approche que je qualifierai à nouveau de macroscopique constitue sinon une inflexion du moins une application étendue des principes de la géocritique. Elle a inspiré la rédaction de La cage des méridiens et va continuer d’étayer mes travaux dans les prochains temps.
9 Le lien avec la géopoétique et la géographie littéraire ? Il existe, bien sûr. Michel Collot a consacré quelques commentaires éclairants aux liens qu’il envisage entre géographie littéraire et géocritique, comme l’a fait Rachel Bouvet, qui travaille à l’Université du Québec à Montréal, mais, quant à elle, sous un angle géopoétique. Pour ma part, je réserverai une place spéciale à l’écocritique, dont les apports théoriques sont si précieux aujourd’hui en matière d’environnement, à la fois au sens spatial, social et écologique. Je reviens d’Abidjan, où j’ai donné une conférence sur la World Literature et la place de la francophonie. Lors du débat qui s’en est suivi, les deux premières questions, inspirées par une forme d’urgence, portaient justement sur la relation entre géocritique et écocritique.
10 J.-M. M. : Comment envisager la notion d’ailleurs d’un point de vue géocritique ? Si on le considère comme un espace géographiquement et historiquement situé – à la différence des mondes imaginaires, de la Garabagne à l’utopie ou à la science-fiction –, le terme a-t-il une pertinence particulière pour ce domaine ?
11 B. W. : L’ici et l’ailleurs se définissent par rapport à un repère – un centre – qui est mobile et d’une extrême subjectivité Alors que la fête romantique battait son plein, Friedrich Rückert, poète et orientaliste allemand, s’amusait à dire que le centre du monde était l’Allemagne, le centre de l’Allemagne la Franconie, le centre de la Franconie Schweinfurt, le centre de Schweinfurt sa maison et le centre de sa maison le cœur de sa bien-aimée, qui n’était pourtant pas une matriochka. C’était sa manière à lui de souligner combien tout point de vue était égotique. Il avait fait l’expérience du monde et il parlait presque toutes les langues : il aurait pu écrire un poème en albanais ou en afghan, aussi bien. Mais pourquoi aller si loin ? Pour certains, le “milieu du monde” se trouve à Pompaples, commune de moins de neuf cents âmes nichée dans le canton de Vaud. Si Rückert s’y était rendu, il aurait remarqué qu’au centre de Pompaples, il y a l’Auberge Au Milieu du Monde. Elle existe. Personnellement, je l’ai découverte dans un film homonyme d’Alain Tanner, le grand réalisateur suisse. Si vous voulez y dîner, prenez la route du Milieu du Monde ! Voilà, c’était la minute de réclame.
12 L’ailleurs participe d’un système binaire dont l’autre pôle est l’ici. Mais définir l’ici est une opération dont la complexité va croissant au fil des ans, des jours même. On conviendra que l’ancrage géographique conserve quelque consistance dans notre monde tellurien. C’est plutôt sa représentation qui évolue, car elle s’inscrit dans une histoire. Or cette dernière se construit de plus en plus vite et de manière hétérogène, fluide, déterritorialisée. Elle se nourrit d’un présent diasporique, où les identités se complexifient. Politiquement, ce qui subsiste de l’idéal d’État-nation coextensif à la modernité, l’Ici majuscule, se transnationalise à un rythme soutenu. Comment peut-on encore parler d’identité au singulier sans, dans un même mouvement, donner l’impression de vouloir imposer la “sienne” – la “sienne” parmi toutes les “autres”, au détriment de toutes les “autres” ? Le hiatus est spectaculaire.
13 Face à un ici qui se relativise en même temps que les identités, l’ailleurs est lui-même brouillé. De toute évidence, les polarités traditionnelles ne fonctionnent plus. Ont-elles jamais fonctionné, au demeurant ? En géocritique, il est question de multifocalisation. La multiplicité des points de vue portant sur un même lieu atténue le clivage. C’est la focalisation au singulier qui le consolide. Ainsi Edward Said, que je mentionne à nouveau, a bien montré l’inanité du concept d’Orient dans L’Orientalisme. Comme le précisait le sous-titre de l’ouvrage, il n’était qu’un seul Orient : L’Orient créé par l’Occident. Il s’agissait d’une construction narrative, alimentée depuis la première tragédie grecque dont nous conservons le texte intégral : Les Perses. Dans son essai, Said a fait deux oublis. Il a omis de citer le nom de Friedrich Rückert, notre orientaliste amoureux, mais aussi de préciser que l’Occident est une construction du même acabit que l’Orient, parfaitement spéculaire, quoiqu’il eût considéré que cela était implicite. En France, l’Occident serait l’ici, soit, mais qui serait en mesure de le définir ? Tout le monde ne cesse d’évoquer l’Occident et ceci ou cela qui serait “occidental”. De quoi parlerait-on ? D’un legs européen ? mais de quelle Europe ? Un legs de quelle nature ? Et recueilli par qui ? L’Occident est une fiction, comme l’est l’Orient. Une question très bête consisterait à demander à quelqu’un de dresser l’inventaire des pays qui constitueraient l’ “Occident”. Dans La cage des méridiens, j’ai moi-même parlé d’Occident à maintes reprises. Par précaution rhétorique, pour souligner combien je prenais mes distances à l’égard de ce substantif, j’ai utilisé force guillemets. Or, au bout d’un moment, j’ai pris conscience que j’avais beau procéder de la sorte, je continuais de réagir en fonction de catégories mentales bien ancrées dans la culture dans laquelle je trempais. Avec ou sans guillemets, aussi indistinct et artificiel fût-il, l’Occident continuait d’être là… enfin ici.
14 La difficulté augmentait lorsqu’il fallait distinguer l’Occident de ce qui était censé lui être extérieur – et qui n’était pas nécessairement l’Orient. Dans le sillage de Samuel Huntington, les néo-conservateurs de langue anglaise opposent The West et The Rest. Cette formule est détestable, mais il n’en demeure pas moins qu’elle traduit une des évidences les plus trompeuses qui soient. S’il y avait d’un côté un Occident il y aurait de l’autre côté une aire dépourvue de tout dénominateur, le “non-Occident”, en somme, placé dans une position subalterne comme tout ce qui serait vague. Il m’est alors venu à l’esprit que le clivage supposé entre Occident et non-Occident était tout simplement la marque de fabrique de l’Occident. S’il est un Occident, c’est peut-être bien cette portion du monde, supra-continentale, qui se constitue en ensemble homogène clamant une supériorité fantasmée sur un Autre qu’elle désigne et parfois pointe du doigt. Depuis qu’elle existe ès qualités, donc depuis la seconde moitié du XVe ou depuis le XVIe siècle, l’Europe est animée par ce réflexe. Elle l’a exporté. La Chine, pour ne citer qu’elle, a toujours évolué dans un cadre mental différent. Définir l’ici et l’ailleurs est décidément bien compliqué pour peu que l’on sorte des catégories établies, largement illusoires, ethnocentrées.
15 J.-M. M. : L’ailleurs suppose un centre dont il faut s’arracher. Mais sur une terre globalisée, aux centres multiples et mobiles, comment continuer de penser cet envers ? Et que se passe-t-il quand c’est de l’ailleurs que s’opère ce renversement ?
16 B. W. : On éprouve l’impression que dans un registre macroscopique deux dynamiques émergent, que la langue française confond volontiers, autrement dit fond ensemble. L’une serait essentiellement économique et mercatique : c’est ce que partout on appelle la “globalisation”. L’autre serait davantage culturelle : elle promouvrait la perception d’une planète certes commune mais offerte à de multiples déclinaisons. Si le français n’usait du terme dans un sens différent – celui de globalization – j’aurais aimé dire qu’il s’agit là d’une authentique “mondialisation”, la construction d’une planète faite de mondes emboîtés - mais c’est trop tard, la langue a fait ses choix ! Et c’est dommage, car le français aurait mieux sonné que l’anglais, où, pour exprimer cette idée, il est question de worlding, de wordliness, etc. : ce n’est pas très joli, me semble-t-il ! En tout cas, il serait bon de prêter une plus grande attention aux mots. Globe, monde, planète… Christian Moraru, dans ses travaux sur le Planetary Turn, le fait consciencieusement. Globe ou monde, la planète réagit en fonction de centres plus ou moins affichés, plus ou moins consistants, mais toujours relatifs. Le syndrome de Rückert ! Quel serait l’envers d’un centre aussi subjectif ? Il n’y aurait que des envers, autant d’envers que d’individus ou pour le moins d’ensembles d’individus regroupés dans des imagined comunities, comme le disait Benedict Anderson à propos des nations. Mais la vision romantique paraît révolue. Aujourd’hui, comme vous le notez, on se demandera plutôt quel pourrait bien être l’envers d’un centre saisi dans une dynamique globalisée, un centre hypertrophié, en expansion permanente. Il en va comme si faisait rage un conflit insoluble entre deux sphères : celle du globe et celle de l’intimité, réduite à l’une de ces hétérotopies minimales dont parlait Michel Foucault.
17 Dans La cage des méridiens, je me suis efforcé d’affronter la question en m’appuyant sur la littérature et, dans une mesure au moins égale, sur l’art contemporain. En réalité, j’ai tenté de l’aborder sous un angle un peu différent : qu’adviendrait-il si on faisait un sort au centre ? Ce questionnement n’est pas nouveau. Plusieurs réponses ont été envisagées au cours de ces dernières décennies. Des tentatives de renversement, il y en a plusieurs. Et elles ont abouti, car on ne voit plus le monde comme le faisaient l’orientaliste Rückert et l’écrasante majorité des gens avant la fin de la période coloniale, voire, pour beaucoup, bien au-delà (je songe à Huntington). Les Postcolonial Studies, dont les précurseurs, comme Frantz Fanon ou Gillo Pontecorvo, ont jeté les bases quelques lustres avant Edward Said et la fin des années 1970, ont tout mis en œuvre afin de concevoir un centre alternatif à celui que véhiculait la doxa dite occidentale. Toutefois, à défaut d’être “mono-centralisé”, le discours postcolonial est “bi-centralisé”, si j’ose dire. On évolue entre deux pôles dont l’un tend à varier en fonction de la diversité des cultures et l’autre à se perpétuer, celui que représente la doxa réfutée – l’occidentale, donc. Voilà à la fois l’immense et incontestable apport des Postcolonial Studies et, sans doute, leur limite, car elles finissent par s’exposer au danger paradoxal de consacrer l’objet qu’elles déconstruisent. Conscient de l’écueil, Édouard Glissant a proposé, comme on sait, une vision plus ample, celle du Tout-monde, celle d’une pensée archipélagique fondée sur une constellation d’îlots culturels interagissant idéalement sur un même plan, au-delà de toute espèce de hiérarchie, de polarité.
18 Plusieurs artistes contemporains sont allés encore plus loin dans la voie du décentrement. L’une d’entre eux a exercé une influence considérable sur mon travail. Il s’agit de Brigitte Williams, une plasticienne britannique qui, je crois, affectionne beaucoup la côte basque. Voici une dizaine d’années, elle a peint le triptyque United, Dislocation, In Peace. Les trois pièces représentent toutes une mappemonde qui se défait, se délite et dont les composantes dérivent progressivement vers les marges du globe. Dans In Peace, tous les États, réduits à leur silhouette cartographique, des plus grands aux plus petits, ont fini par s’aligner, ou s’incurver, paisiblement à la circonférence du globe. Le centre s’est vidé. Il ne subsiste aucune trace de hiérarchie. On parvient à ce que d’aucuns qualifieraient d’hétérarchie. J’ai repris à mon compte la magnifique image que nous offre Brigitte Williams en me demandant simplement quelle pourrait être la consistance de l’immense surface blanche qui s’étend en deçà de la circonférence. Mentalement, je l’ai teintée de bleu, car je préfère la croire fluide, vectrice de communication entre tous les acteurs périphériques. À l’instar de Brigitte Williams, et de Blaise Cendrars à qui je dois le titre de mon essai, j’ai cherché une sortie : comment échapper à la “cage des méridiens”, à l’étouffante géométrie des lieux ? Est-ce une utopie ? Peut-être. Ou s’agit-il plutôt d’une hyperbole ? Et s’il fallait répondre au “sur-centrement” qu’implique la globalisation par un décentrement drastique ? Quelque part, cela ferait une moyenne !
J.-M. M. : Que dire, par exemple, des fictions “francophones” où l’Europe devient l’ailleurs ?
19 B. W. : Je crois que ce qui précède s’applique aussi au cadre plus spécifique de la “francophonie”. Toujours plus nettement, elle se projette à l’échelle d’une “littérature-monde”. Le désormais célèbre manifeste publié dans Le Monde en mars 2007 par Michel Le Bris et Jean Rouaud ne sanctionnait rien d’autre qu’un constat : la littérature “francophone” était en train prendre ses distances à l’égard de Paris et de la France. Le ton euphorique sur lequel Le Bris carillonnait cette évidence avait quelque chose d’ingénu, à mon avis. Au demeurant, l’étalon de mesure restait bien parisien : il s’était avéré que plusieurs écrivains nés hors de France avaient remporté à l’automne 2006 le Goncourt, le Renaudot et le Femina.
20 Le roman de Nancy Huston qui avait remporté ce dernier s’intitulait : Lignes de faille. Tout un programme ! Le titre me rappelle un autre roman, Le radeau de pierre, où José Saramago imaginait que la péninsule ibérique, après qu’une ligne de faille se fut ouverte dans les Pyrénées, se mit à dériver à travers l’Atlantique. Là, c’est un peu pareil : et voilà qu’on surprend la francophonie en train de prendre la poudre d’escampette à travers les sept mers ! Pendant ce temps, ailleurs…. Eh bien, ailleurs, on en était à se demander ce qu’il restait des liens entre les fictions “francophones” – et les guillemets sont vraiment de rigueur, comme vous le soulignez – et l’Europe, la France, … L’ouvrage collectif qui avait immédiatement pris le relais du manifeste en témoigne. Tandis que le manifeste prônait encore une “littérature-monde en français”, le collectif publié chez Gallimard par une partie des signataires se contentait d’évoquer une “littérature-monde”. En français, peut-être, mais sans le préciser. C’est que tout de même, comme l’écrivait Tahar Ben Jelloun, on se méfiait du “matriarcat ambigu” de cette langue. On demandait, comme Abdourahman Waberi, de “mettre en évidence que la littérature de France n’est qu’un îlot qui bruit, psalmodie et crée en français au milieu d’un archipel de langue française”. L’image, qui renvoie l’écho pas si lointain de Glissant, est efficace. Ce n’est pas qu’il y ait un véritable ici ou un ailleurs ou un renversement de l’ailleurs, mais plutôt un espace hétérarchique où la France, l’Europe, le français et les langues europhones sont des îlots parmi d’autres, parmi tant d’autres. Bien entendu, on pourrait poursuivre cette discussion longtemps. Or le temps passe. Je me borne dès lors à mentionner un livre que j’ai lu avec un immense intérêt voici peu : Penser et écrire l’Afrique aujourd’hui. Il a été dirigé par Alain Mabanckou et publié au Seuil en 2017. Les passages importants y abondent. Souleymane Bachir Diagne, l’un des contributeurs, y a écrit quelque chose qui m’a frappé, ou, mieux même, réconcilié avec le rôle que le français, et d’autres anciennes langues coloniales, peut dorénavant jouer en dehors de la France. Il a dit du français, de l’anglais, de l’espagnol, du portugais, “qu’il faut [les] considérer aussi des langues d’Afrique, que cela soit bien clair”. Rien n’est plus vrai ! Pourquoi le français ne brillerait-il pas d’un éclat neuf sous le soleil des indépendances ? Ici, ailleurs… Ailleurs, ici… Partout, nulle part… J’aimerais bien demander à Michel Le Bris s’il parle cette langue africaine qu’est aussi le français. Je pense qu’il me répondrait par l’affirmative. Il comprendrait qu’il ne s’agit pas d’une boutade, bien au contraire. La “francophonie” perdra ses guillemets quand on s’avisera qu’il y a autant de propriétaires légitimes du français que de locuteurs.
21 J.-M. M. : Finalement, le temps est-il encore au récit de voyage ou bien ne peut-on plus en écrire que sur le mode de la satire, comme Michel Houellebecq évoquant le tourisme sexuel (Plateforme) ou Laurent Mauvignier dans Autour du monde ? Ne reste-t-il dans un monde voué à la spécialisation folklorique et au catalogue de la patrimonialisation que des ailleurs de pacotille ? Ou au contraire la mondialisation vous semble-t-elle induire une nouvelle morale du regard ?
22 B. W. : Le voyage est toujours possible, bien sûr, mais se mouvoir dans un monde dont la carte est parsemée d’énigmatiques taches blanches comme il en advenait encore de Joseph Conrad ou dans un monde où Google Earth vous apprend qu’une tuile est déplacée sur votre toit, où qu’il se trouve, ce n’est franchement pas pareil. Quelle est la place du récit de voyage couché sur une feuille de papier dans un contexte où, sur votre écran de télévision ou d’ordinateur, vous voyez tout, partout, simultanément ? L’ubiquité à la Michel Serres, la compression spatio-temporelle à la David Harvey, la dromosphère à la Paul Virilio ! Que peut le voyageur face à l’ange désabusé qu’est devenu son lecteur ou sa lectrice ? Ces temps-ci, dans mes lectures, et même au cinéma, je croise souvent la route d’Ella Maillart et d’Annemarie Schwarzenbach. Comme on sait, elles avaient entrepris un voyage aventureux à destination du Kafiristan (le Nouristan), une vallée perdue de l’Hindou Kouch, au printemps 1939. Après plusieurs semaines de traversée de l’Asie à bord de leur Ford, elles parvinrent presque à bon port. Presque, car le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale coupa net leur effort, littéralement au milieu de nulle part. Il y avait là quelque chose d’absurde, presque d’indécent. Aujourd’hui ou demain, que se passerait-il ? Les téléviseurs du monde entier passeraient en boucle les premiers mouvements de troupe en ce 1er septembre 2039 et, à l’abord d’une plage de publicité, pour détendre le spectateur, montreraient l’expression consternée d’Ella Maillart et d’Annemarie Schwarzenbach apprenant la nouvelle au milieu du désert.
23 La surmédiatisation dont notre époque fait l’objet est l’instrument premier de la globalisation, bien entendu. Elle semble désamorcer la possibilité même d’un ailleurs. En réalité, comme chacun sait, elle le conforte plus que jamais en imposant un point de vue, celui de l’individu qui brandit la caméra ou le microphone, celui qui écrit ou dicte le texte. C’est plutôt l’ici qui s’étend, une forme d’ethnocentrisme qui se mondialise. Face à cela, plusieurs réactions sont envisageables, que les écrivains, les réalisateurs, les photographes, les artistes visuels matérialisent dans leurs œuvres. La globalisation est pour l’essentiel une calamité, mais, pour le moins, elle a incité les créateurs à explorer toute la gamme des regards que l’on peut porter sur la planète. Cette exploration est elle aussi un voyage ! Alors, bien sûr, les résultats sont des plus divers. Il y a d’une part Michel Houellebecq pour qui le monde n’est rien d’autre qu’une “extension du domaine de la lutte” de l’individu face à de vieux démons fatigués qui le font osciller entre insatisfaction sexuelle et paranoïa (Plateforme s’achève sur une attaque terroriste). Il y a d’autre part Laurent Mauvignier qui lui se déplace autour du monde avec ses personnages, mais sans vraiment le faire puisque tout le roman que vous évoquez gravite autour de ce questionnement : que faisait Y, quelque part sur la planète, quel était son micro-drame, pendant que X, autrement dit Yûko et Guillermo, subissaient de plein fouet le séisme, le tsunami et la catastrophe nucléaire de Fukushima ? En somme, sortira-t-on jamais de la cage des méridiens ?
Jean-Marc MouraBertrand Westphal





2012 | Revue critique de fixxion française contemporaine |  (ISSN 2033-7019)  |  Habillage: Ivan Arickx |  Graphisme: Jeanne Monpeurt
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