No 6 (2013)

Fiction et démocratie


Page couverture

dirigé par Emilie Brière et Alexandre Gefen

La littérature de langue française contemporaine semble se réintéresser au monde, pour le représenter et le penser, tout en renonçant à le changer radicalement. Cet abandon d’un engagement immédiat de l’écrivain va de pair avec la défection des grands récits idéologiques et de leur relais littéraire : c’est par rapport à la démocratie et au consensus qui entoure ses valeurs, ses idéaux, ses principes qu’il incombe désormais à la littérature contemporaine de redéfinir la nécessité de sa présence et de son intervention.

Pour ce dossier de la Revue critique de fixxion française contemporaine, il s’agira d’envisager les conceptions parfois divergentes du rôle de la littérature contemporaine en régime démocratique.
D’une part, certains courants philosophiques et critiques, souvent issus de l’univers anglo-saxon, promeuvent une idée de la littérature qui la met directement au service de l’ordre démocratique : la fiction littéraire nous permettrait de construire et d’organiser le vivre-ensemble, et la littérature, au sens moderne du terme, serait indissociable du régime démocratique. On pourrait invoquer ici les relectures anthropologiques d’Aristote faisant de la catharsis un mode de purgation des passions privées ; les analyses, promues notamment par Thomas Pavel, de la fiction comme instrument de réflexion axiologique, par symbolisation et mise en scène; les théories du care attribuant à la littérature l’exercice de nos capacités empathiques ; ou encore le récent courant du cognitivisme évolutionniste accordant à la fiction, selon un modèle explicitement darwinien, une capacité sociale. Ces hypothèses soulignent ce que Nelly Wolf nomme la “démocratie interne” du roman et attribuent à la littérature une capacité thérapeutique, un pouvoir de régulation des comportements ou d’organisation de l’espace public.
D’autre part, des perspectives qui héritent plus directement de la philosophie continentale et de la critique poststructuraliste tendent plutôt à reconnaître à la littérature un rôle de mise en jeu critique des normes démocratiques, au nom des valeurs morales de l’individu ou, au contraire, des exigences politiques du groupe. De ce point de vue, le travail de la langue et de la forme fait de la littérature l’espace de l’inassignable et le lieu d’une exploration des renouvellements idéologiques disponibles. Les affinités entre littérature et démocratie relèveraient alors d’une pensée de l’exception ou d’une imagination des possibles, en soulignant l’arbitraire et l’instabilité des options démocratiques que le libéralisme globalisé cherche à déployer. Par l’exercice du langage et des formes littéraires, la démocratie découvrirait le caractère irréconciliable des logiques politiques et sociales. Dans cette seconde hypothèse, qui est notamment celle de Jacques Rancière, c’est en tant qu’anomalie que la littérature s’insérerait dans l’espace démocratique, dont elle constituerait l’horizon de radicalité.