No 13 (2016)

Fictions de l'intériorité


Page couverture

« Il n’y a aucune psychologie à supposer sur cette terre. Devenir individuel, c’est désirer, devenir conflictuel, devenir divisible infiniment, sans répit. Devenir de plus en plus déchiré », écrit Pascal Quignard. Il semblerait en effet qu’avec l’avènement d’un roman du réel, ouvertement documentaire et polyphonique, soulignant l’étrangeté, l’opacité, la mobilité et la pluralité du moi, lorsque ce n’est pas sa monstruosité, interrogeant avec scepticisme la question de l’identité narrative, la question de l’intériorité se soit profondément transformée, au point qu’elle puisse se dire comme celle d’une intériorité sans intériorité. Mais si le roman moderne est indissociable de formes pour dire dans sa complexité la vie intérieure, c’est qu’elle n’a sans doute pas disparu dans le monde aplati des récits contemporains, de leurs voix diffractées et spéculatives, où l’on peine parfois à discerner les frontières de la réalité et de ses représentations, de l’intime et de l’extime, du moi et de l’autre. Ne la retrouve-t-on pas lorsque le roman devient un lieu de réflexion sur la morale ordinaire et extraordinaire, une source de savoir sur le monde, que l’on pense aux polyphonies intérieures de Maylis de Kérangal ou Mathias Énard ? N’est-elle pas l’enjeu de récits qui explorent, avec d’autres problématiques que celles de la phénoménologie, la question des émotions, des affects et du sensible ? Qu’en est-il aussi des tentatives d’explorer la psyché des sans paroles, des marginaux ? Quelles sont les formes proposées par des écrivains aussi variés qu’Olivier Cadiot, Régis Jauffret, François Bon, Chloé Delaume, Olivia Rosenthal, Marie NDiaye notamment pour pénétrer et restituer ces voix ? Qu’en est-il de l’héritage d’écrivains comme Sarraute et Simon dont les propositions de psycho-récit ont pu faire objet d’exclusion dans un certain Nouveau Roman jouant la surface contre la profondeur ? Existe-il des propositions propres à la francophonie  nourries de formulations particulières de l’identité intérieure ? Et que vient répondre la littérature aux sciences cognitives, qui semblent s’imposer comme paradigme scientifique dominant pour interpréter nos âmes ?

C’est donc à cette « vie psychique » que ce dossier veut se consacrer. On se tournera pas ici vers les écritures du Moi – objet du numéro 4 de la revue – quelles soient directement autobiographiques ou auto-fictionnelles : il s’agira plutôt de voir ce que le roman écrit en français a pu proposer comme solutions techniques à la représentation littéraire de la vie mentale. C’est du côté du renouvellement du monologue, dans les finalités de la polyphonie, dans l’analyse du jeu énonciatif des subjectivités, dans l’effort pour dire le secret d’une individualité que nous chercherons les pistes d’une réflexion sur cet aspect fondamental de l’art du roman. Le souci de la vie intérieure ne signifie pas forcément le retour aux bonnes vieilles méthodes du roman psychologique traditionnel et ce sont des usages nouveaux que nous voulons mettre en lumière, quand bien même ils s’inscriraient dans une filiation ou dans un intertexte littéraire révélateur. Une telle perspective permettra d’interroger des œuvres variées, et on peut ajouter aux noms déjà cités ceux d’Arno Bertina, Nicole Caligaris, Jean-Paul Goux, Michel Houellebecq, Marie-Hélène Lafon, Hélène Lenoir, Laurent Mauvignier, Patrick Modiano, Wajdi Mouawad, Antoine Volodine, Julie Wolkenstein, etc.